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Rousseau d’hier et d’aujourd’hui

15/03/2012 | par Yves Mirodatos | dans Philo Contemporaine | 2 commentaires

 

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« Jean-Jacques Rousseau n’est bon qu’à être oublié », écrivait Voltaire en 1765, après avoir fait paraître anonymement, un an plus tôt, un féroce pamphlet anonyme destiné à détruire ce « judas » de la cause philosophique. Peine perdue ! Panthéonisé par la Convention en 1794, trois ans après Voltaire, l’« archifou » repose, ironie de l’histoire, à quelques mètres de son meilleur ennemi mort la même année en 1778. Avant même la translation de ses cendres, un véritable culte lui était rendu par les innombrables pèlerins d’Ermenonville, de Marie-Antoinette à Robespierre. Immense fut la ferveur de la Révolution envers l’auteur de l’Emile et du Contrat social, qui ouvrit la voie à une régénération des mœurs et de la société. On sait comment le personnel révolutionnaire usa et abusa de la rhétorique et des concepts dont il hérita. Icône de la République, Rousseau fut ensuite, durant tout le XIX° siècle et au-delà, vitupéré par les penseurs contre-révolutionnaires et révéré par les progressistes. Toutefois, si le camp des luttes sociales exaltait le pourfendeur de l’inégalité et le penseur de la liberté politique, l’ordre moral louait le chantre de l’instinct divin de la conscience et l’âme sensible qui avait fait pleurer l’Europe avec La Nouvelle Héloïse. Lors du bicentenaire de sa naissance, en 1912, on vit s’affronter à Paris ténors radicaux-socialistes et tribuns de la droite maurrassienne. Ceux-ci accablèrent le fauteur de troubles, l’inspirateur d’attentats anarchistes et le fossoyeur de l’intelligence française !

Et « notre » Rousseau du tricentenaire ? Ne survit-il que comme « lieu de mémoire », auteur connu mais mal lu ? L’« énergumène » (toujours Voltaire) bouge-t-il encore ? L’orgueilleux début des Confessions nous met au défi : « Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu. » (Œuvres Complètes, Pléiade, I, 5). Légitime aspiration d’un écrivain, que d’être jugé sur pièce et lu correctement, « sans éplucher çà et là quelques phrases éparses et séparées », mais en jugeant des « dispositions d’âme » dans lesquelles ses livres laissent un lecteur sans préjugé, qui ne manquera pas d’y voir « une doctrine aussi saine que simple » ne tendant « qu’au bonheur humain ». (I, 930) Bête noire des féministes, pâture pour les psys de comptoir, épouvantail pour les lyriques de l’antitotalitarisme, Rousseau n’avait pas tort de se méfier du sort qu’il allait subir…

Dans la souffrance ou l’orgueil, provocateur ou séducteur, il a revendiqué son étrangeté à son siècle. Stigmatisé pour ses multiples « paradoxes », il fit du sarcasme un étendard : « J’aime mieux être homme à paradoxes qu’à préjugés » (IV, 323). Précieux paradoxes, cependant, dans le travail de la pensée : « Il en faut faire quand on réfléchit. » Génie polémique, original fier de « ne pas agir et penser comme tout le monde » (IV, 1004), Rousseau, penseur radical, estime aussi « devoir creuser jusqu’à la racine » (III, 160) et se porter aux origines, et remettre en question ces pseudo-vérités universelles ou ces conventions dont nul n’interroge les fondements, qu’il appelle précisément des « préjugés invétérés ».

S’il admet avoir pu se tromper dans son « système », il récuse l’accusation de penseur contradictoire. Les contradictions, il les met en pleine lumière, sous la frappe d’une antithèse, pour mieux en faire éclater le scandale et tenter de les résoudre, tel l’incipit fracassant du Contrat social : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers » (III, p351).

La dynamique unitaire de cette œuvre immense tient à la dialectique des deux modes de connaissance, le sentiment et la pensée qui se déploie en morale, en politique, etc. Le sentiment, antérieur aux idées, intervient dans l’acquisition des lumières intellectuelles et en retour, « nos sentiments dépendent de nos idées » (II, 641). Rousseau invite à dépasser l’antinomie classique. Ainsi, dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, les deux termes sont mis sur le même plan : « Je sens mon âme, je la connais par le sentiment et la pensée » (IV, 590). Le mot désigne, outre l’intime conviction intellectuelle, le dictamen de la conscience morale, « sentiment intérieur » assonant avec l’« assentiment intérieur » (IV, 1138) ; heurté par le matérialisme athée de Diderot et de la « coterie holbachique », Rousseau refuse que les débats en matière religieuse puissent être exclusivement arbitrés par la raison : « J’ai consulté la nature, c’est-à-dire le sentiment intérieur qui dirige ma croyance indépendamment de ma raison », écrit-il dans une lettre de 1758.

Ce terme polysémique désigne enfin le fait de sentir, l’acte sensitif plus encore que son contenu, qu’il s’agisse du sentiment de l’amour, de la nature ou de l’existence. Peut-être tenons-nous là une bonne raison de (re)lire Rousseau en un temps où il est devenu banal de constater que l’avoir tient lieu d’être : « L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années ; mais celui qui a le plus senti la vie. » (IV, 253) ? Sentir la vie consiste à s’éprouver pleinement vivant et conquérir par là une forme de sagesse dans un « art de jouir » fondé sur le pur sentiment de l’existence, dont le testament littéraire des Rêveries du promeneur solitaire donne d’admirables exemples.

Dans l’ordre du politique, Rousseau met aussi en œuvre cette dialectique : les Confessions racontent avec force comment fut éprouvé le sentiment de l’injustice, en victime ou spectateur ; dès lors, l’écrivain tente de penser pour mieux la résoudre cette contradiction insupportable entre l’indéracinable conviction de la bonté naturelle de l’homme et le spectacle du mal social. La réparation de cette déchirure ne se fera qu’au prix d’un nouveau pacte dont le Contrat social énonce les conditions théoriques de possibilité.

Une autre question capitale hante l’ouvrage politique majeur de Rousseau, à partir du constat de la possible divergence d’intérêts entre la volonté particulière des individus associés en corps et la volonté générale, expression du Souverain. Comment développer des « sentiments de sociabilité », en plus de l’obligation proprement politique et du devoir moral qui lient les citoyens ? Comment créer du lien social ? Rousseau imagine une action du Législateur sur l’opinion et les mœurs, et l’existence d’une religion civile : rien n’interdit de poursuivre, sur de nouvelles bases, la réflexion entamée…

Loin d’imposer, comme Diderot, le silence des passions pour s’occuper de la chose publique de manière purement rationnelle, Rousseau, exerçant la fonction d’autocritique des Lumières, admet le jeu des passions démocratiques. En somme, pour que les hommes vivent ensemble de manière juste et réglée, ils doivent être pleinement partie prenante des choix de la cité, dans une délibération laissant place aux affects, sans s’effacer derrière une représentation politique étroitement conçue : autre leçon que nos démocraties asthéniques pourraient méditer avec profit. Gilles Deleuze, à l’occasion du 250° anniversaire de la naissance de Rousseau, disait déjà : « Un anniversaire de Rousseau ne peut être qu’une occasion de lire ou de relire le Contrat social.» Reprenons avec force cette invitation, cinquante ans après, en l’élargissant aux autres grands textes d’un écrivain qui n’a pas fini de donner à sentir et à penser.

 

Yves Mirodatos

Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud, Yves Mirodatos est professeur de chaire supérieure en khâgne au Lycée Berthollet, à Annecy. Il a publié des éditions commentées, chez Nathan, des Confessions et d'un choix de Contes de Voltaire. Son dernier livre, Jean-Jacques Rousseau. Le sentiment et la pensée, paru chez Glénat en janvier 2012, est un ouvrage collectif qu'il a dirigé.

 

 

Commentaires

Etonnant en effet cette haine entre Voltaire et Rousseau. Quand on pense que maintenant ils reposent à quelques mètres face à face au Panthéon !
Pour s’initier à la pensée, complexe, de Rousseau, on peut par exemple lire http://www.les-philosophes.fr/rousseau/du-contrat-social/philosophe-des-lumieres.html

par Marina - le 20 septembre, 2012


 » J’aime mieux être homme à paradoxes qu’à préjugés  » : quelle belle définition de l’indépendance d’esprit et de la rigueur intellectuelle . Comme on aimerait que nos politiques lisent et relisent Rousseau. Voir une majorité  » détricoter  » systématiquement ce que la précédente a bâti, et voir cette dernière, parce qu’elle est dans l’opposition, dénoncer, de manière tout aussi partisane, la moindre réforme tentée par le pouvoir, est un spectacle affligeant. Comme on est loin de  » la volonté générale  » et du  » contrat social  » !

par Philippe Le Corroller - le 21 novembre, 2013



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