iPhilo » L’acteur politique

L’acteur politique

15/04/2012 | par Laure Becdelièvre | dans Politique

Download PDF

Il y a bientôt un an, le festival de Cannes découvrait Pater. Le cinéaste français Alain Cavalier, se mettant lui-même en scène aux côtés de Vincent Lindon, y interroge, y éprouve, la frontière entre fiction et réalité. Dans cette fantaisie expérimentale, on voit l’acteur chargé de jouer à l’homme politique. De construire un personnage (un masque, un porte-voix, une persona, au sens latin du terme) : un être cohérent à la mesure d’un programme, d’une voix ; d’une manière de penser, de parler, de manger, tout autant que de gérer un pays. Peu à peu, l’acteur Lindon se transforme vraiment en homme politique – prêt à donner de lui-même, à donner de la voix, prêt à se donner tout entier et peut-être même à se perdre (telle la comédienne en crise de Se trouver, la pièce de Pirandello qui se joue actuellement au théâtre national de la Colline) ; prêt à s’engager dans la cité comme il sait si bien s’engager sur scène.

 

Dans Pater, se joue la tentative de cerner l’homme politique comme un personnage. Loin de réduire l’homme (multiple, par définition) au personnage, il s’agit surtout de voir en quoi dans l’homme politique, le politique se constitue en un personnage. Un personnage, c’est-à-dire : mieux que l’homme (changeant, imprévisible), une créature supérieure, parfaite, nécessaire (c’est ainsi que Pirandello concevait le personnage). Une créature porteuse de sens, du sens d’une pièce, d’une logique d’action, proprement dramatique (le grec drama signifie « action ») : celle d’une utopie qui se construit à force de discussions, de négociations, se cisèle dans la confrontation – et se dégonfle faute d’avoir les moyens d’être mise en œuvre, d’accéder au réel. Tel est le sort du Premier Ministre Vincent Lindon, qui remet finalement sa démission au Président Alain Cavalier faute d’avoir pu mener à bien sa réforme économique et sociale. L’homme – l’acteur – préfère sortir du politique, du personnage, car il ne peut en garantir la cohérence en alliant les paroles aux actes. Dans la fiction, dans l’utopie de Pater, le personnage politique est un, ou n’est pas.

 

On perçoit, en regard, ce vers quoi tend l’homme (la femme) politique en ces temps de médiacratie. Le politique n’est plus que rarement, constitué au sein de l’homme, un personnage. Il se confond volontiers avec l’acteur : un homme capable de multiplier les rôles, les masques, de jouer sur commande nombre de personnages, de modeler à l’envi ses inflexions de voix, de changer de costume en fonction du vent, des tweet, de l’humeur des sondages d’opinion. Cet acteur politique, on le relooke, on le transforme à grand renfort de régimes, on le coache et re-coache pour en parfaire l’élasticité. Il peut dire « J’ai changé » aussi facilement qu’il peut adoucir sa voix, renier son bilan politique, se refaire une virginité, enchaîner les mea culpa. Seuls les imbéciles, il est vrai, ne changent pas d’avis. Mais s’agit-il encore de changer d’avis, quand d’avis on change comme de chemise ?…

 

Ce politique-là ne remet jamais sa démission ; on lui extorque, on la monnaye, on la négocie. Nulle réelle conviction pour garantir l’intégrité d’un tel personnage. Seulement des tentatives de séduction, des mimiques multiples, parfois contradictoires, où l’acteur politique se disperse, se perd sans être, vraiment, laissant à la solitude inquiète de l’isoloir, les électeurs que nous sommes.

 

Laure Becdelièvre

Laure Becdelièvre est ancienne élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et docteur en littérature comparée de l’Université Paris IV-Sorbonne. Auteur de Nietzsche et Mallarmé. Rémunérer le « mal d’être deux » (Éditions de la Transparence, 2008), essai distingué par le prix Henri Mondor 2009 de l’Académie française, elle a publié en mai 2012 Au creux des heures. De Mrs Dalloway à The Hours.

 

Inscrivez-vous à la newsletter iPhilo !

Recevez le premier journal en ligne gratuit écrit par des philosophes dans votre boîte mail !

 

Commentaires


Laissez un commentaire