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Déconnexion : quand l’arrivée des beaux jours incite à l’épicurisme

4/06/2012 | par Laure Becdelièvre | dans Art & Société | 3 commentaires

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Carpe diem. Cueille le jour présent. Cueille l’instant, la surprise qui s’offre à toi. Cueille la minute, la seconde, dont l’épaisseur tout à coup se donne à goûter.

L’adage est rebattu et pourtant, les temps en accusent l’acuité. Sa mise en pratique devient aussi rare, et par là même précieuse, que les moments où nous nous autorisons à nous débrancher, à nous déconnecter – dans un double sens désormais : déconnecter nos neurones pour reposer notre esprit agité, rivé aux calculs et autres nécessités quotidiennes ; déconnecter notre ordinateur du réseau, et nous-mêmes de notre ordinateur.

Déconnecter pour nous reconnecter, à la nature et au monde alentour, à nos voisins et nos congénères – immédiatement, sans intermédiaire symbolique ou technologique, sans média aucun sinon notre corps, ouvert au ballet infini des choses, à l’écoute de leur rumeur, à l’affût de leurs irisations, des délicates nuances de nos perceptions.

L’arrivée des beaux jours est une période privilégiée pour cette reconnexion salutaire. L’air alentour se tempère, le corps se déplie, se décrispe, pour embrasser l’extérieur il y a peu si aride, si inhospitalier. L’on prend un peu plus le temps de flâner, de s’attarder, de bavarder. La gorge s’ouvre aux quatre vents, le pied se dénude, foule les pelouses, reprend contact. La main qui souvent seule jusque-là, tout au long de l’hiver, communiait avec la matière – la gouache, le papier, le bois du piano, l’argile, l’aliment… –, partage désormais avec tout le corps l’être-pleinement-connecté-au-monde.

Dans la communion nouvelle, chaque printemps renouvelée, se remodèle notre rapport au temps. Le tempo ralentit, l’instant se gonfle, s’épaissit, nous suspend à l’infime, au détail. Dans le même temps, la patience grandit et avec elle, l’intensité du désir. L’horizon de son accomplissement se repousse, les étapes se multiplient, amplifiant la jouissance du cheminement. Plutôt que la consumer, nous savourons un peu plus la vie. Nous l’embrassons dans un hédonisme tranquille, loin de la quête effrénée du plaisir.

Tel est le sens profond de l’épicurisme, l’école philosophique que fonda Épicure en 306 av. J.-C dans un petit jardin d’Athènes. Et telle sera ma prière, à l’issue de cet édito.

Amis lecteurs, posez maintenant votre smartphone ou bien fermez votre ordinateur, quelques minutes au moins, si ce n’est quelques heures. Levez les yeux, observez ce qui vous entoure. Et demandez-vous simplement ce dont vous avez besoin, ici et maintenant.

 

Laure Becdelièvre

Laure Becdelièvre est ancienne élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et docteur en littérature comparée de l’Université Paris IV-Sorbonne. Auteur de Nietzsche et Mallarmé. Rémunérer le « mal d’être deux » (Éditions de la Transparence, 2008), essai distingué par le prix Henri Mondor 2009 de l’Académie française, elle a publié en mai 2012 Au creux des heures. De Mrs Dalloway à The Hours.

 

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Commentaires

Quel joli contresens, ce mot  » épicurien  » ! Nous désignons ainsi quelqu’un qui aime et abuse volontiers de la bonne chère, des bons vins, etc…alors qu’Epicure, vous avez raison de le rappeler, enseignait, au contraire, les joies de la sobriété et de la maîtrise de soi . Mais glissement de signification compréhensible : n’ était – il pas surtout le découvreur du plaisir procuré par la contingence ? J’aurais pu ne pas être, ne pas naître, et je suis là, à savourer la douceur du printemps et le soleil sur ma joue.

par Philippe Le Corroller - le 18 avril, 2013


Je me souviens de mon hilarité ( un peu navrée, tout de même ) , un matin , sur la crête , à Santorin . J’admirais le spectacle prodigieux de la caldeira …auquel cinq jeunes gens tournaient le dos , pour tapoter sur leurs portables !

par Philippe Le Corroller - le 21 juin, 2014


Pas besoin d’épicurisme pour savourer les délices du printemps. Par contre, quand la tempête fouette les flots, les esprits et les coeurs….philosopher avec Epicure, et d’autres, par gros temps et les mauvais jours, oui ce n’est plus redondant.

par Patrick Ghrenassia - le 21 juin, 2014



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