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Contagion du baiser ou speed kissing

15/06/2012 | par Elizabeth Antébi | dans Art & Société

 

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Avez-vous remarqué depuis quelques lustres l’essor du baiser de salon ? On ne serre plus la main, on tend la joue. Baiser frôlé, baiser baveux, deux ou cinq selon les régions, les pays. Baiser, arme politique quand il est sur la bouche, plaqué par Brejnev sur les lèvres du président d’une démocratie populaire, ou  requis ailleurs par une compagne politique un soir d’investiture.  Peut-on refuser un baiser sans désormais provoquer une tempête ?

Comme tout geste en société, le baiser exprime des sentiments. Respect, affection, câlin, réconfort, provocation. Sans parler du premier baiser amoureux  ! Ce premier baiser, si galvaudé aujourd’hui puisque dès l’âge le plus tendre on découvre sur affiche ou sur écran la langue des uns se lovant dans la bouche des autres, garde sans doute intact le mystère de l’échange des âmes et des souffles. Une petite fille, interrogée sur ce qu’elle ressentait à la vue des baisers sur écran télé répondait : « Cela ne me faisait rien, jusqu’au jour où j’ai compris que tout le monde voyait la même chose ».  Sans coeur et sans âme, que seraient le Cantique des Cantiques,  le baiser au lépreux ou celui de la princesse à la grenouille ? Rappelons  le mythe du baiser hollywoodien depuis The Kiss (1896) qui fit scandale, Eros enlaçant Psyché, le Baiser de Rodin, le mystère du « Rouge baiser ».

 « Nous sommes mortels, écrivait E. Galeano, jusqu’au premier baiser et au deuxième verre de vin« . Et Cyrano chantait ce « point sur l’i du verbe aimer » :

‘Une façon d’un peu se respirer le coeur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !’

 L’origine du baiser relèverait de la pratique des bébés animaux d’aller chercher la nourriture dans la bouche de leur mère, ou dans celle de humer l’autre pour savoir si on « peut le sentir ». Ce peut être un signe de reconnaissance entre membres d’un même groupe (les premiers Chrétiens) ou signe de paix. Mais aussi baiser de la mort – de Judas à la Mafia. Il y a un peu de tout ça dans le baiser machinal sur la joue que nous échangeons en société, sans même voir qui l’on embrasse. Une manière au fond de déshumaniser l’autre à l’heure du speed dating (rencontre éclair).

Transformer cette tendre étreinte qui est langage, cette rencontre entre deux corps ( taboue dans plusieurs civilisations)  en geste niais et automatique n’est-ce pas ajouter encore à la « perte de sens » qui frappe une civilisation fondée de plus en plus sur l’image, le panurgisme  et le zapping des sentiments ? Est-ce un hasard si le sens restreint et sans âme du verbe « baiser » nous fut légué par Sade ?

Xénophon, dans les Mémorables, cite Socrate :

— O Héraclès, s’écria Xénophon, quelle terrible puissance tu prêtes au baiser! — Et tu t’en étonnes! reprit Socrate. Ne sais-tu pas, poursuivit-il, que les tarentules, qui n’ont même pas la taille d’une demi-obole, n’ont qu’à toucher un homme de leur bouche pour lui causer des douleurs épuisantes et lui faire perdre l’esprit ?

La vogue du vampire chez les jeunes gens d’aujourd’hui n’a-t-elle rien à voir avec cet affadissement du baiser ? Ne traduit-elle  pas leur effroi mêlé d’envie de ce qui est devenu non plus échange d’âme, mais suçage du sang et d’énergie de l’autre ?

Se tendre la main ?

 

Elizabeth Antébi

Docteur en histoire des sciences religieuses (EPHE), universitaire, journaliste, Elizabeth Antébi a publié une dizaine de livres et a réalisé plusieurs téléfilms. Fondatrice du Festival Européen Latin Grec qui en est en mars 2015 à sa 10ème édition (www.festival-latin-grec.eu), elle a enseigné le latin au Lycée Français de Düsseldorf, où elle vit et tient une chronique hebdomadaire, "Le Génie de la Langue", dans le Petit Journal.com. Vous pouvez retrouver plus de détails sur son blog personnel http://associationfortunajuvat.wordpress.fr.

 

 

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