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Enfants et pères de Fukushima, retour sur des paradoxes de la perception

6/07/2012 | par Alexis Feertchak | dans Science & Techno

 

Fukushima
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« L’accident nucléaire de la centrale de Fukushima Daichii ne peut pas être considéré comme une catastrophe naturelle. Il s’agit d’un désastre dont l’origine humaine est profonde et qui aurait pu et dû être prévu et anticipé ». C’est ainsi que la Commission d’enquête indépendante sur l’accident nucléaire de Fukushima sanctionne l’Etat japonais et la société Tepco, dans son rapport remis jeudi 5 juillet au Premier Ministre.

Cette sentence nous frappe pour deux raisons bien différentes : primo parce que ce jugement apparaît comme une évidence de Monsieur de Lapalisse et secondo parce que dans le même temps cette évidence ne parvient pas à être crédible. Dans cette catastrophe, nous sentons bien la responsabilité infinie de l’homme : rien ne sert d’accuser Dame Nature, la centrale nucléaire est la plus symbolique des constructions humaines, comme élément le plus sophistiqué de domination de la nature. Et pourtant, cet objet trop humain est ambivalent : il est autant puissance illimitée que destruction totale, et le passage de l’un a l’autre dépend in fine … de la nature. Une centrale nucléaire est comme le père nourricier de notre société : notre modèle de développement dépend entièrement de sa capacité à nous assurer en vivres. Mais il s’en faut d’un presque rien de la nature – tremblement de terre, tsunamis, que sais-je encore – pour que le père nourricier avale ses enfants dans un flot d’énergie dont nous nous abreuvions sans crainte. Père aimant et tyrannique.  

Sauf que ce père, nous en sommes les géniteurs ! Créée de nos mains, la machine nucléaire nous échappe soudainement, de sorte à prendre cette figure paternelle, à la fois bienfaisante et tyrannique. Derrière cette métaphore générationnelle, se cache en creux la confusion entre le père et ses enfants, c’est-à-dire entre le « créant » et le « créé ». Nous sommes les enfants d’un objet dont nous sommes aussi les pères. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy parle à l’égard de ces objets d’auto-extériorisation – Hegel parlerait d’auto-transcendance. L’homme crée lui-même des objets qui le transcendent. Figure contemporaine des dieux archaïques, ils sont à la fois à l’origine de notre bonheur et de notre malheur, au sens étymologique d’heur : c’est la contingence, l’aléa, la fortune et la chance de Dame Nature qui détermine la bonne ou la mauvaise figure du père. L’élément auto-transcendé, la centrale nucléaire, est agité en permanence par les accidents infinis de la nature. Au-delà d’un seuil limite mystérieux, le visage du Père change et la centrale nucléaire conduit au désastre. Question encore plus mystérieuse que le seuil-limite en tant que tel : quand l’accident qui dépassera ce dernier arrivera-t-il ? Et même, arrivera-t-il ? En réalité, nous ne parvenons pas à croire que ce seuil sera un jour dépassé, qu’un jour, ce sera hic et nunc. Comment y croire en effet lorsque chaque jour, l’expérience nous montre que ce seuil n’est pas franchi, même pour le plus rationnel des scientifiques ! Chaque jour passant, les autorités japonaises pouvaient se rassurer d’avoir fait le bon choix en ayant choisi d’installer une centrale nucléaire à Fukushima. Jusqu’au moment où leur erreur a été révélée.

C’est bien une évidence voire un truisme que l’accident nucléaire est de notre responsabilité. Mais par un biais de perception particulièrement embêtant, cette responsabilité que nous avons n’est pas crédible car rien ne nous permet de l’exercer. La crédibilité de l’assertion n’existe en effet qu’après la réalisation de son contenu. Henri Bergson dirait que la possibilité de l’accident de Fukushima est née à l’instant de cet accident ; elle n’existait pas avant. Pis, l’irruption du réel rétroagit sur le passé : à partir du moment où l’accident de Fukushima a eu lieu, il devient vrai qu’il était possible, mais, il devient vrai rétrospectivement qu’il aura toujours été possible à partir du moment où la centrale existait ! Pour pouvoir dire comme dans le rapport de la commission que l’accident nucléaire « aurait pu et dû être prévu et anticipé », il aurait déjà fallu qu’il ait lieu, paradoxe irréductible de la métaphysique bergsonienne que le Principe responsabilité de Hans Jonas et le catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy ont essayé tour à tour de résoudre.

Un polémologue américain Richard K. Betts, professeur à Colombia, avait illustré ce débat à propos des risques nucléaires. Il avait introduit le concept de « paradoxes de la perception » : plus nos mécanismes de défense sont affinés, moins le risque est grand ; moins le risque est grand, moins nous sommes attentifs ; moins nous sommes attentifs, plus le risque est grand. Dans ce modèle perceptif assez vicieux, c’est au moment où l’on s’y attend le moins que le père mange ses enfants.

Il y a en creux dans la catastrophe de Fukushima le pari de Pascal. Nous avons mis dans une balance d’un côté ce que nous pouvions gagner avec la centrale nucléaire (beaucoup) avec une certaine probabilité (forte) et de l’autre ce que nous pouvions perdre (infiniment beaucoup) avec une probabilité correspondante (certes très faible). Dans ce choix rationnel dérivé de la décision économique, l’ « infiniment beaucoup » rend inutile le calcul d’un ratio de sacrifice. Sans la moindre hésitation, il eut fallu parier que nous allions perdre. Parricide impossible : il eut fallu tuer le père avant qu’il ne nous mange, démanteler la centrale nucléaire avant que l’un de ses réacteurs n’entre en fusion.

 

Alexis Feertchak

Diplômé de Sciences Po Paris, licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak étudie la gestion et la théorie des organisations à l’École des Mines (ParisTech). Créateur d'iPhilo en 2012, il écrit chaque mois au FigaroVox et a été pigiste pour Philosophie Magazine. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

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