iPhilo » Debord, Merah et la société du spectacle

Debord, Merah et la société du spectacle

10/07/2012 | par Elizabeth Antébi | dans Art & Société

 

Download PDF

« Nous faisons le même métier » répétait le journaliste qui a sorti des extraits des déclarations enregistrées du dialogue avec le terroriste-assassin Merah, à l’avocat qui le lui reprochait. Aveu révélateur ! Cela voulait-il dire qu’il était l’avocat de M. ?

De celui qui se vantait d’aimer la mort autant que nous aimons la vie – de la donner aux enfants (la mort) comme leur mère leur avait donné la vie ! Curieux parallèle – qui ne s’arrête pas là puisque l’ineffable journaliste poursuivait son magazine, sans transition, par … les robes de mariées.
Tous ces « droits » auto-accordés, ce totalitarisme du show must go on sur fond de photo publicitaire d’un criminel aux dents blanches relèvent-ils de l’information ou de l’exhibition ? L’information des grands journalistes, les Londres, les Kessel, et quelques plus obscurs mais aussi courageux, fut toujours d’aller chercher aux sources, de comparer, de donner forme aux « nouvelles ». L’exhibition, elle, jette en pâture, sans se soucier de qui dévore. Et dans toutes les société traditionnelles le nom est lié à l’éternité : on condamne un meurtrier à s’effacer de la surface de la terre en ne prononçant jamais son nom. Nous faisons le contraire.

Depuis le physicien Heisenberg on sait que le fait même d’observer « provoque des perturbations considérables » sur le phénomène observé. Dans une société sans héros qui se dénigre elle-même, où des femmes se font assassiner en direct à la Grand’Messe du 20h, quelques minutes après le prêche répercuté de M., ce qu’on appelle aujourd’hui l’information peut-il être neutre ?

On nous re-sert le plat de l’information objective. Objectivisation des enfants au crâne pulvérisé à tir touchant qui deviennent « objets » : par un retournement du regard, on voudrait nous voir adopter – car c’est cela le pouvoir de l’image – la manière de se voir et se commenter lui-même du tueur, auto-institué grand reporter de ses crimes, avec la complicité d’un présentateur très fier de le monter ! On nous fait croire que l’admiration, bien évidemment jouée par les policiers pour le faire parler, est sincère. Sans aucune distance et katharsis possible ! La télé-irréalité ou les ombres de la caverne …

« Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images », disait Cocteau. Les pseudo-journalistes aussi.

 

Elizabeth Antébi

Docteur en histoire des sciences religieuses (EPHE), universitaire, journaliste, Elizabeth Antébi a publié une dizaine de livres et a réalisé plusieurs téléfilms. Fondatrice du Festival Européen Latin Grec qui en est en mars 2015 à sa 10ème édition (www.festival-latin-grec.eu), elle a enseigné le latin au Lycée Français de Düsseldorf, où elle vit et tient une chronique hebdomadaire, "Le Génie de la Langue", dans le Petit Journal.com. Vous pouvez retrouver plus de détails sur son blog personnel http://associationfortunajuvat.wordpress.fr.

 

 

Commentaires


Laissez un commentaire