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Des souris et des hommes ou la révolution numérique

24/07/2012 | par Thibaud Zuppinger | dans Implications Philosophiques, Science & Techno

 

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La révolution numérique est en marche. Le savoir, les récits, la pensée ont quitté il y a bien longtemps maintenant le monde de l’oral pour gagner la culture de l’écrit, majoritairement papier. Et aujourd’hui, ils semblent inéluctablement appeler à se dématérialiser. Revues en ligne, applications, archives, numérisation des ouvrages existants – nous observons une phase intense de mutation. Une époque transitoire où le numérique n’est pas encore tout-puissant, où le livre n’est que partiellement chancelant et avili, pour paraphraser Baudelaire.

Cette mutation, c’est incontestablement l’ouverture d’un nouveau monde de création où chacun peut proposer son contenu, et espérer la reconnaissance de ses pairs. Achevant les principes de la démocratie tels que les a diagnostiqués Tocqueville, Internet c’est aussi l’abolition des hiérarchies. Une IP = une voix aurait pu dire Bentham.

La menace d’un despotisme doux que voyait Tocqueville dans l’État-providence peut également être rendue perceptible avec ces sites qui nous reconnaissent, nous accompagnent dans notre navigation et nous suggèrent ce qui nous ressemble. La personnalisation est partout – pour un web à notre image. Quitte à rendre de plus en plus improbable l’altérité qui fait la richesse d’une rencontre.

On peut voir dans ce processus, une expression de cette technisation à outrance qui touche l’ensemble du monde humain. Dans cette optique, la technique y est alors vu comme une logique implacable, détachée des fins pour mettre en œuvre toujours plus de moyens et des moyens toujours plus puissants.

Michel Melot le rappelle, le livre, tel que nous le connaissons sous sa forme papier, est un marqueur de la condition humaine. Le papier est un matériau organique, la couverture en cuir aussi. Le fil qui relie les pages aussi. Dans le ebook rien de tel. Il n’est sans doute pas anodin à l’échelle d’une culture qui s’est construit sur les livres, de rompre radicalement le support de son savoir et de rompre cette proximité organique qui nous reliait au livre.

Sommes-nous délaissé de ce notre savoir, de notre culture par la technique ? Ce n’est pas si sûr, car cette évolution est contrôlée, elle est même encouragée. Les avantages que cette mutation représente sont mis en avant. Gratuité ou faible coût de la mise en ligne. Interactivé accrue, avec la création d’une communauté de partage aux dimensions jamais vues dans l’histoire de l’humanité. On nous vante un monde d’échange sans frontière, où tout serait accessible, à tout instant. Un patrimoine mondial de littérature qui serait instantanément mis à notre disposition. Logique économique dont on retient que dans un espace désormais mondialisé et ramené (dans un paradoxe qui n’en est pas vraiment un) à la dimension d’un petit village, le savoir est une marchandise comme les autres, c’est-à-dire qu’il doit être fluide et immédiatement disponible.

Bien sûr, tout cela n’est pas faux, mais la réalité de la révolution numérique est à l’image du monde matériel, bien plus complexe et interpénétré de contraintes de rentabilité, de conservatisme, de position de monopole et de censure. Il nous faut être attentif aux promesses de gratuité et de communication universelles. Certes le monde numérique est un nouveau monde qui s’ouvre et dont les contours et les possibles sont encore à bâtir. Mais les limites et les récupérations non-altruistes de ces beaux projets ne sont pas moins réels que les potentiels émancipations.

L’accès à une masse de savoir sans précédent est un fait, pour autant que l’on possède déjà un ordinateur et un accès internet. Deux choses qui représentent plus que la machine et un abonnement, mais impliquent tout un dispositif, au sens foucaldien, c’est-à-dire un ensemble de matériel, de pratiques et de représentations symboliques. Un ordinateur et un abonnement ne suffisent pas. Il faut savoir s’en servir, donc cela suppose une familiarisation, des lieux d’études donc plus d’une machine. Un abonnement suppose un pays suffisamment avancé technologiquement pour avoir équipé l’ensemble du territoire d’un accès. Pas évident quand on sait qu’en France encore aujourd’hui il existe des hameaux en zone blanche. Et cerise politique sur le gâteau de l’infrastructure, un accès non-reglementé ni censuré au savoir suppose une culture politique où la démocratie est fortement implantée, tant sont grandes les tentations de limiter l’accès aux informations qui mettent en péril le vivre-ensemble.

Y-a-il encore une place pour l’homme dans le monde numérique ? Oui certainement, puisque tout ceci finalement ne prend sens que pour l’homme. L’ensemble du système est conçu pour produire, diffuser, conserver les créations humaines. Il est même hasardeux d’exclure la technique de notre définition de l’humain. La technique appartient à l’anthropodicée comme le savoir est une anthropo-technique.

Mais quelle place exactement pour l’homme ? cela en revanche est plus difficile à déterminer. Car sur Internet, il n’est pas de site, pas de page. Et cela est encore plus vrai avec les sites dynamiques, calculés à la demande de l’internaute. Il n’est pas nécessaire d’être un techno-prophète apocalyptique pour retrouver des résonances type Matrix : Internet, c’est avant tout des machines qui communiquent avec des machines ; sans qu’il y ait à chaque fois une intention humaine (pensons aux innombrables mises à jour silencieuses). L’ensemble de ce monde virtuel de nouvelles libertés, de nouvelles créations est extraordinairement dépendant des machines. La médiatisation est totale.

Le projet des Modernes a porté haut la valeur d’autonomie. La liberté ne peut subsister quand on ignore tout de ce qui contribue à la maintenir. Ainsi, il est une place politique à ménager pour que le monde numérique soit pleinement relié aux questions du vivre-ensemble, de la chose publique et de la défense des libertés.

 

Thibaud Zuppinger

Implications Philosophiques est une revue numérique de philosophie à comité de lecture créée en 2009. Son directeur de la publication, Thibaud Zuppinger, est doctorant en philosophie à la Sorbonne. Vous pouvez retrouver en flux continu et gratuitement l'ensemble de la revue à l'adresse www.implications-philosophiques.org.

 

 

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