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Faut-il mourir de rire ?

28/09/2012 | par Elizabeth Antébi | dans Art & Société | 5 commentaires

 

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« La Plaisanterie » du héros communiste de l’écrivain tchèque Milan Kundera avait provoqué sa déchéance ; l’ironie – méthode dialectique d’accouchement de l’autre – avait entraîné la mort de Socrate.

A travers des événements plus ou moins récents, qui vont de la prestation de « l’humoriste » Dieudonné – nom prédestiné – aux dépens des Juifs, ‘aux « caricatures de Mahomet », en passant par un nanar « buzzique » sur la Toile qui vient de faire exploser  de rire la planète, on peut se poser les questions  du partage de valeurs communes. Désormais, sachons-le, ceux qui ont des barbes ne rient pas dedans.

Bergson écrivait dans « Le Rire » : « Il semble que le rire ait besoin d’un écho. […] Et pourtant cette répercussion ne doit pas aller à l’infini. Elle peut cheminer à l’intérieur d’un cercle aussi large qu’on voudra ; le cercle n’en reste pas moins fermé. Notre rire est toujours le rire d’un groupe. » Et que deviennent les références communes à l’heure de la société globale et des « grandes migrations » ? A l’heure où ce ne sont pas, par définition des hommes d’esprit qui peuvent rire individuellement, mais où une plaisanterie, de plus ou moins bon goût se répand en trainée de poudre, à la nanoseconde, sur toute la planète, et fait réagir mécaniquement des communautés entières, sous la pulsion d’agitateurs rôdés.

A-t-on relevé  qu’en la matière, on a franchi un stade : le rire entraîne le meurtre non plus des cibles de la caricature, mais par les cibles : les caricatures du XIXème siècle contre les Jésuites avaient entraîné l’interdiction des Ordres religieux, celles contre les Juifs se sont soldées par une extermination.

Dans les exemples récents, ce sont les cibles de la plaisanterie qui  tuent, et même parfois les leurs. De même, les martyrs chrétiens ne mettaient en péril qu’eux-mêmes, quand les  martyrs d’aujourd’hui  n’ont pour but que de tuer indistinctement le plus grand nombre.

Récemment, au théâtre, on couvrait la tête du Christ d’excréments, aujourd’hui on tue un ambassadeur. Où est le temps où un coup de chasse-mouches (du dey d’Alger au Consul de France) déclenchait une guerre.

Faut-il mourir pour rire le dernier ? Peut-être. Mais faut-il risquer de faire rentrer le rire dans la gorge des autres ? C’est moins sûr.

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« L’excès de liberté ne peut tourner qu’en un excès de servitude » (Platon)

Est-ce un hasard s’il s’agit de caricatures, » représentation des traits de créature de Dieu » ? Mais ceux qui refusent le rire  et imposent  le Jugement de Dieu , refusent le théâtre (le vaudeville !), « impiété fondamentale » selon Tertullien, le cinéma, la bande dessinée, le chant ou la treille, sans parler des livres : Interdiction du Mahomet de Voltaire ; fatwa contre des écrivains ;  assassinat d’un cinéaste aux Pays-Bas, mise à prix d’un autre cinéaste en Amérique. Plaisanter est déjà mortel, alors que dire du badinage ou du marivaudage ? Que dire de la création tout court ?

En ce sens, Charb, directeur de Charlie-Hebdo, a raison : le combat contre les ennemis de la liberté ne se négocie pas. Mais le « bête et méchant » comme se définit son journal, peut se révéler  l’instrument du Mauvais. Car le rire, instrument de la liberté, de l’irruption de la spontanéité dans ce que notre société peut avoir de mécanique devient, dans la dérision institutionnelle qui a cours, réponse non moins mécanique et sans âme.

Car liberté n’est pas licence, et le courage n’est pas de mettre en danger la vie d’autrui. « On n’est libre qu’aux dépens des autres », disait Camus.

Jacqueline de Romilly, dans un entretien sur Canal Académie, rappelait qu’autrefois la liberté dépendait de chacun : un peuple vaincu était emmené tout entier en esclavage. Mettre en danger les autres engage, à terme, votre propre liberté. Tout n’est pas fun.

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Loi des hommes, loi des dieux ?

Le rire et le sacré, c’est une vieille histoire. Le philosophe Pascal dénonçait déjà dans les Provinciales « l’esprit de bouffonnerie, d’impiété […] qui se rit de ce qu’il y a de plus sacré », au risque d’abîmer la beauté du monde et l’élan de l’homme vers ce qui le dépasse.

Homère évoque le rire inextinguible des Dieux – grecs – qui rient d’eux-mêmes et des humains (Bernard Baas, Le Rire inextinguible des dieux, Peeters, 2003). Mais, à l’inverse,  peut-on rire des Dieux, c’est-à-dire de l’appel des hommes vers la transcendance ?

La grande ancêtre scandaleuse, c’est Baubô, liée dans la tradition grecque, aux mystères d’Eleusis. Et que fait Baubô pour faire rire la déesse éplorée, Déméter, qui cherche sa fille Perséphone, ravie par le roi des Enfers ? Elle se trousse jusqu’au nombril, montrant une « origine du monde » qui égaie Déméter. Car, comme disait Cocteau, « comme le coeur et comme le sexe, le rire procède par érection. Rien ne l’enfle qui ne l’excite ». Dès le départ, railleries et obscénité sont donc étrangement liées. Mais c’est dans le cadre même d’une cérémonie sur les mystères des femmes,  de la mort et de la renaissance, interdite au grand public.

Toujours en Grèce  Aristophane, au Vè siècle av. J-C, crée la comédie : là encore, il fait une large part à l’obscénité, à la scatologie et aux femmes – c’est lui qui a inventé dans Lysistrata, ces femmes qui font la grève de l’amour pour arrêter la guerre, ou dans l’Assemblée des Femmes, celles qui s’emparent du Parlement. A  Rome, les zélateurs de la Satire et de l’Epigramme, Juvénal ou Martial n’étaient pas des délicats. Là encore, l’obscène, la femme et le pouvoir sont au coeur du débat.

Revenons à Socrate et à son ironie. En 339 av. J-C, il fut condamné à mort pour impiété et corruption de la jeunesse. Il refusa de s’enfuir par respect des lois de la cité ; il but la cigüe.  En mai 2012, la Fondation Onassis organisait à nouveau son procès à Athènes, avec dix juges internationaux car, déclarait le président de la Fondation, à travers Socrate, on abordait « la question des limites de la liberté de parole et de pensée ». Et 24 siècles plus tard, il fut acquitté. Le serait-il à Islamabad ou … à  Paris ?

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Des temps décalés ?

Le sourire de l’Ange de la cathédrale de  Reims ne fait pas oublier les temps terribles de l’Inquisition : chaque treizième siècle, une religion nouvelle ne se durcit-elle pas ? Le problème, aujourd’hui, ne vient-il pas en outre d’une immédiateté technique qui met sur le même niveau et en voisinage étroit des civilisations au temps différent ? Dans leur livre remarquable, les auteurs de « Le Rire des dieux » (édité par Dominique Bertrand et Véronique Gély-Ghedira, Éditeur Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2000) soulignent que, dans nos civilisations occidentales, le rire « ne se charge d’une puissance transgressive forte qu’à partir du XVIIIème siècle » , c’est-à-dire du siècle des Lumières, donc assez tard et à l’époque des beaux esprits. Certaines sociétés n’en sont pas là, figées dans un temps cyclique ou suspendu.

« Dieu ne joue pas aux dés avec le monde », disait Einstein. Mais peut-il le considérer comme une vaste plaisanterie ? Telle est la question. En passant aux religions du Livre (d’un seul Livre qui exclut tous les autres), on est passé nécessairement à une intolérance et à un esprit de sérieux que n’avaient pas les dieux d’antan – le Loki fripon des Nordiques, le dieu du rire dans les Métamorphoses d’Apulée, l’Egyptienne  Hathor déesse de la joie, sans oublier quelqu’un comme le Dalaï Lama qui rit souvent.

Le rire évolue avec ceux qui peuvent en rire et le public, en France, en Europe, n’est plus le même qu’à l’époque de Rabelais, ou d’Alphonse Allais dont l’un des chefs d’œuvre s’intitulait « Combat de nègres dans une cave pendant la nuit » ou de l’immortel Pierre Dac qui énonçait  : « S’il n’est pas bon d’être pris entre l’arbre et l’écorce, il ne l’est pas non plus d’être pris entre les Arabes et les Corses. » Ou du Président de l’Alliance israélite universelle, l’Orientaliste Sylvain Lévi, qui parlait du « droit de l’homme et des cornichons ».

On a si peur aujourd’hui d’être mal compris que dans les courriels, on ponctue par m.d.r. Sans parler de l’ineffable l.o.l.

De quoi peut-on rire aujourd’hui hors le pape et les blondes ?

Le rire ne peut être heureux que dans une société forte, où pouvoir et contre-pouvoirs s’équilibrent.

Aujourd’hui, l’équilibre est rompu entre le Fou et le Roi. Même Attila avait son bouffon ! Il ne reste que les Fous et les dingues.

 

Elizabeth Antébi

Docteur en histoire des sciences religieuses (EPHE), universitaire, journaliste, Elizabeth Antébi a publié une dizaine de livres et a réalisé plusieurs téléfilms. Fondatrice du Festival Européen Latin Grec qui en est en mars 2015 à sa 10ème édition (www.festival-latin-grec.eu), elle a enseigné le latin au Lycée Français de Düsseldorf, où elle vit et tient une chronique hebdomadaire, "Le Génie de la Langue", dans le Petit Journal.com. Vous pouvez retrouver plus de détails sur son blog personnel http://associationfortunajuvat.wordpress.fr.

 

 

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Elizabeth Antébi, docteur en histoire des sciences religieuses, écrit: « En passant aux religions du Livre (d’un seul Livre qui exclut tous les autres), on est passé nécessairement à une intolérance et à un esprit de sérieux que n’avaient pas les dieux d’antan. »

C’est un raccourci très discutables. La plupart des dieux grecs (et leurs équivalents romains) sont jaloux, vindicatifs, se vengeant parfois sur plusieurs générations, prennent très au sérieux certaines transgressions. Les grandes épopées en font un thème narratif central (les clans des Dieux dans l’Iliade (les déesses contre Vénus, distinguée par Paris, les dieux obligés de suivre), l’Odyssée (vengeance de Poseidon par exemple), l’Enéide (Héra le poursuivant, Héra/Junon, la jalouse entre toutes). On retrouve également cela dans les Métamorphoses d’Ovide. De plus les dieux olympiens se construisent sur le meutre du Père et l’écrasement de la révolte des Titans. Sans compter Prométhée qui sert d’avertissement à la soif de connaissance des hommes. Plus loin de nous, évoquons les dieux phéniciens avides de sacrifices humains (Baal et les premiers nés) et on verra que les cultes non judéo-chrétiens ne peuvent pas être considérés uniquement comme une vaste plaisanterie, même si des petits marrants comme Dionysos ou Pan mettent un peu d’ivresse (parfois sauvage et brutale).

par Antoine Québéret - le 19 janvier, 2013


Bien sûr que les dieux grecs ne sont pas toujours adorables, mais ce sont des dieux qui ont des passions humaines, magnifiées, déifiées, ils nous ressemblent en exagéré, si l’on peut dire. En revanche les univers grecs et surtout romains tolèrent les autres dieux et en sont curieux (cf. Hérodote). Simplement, si l’on ne sacrifie pas aux dieux de la Cité, on en ébranle l’ordre « sociétal » comme diraient nos Trissotins. Mais on ne s’instaure pas « Croyant » à l’exclusion de tous les autres – c’est toute la différence entre le mythe et le dogme, les chants oraux et le Livre immuable. Encore que là, heureusement, il y a ceux qui s’en tiennent à la Lettre et ceux qui en gardent l’Esprit. Même les guerres entre Juifs et Romains, pour les Romains ne sont pas une guerre de religions, mais bien une guerre politique (« polis »= la ville) de civilisation (citoyenneté). Long débat qu’il est difficile d’évacuer en quelques phrases … La religion fondée sur la foi et la croyance n’est pas la philosophie qui s’efforce de progresser sur un chemin de raison. Cela est-il raisonnable ? C’est une autre histoire.

par Elizabeth Antébi - le 10 février, 2013



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