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Le sport, la matrice de l’inhumain

24/11/2012 | par Robert Redeker | dans Art & Société | 2 commentaires

 

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Le sport n’est pas le miroir de la société – contrairement au cliché paresseux que répand le journalisme et une sociologie de bas-étage – mais sa matrice. Le sport, montrant ainsi la pertinence du concept mis en circulation par Jean- Marie Brohm  de « mode de production sportif », produit un certain type de société et un certain type d’homme. Expliquons par quelles voies.

Notre société ne veut pas, mais pour d’autres raisons que Platon, donner à imiter des poètes – d’autant plus que,  comme l’écrivit Joë Bousquet « la poésie est le salut de ce qu’il y a de plus perdu dans le monde »,  à commencer par la poésie elle-même, sans omettre l’homme et le monde, quand le sport n’est le salut de rien du tout, surtout pas de « ce qu’il y a de plus perdu dans le monde ».  Notre société  veut donner à imiter des sportifs. L’ouvrier, la vendeuse, le cadre, le commerçant, le professeur, le journaliste, etc. sont sommés d’être sportifs. Qu’est-ce à dire ? Ceci : chacun doit travailler et vivre comme si le métier et l’existence étaient un sport de compétition. La sportivation de toutes les activités se poursuit en sportivation de la vie dans sa totalité. Il s’agit pour l’homme contemporain de vivre et travailler sous le signe de la compétition et de la performance. Les impératifs sportifs sont devenus l’âme de sa façon de vivre.  Dans cette optique, le sport unifie les intériorités en transfusant à chacun le même imaginaire, en clonant les imaginaires – autrement dit, le sport est la fabrication du conformisme.

Le sport est une usine à hommes – une anthropofacture.  D’un côté il donne aux hommes un corps – réparable, aux parties échangeables, de plus en plus artificiel, de plus en plus produit par la technique, tendant de plus en plus vers le robot. De l’autre, à la place de cette entité appelée naguère âme, ou esprit, cette anthropofacture installe « le mental ». La prééminence dans le vocabulaire contemporain du mot  mental  est un événement très important.  Bien au-delà du sport, au travail, dans la vie quotidienne, le mental est invoqué en permanence.  Le mental est la réalité psychique qui déclasse l’âme et l’esprit. Cette réalité ne peut s’entendre comme « mental de gagnant ». Reconnaissons dans le mental aussi bien le psychisme tendu vers la victoire que  l’intelligence devenue muscle. La promotion du mental n’est rien d’autre qu’une conception bouchère de l’intelligence, gérée comme une entreprise et ordonnée à la performance. Autrement dit, la notion de mental renvoie à l’inhumain – si l’on définit l’humain comme l’imprévisible, ce qui est troué, ce dont la part la plus authentique est dans le raté, ce qui s’adonne à la gratuité et à la perte, au pour-rien.

Ainsi, le sport travaille-t-il  à usiner un corps unique, un corps obligatoire planétairement imposé. Ce corps de la compétition généralisée est un corps déshumanisé. Martin Heidegger, dans sa magnifique Lettre sur l’Humanisme, dit que « le corps de l’homme est quelque chose d’essentiellement autre qu’un corps animal ». Essentiellement : par essence. La différence anthropologique passe par le corps, et pas seulement, comme le pensait Descartes, par l’âme. L’homme n’est pas uniquement l’animal doué de raison, il est aussi l’animal qui, à la différence des autres animaux, a un corps propre et un corps en propre. Soit : le corps n’est pas la partie animale de l’homme. En plaçant ce corps au service de la compétition et de la performance, en l’unidimensionnalisant, pour employer un néologisme faisant écho à Marcuse, le sport annule cette différence entre le corps humain et le corps animal, bref il le déshumanise. La transformation de l’intelligence  en un muscle performant, le mental, bref la suppression de ce qui nous différencie des bêtes, l’âme, parachève cette déshumanisation.

L’omniprésence, jusqu’à l’overdose, du sport s’explique : il est le catéchisme du monde contemporain, son guide et sa boussole. D’un côté il promeut un modèle (le corps unique et le mental) quand de l’autre il incite chacun à se comparer à chaque instant de la vie à ce modèle, à s’autoévaluer en contrôle continu. Deleuze, en commentant Foucault, affirma que nous entrons dans des sociétés de contrôle destinées à prendre le relais des sociétés de souveraineté. Le règne du sport suggère une précision : nous sommes dans des sociétés d’autoévaluation sous la forme du contrôle continu, des sociétés d’autocontrôle continu. Autoévaluation et contrôle continu sont institués pour empêcher toute liberté, pour permettre, sous le couvert de l’autonomie, le contrôle total des corps et des intelligences mutées en mental. Le sport est ce dispositif qui injecte dans les êtres humains l’imaginaire de l’autoévaluation et du contrôle continu afin que personne ne puisse s’échapper.

S’échapper d’où, demandera-t-on ? Du moule sportif – moule pour le corps et l’esprit, moule tout ensemble social, sociétal et anthropologique. Dans ce  contexte une affirmation se justifie : le sport est la matrice de l’inhumain.

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l'homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L'Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

 

Commentaires

Zut, moi qui m’amuse volontiers, chaque semaine, à trouver une faille dans les papiers, à priori impeccables , publiés par iPhilo, pour voir si je pourrais déstabiliser un peu leurs auteurs , je suis tout désemparé : vous exprimez tellement bien mon point de vue…que je n’ai rien à dire. Impossible de faire le malin, c’est la panne de mental, me voilà sur la touche, attendant piteusement de regagner les vestiaires. Mais reconnaissant bien volontiers ma défaite. Sportivement, en somme !

par Philippe Le Corroller - le 8 décembre, 2013


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par Validisme | Pearltrees - le 26 avril, 2014



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