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Le corps en questions

27/01/2013 | par Florence Braunstein | dans Art & Société

 

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Si Alain fait du corps « le tombeau des dieux », l’interrogation de Philaminte à Chrysalle « Le corps, cette guenille est-elle d’importance ? » montre combien notre compréhension de celui-ci a souvent oscillé entre exaltation, louange, admiration pour un instrument de beauté, d’esthétique, de performances, de relation sociales et le rejet violent, le dégoût , l’amertume pour ce tombeau qui nous emprisonne , nous contraint, nous limite.

Evoqué sous une multitude de thèmes, d’aspects, dans les textes philosophiques, du Phédon de Platon à l’Histoire de la sexualité de M. Foucault, dans les textes religieux et théologiques de la Bible à la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin, dans la littérature et la poésie, de l’Iliade d’Homère aux Essais de Montaigne, de la Charogne de Baudelaire à La danseuse de F. Ponge, en passant par W ou le souvenir de Perec, jusqu’aux textes de psychanalyse et de sociologie, des Cinq leçons sur la psychanalyse de S. Freud à La société de consommation de Baudrillard, force est de constater que le corps est omniprésent dans notre histoire. Il y est même considéré comme le principal responsable de tous nos tourments.

Cette mauvaise réputation tient au fait que les médecins ont bâti leurs connaissances à partir de la dissection de cadavres et que les croyants en ont fait le lieu originel de tous les péchés. Les artistes, les écrivains l’ont tour à tour loué ou maudit, l’idéalisant, le symbolisant, le représentant rarement tel qu’il était. Tout ceci explique que dans notre rapport individuel, nous lui ayons donné une position subalterne à celle de l’esprit, bien qu’il soulève dans notre vie collective des problèmes de liberté, d’éthique, d’esthétique, de droit. En effet, le corps, au cours de l’histoire est devenu multiple ainsi que le sont devenus les disciplines, les champs d’expérimentation matérielle qui le définissent, le repèrent.

L’intérêt pour l’étude du corps prend naissance dans les années soixante. C’est aussi à cette date qu’un nouvel imaginaire du corps se met en place. Le corps est partout, dans nos revues, rues, boutiques, sur nos écrans. Il devient une matière première à modeler en fonction des modes, des façons de penser, on veut bien mourir mais jeune, bronzé et musclé. David Le Breton souligne ce nouveau dualisme qui met l’homme en face de son corps et du désir de celui-ci de le transformer à l’image qu’il s’en fait, et de le faire devenir un instrument de la présence. Cette omniprésence du corps s’accompagne aussi de nouvelles pratiques qui visent à le nier. Le développement du net, des techniques informatiques feront du corps un fardeau, incapable de rivaliser avec les nouvelles intelligences artificielles, devenu plus encombrant qu’efficace. Si le corps ne dit plus le monde, il est devenu pourtant, aujourd’hui, le baromètre incontesté de nos sociétés modernes.

Depuis, les sciences humaines, par le biais de la philosophie, de la sociologie, de l’anthropologie, de la littérature, nous ont fourni les réponses d’un nuancier, complexe et détaillé .Loin de nous donner une vision holiste du sens qu’il prenait, il nous est apparu dans un réseau de ramifications, de continuité, de discontinuité, d’ordre, de désordre, reliant des niveaux de temps et d’espace plus ou moins évidents. Le corps, c’est la bibliothèque de Borges, chaque détour guette l’inconnu. La difficulté de la compréhension du corps tient aussi à son assujettissement aux découpages d’un discours qui se veut tour à tour religieux, politique, érotique, philosophique, poétique, médical, social. Il est devenu l’enjeu d’un discours qui ne cesse de le cisailler, de le découper, de le fragmenter.

Alors que savons-nous de ce corps protéiforme dont chaque époque nous livre des facettes différentes ? Ses formations, déformations relèvent-elles de l’essence intrinsèque « d’une chose » ? Peut-on le rattacher à tous les aspects relationnels, métaphoriques, symboliques propres au social ? Autrement dit le corps pourrait-il avoir une histoire autre que celle que l’histoire lui a imposée ? Comment ne pas le limiter à quelques thèmes tout aussi réducteurs, telle l’opposition classique, matière et esprit, ou eros et thanatos, bref ne le définir que comme une matière à problèmes ? Comment montrer, aussi, que le corps « est l’organisme matériel de la mémoire collective et individuelle ? » et « qu’il intègre en les interprétant, ce que les éthnométhodologues appellent « les allant de soi » ?
Les résultats des travaux de ces dernières années ont encore davantage creusé la dualité dans laquelle notre histoire a inscrit le corps depuis l’antiquité. D’un côté les sciences humaines en ont fait un médiateur entre soi et le monde, de l’autre les sciences exactes ont contribué à prendre conscience de ce qu’il fallait pour constituer une personnalité individuelle. Toutes deux ont mis face à face un corps métaphorique et symbolique, un corps objet et un corps sujet. Les premières ont appuyé leur vision à partir de positions culturelles, les secondes à partir d’une rationalité qui a contribué aussi à l’enfermer dans un cadre rigide. L’écart entre les deux à permis de souligne que les questions posées portaient davantage sur les conceptions et les représentations que nous en avions que sur un corps réel.

 

Florence Braunstein

Docteur ès Lettres, Florence Braunstein est professeur en classes préparatoires aux grandes écoles. Directrice de la collection "Le corps en question" à l'Harmattan, elle est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, d'essais et de romans aux PUF, chez A.Colin, chez Vuibert, chez First ou chez Mercure de France.

 

 

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