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Cheval, boeuf et cochon

16/02/2013 | par Emilie de Cooker | dans Art & Société | 5 commentaires

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Comme si tout allait bien avant le scandale… Comme si nos mœurs alimentaires, justifiées rationnellement, ne pouvaient être remises en cause que le jour où le mangeur de bœuf s’avérerait être, à son insu, un mangeur de cheval. Ne devrait-on pas voir dans le naufrage de nos croyances, de nos convictions et de nos habitudes, le signe de leur fragilité ? La solidité, la cohérence, le bien-fondé de nos principes ne s’éprouvent-ils pas en période de tempête ?

Nous sommes humains, culturellement et historiquement construits, imparfaits donc. Nos actes sont l’expression de nos opinions personnelles autant que de la culture à laquelle nous appartenons. Mais ne devons-nous pas essayer, chaque jour, de nous hisser à un degré supérieur d’objectivité, de remettre en cause, de façon profonde et lucide, nos gestes quotidiens ? Nous ne sortirons pas grandis de ces scandales alimentaires si nous n’en profitons pas pour questionner, au risque de perdre pied un instant, la légitimité éthique de nos pratiques d’élevage et d’abattage, les raisons d’être de ces principes alimentaires qui exigent de bannir de nos assiettes le cheval, le chat ou le chien, tout en acceptant que les poissons soient nourris de viande, que les poulets ne grandissent que de courtes semaines dans des cages sans voir la lumière du jour.

Les autorités agroalimentaires et sanitaires, relayées par les journaux, ne se lassent pas d’insister sur l’exemplarité de la peine encourue par (et bientôt appliquée à) la société Spanghero, auteure d’une fraude sans précédent dont il conviendrait toutefois de ne pas amplifier la gravité. La question du délit et de la sanction relève du droit et sera réglée par lui. Il revient par ailleurs aux instances politiques et scientifiques de s’attacher à résoudre le problème, sanitaire, de l’étiquetage et de la traçabilité des produits de consommation (qui rejoint celui, économique, de la confiance du consommateur).

A-t-on pour autant circonscrit le problème dans sa totalité lorsqu’on a dit cela ? Ne doit-on pas s’attacher à détailler la question, double, du sens de la fraude, question à la fois légale et morale (et morale en quel sens) ? Le fait de tricher, de mentir, de forcer des individus à adopter à leur insu des comportements qu’ils condamnent, est-ce là l’unique question éthique soulevée : celle de la duperie ? Ne doit-on pas, une fois pour toute, tirer philosophiquement parti de ce scandale en se demandant pourquoi nous cajolons nos chats, mangeons nos agneaux, chassons les biches ?

Envisager philosophiquement cette question demande en premier lieu de sortir de nos bulles idéologiques – dans lesquelles nos valeurs ont pour seule force d’être devenues des principes, par définition stables et intangibles –. Mais poser cette question de façon philosophique n’implique, ni de tourner en dérision, par arrogance, ces prétendus principes, ni d’adhérer aux préceptes des courants aujourd’hui connus d’éthique animale, qui prônent un mode de vie végétarien, végétalien ou vegan. Abstenons-nous de dire aux uns et autres ce qu’il est bon de faire, et contentons-nous d’inviter chacun à mettre à l’épreuve la cohérence de ses principes.

La sagesse voudrait que l’on ressorte de ce scandale, non pas avec des leçons de morale à donner aux uns et aux autres, mais avec de nouvelles questions. Prendre la mesure de nos actions quotidiennes ainsi que de leurs conséquences éthiques, et les assumer pleinement, avec toute la lucidité qu’une telle entreprise requiert. Il ne s’agit ni de libérer nos animaux de compagnie et de travail, ni d’abolir toute forme d’élevage, mais de questionner, sans mauvaise foi, les motifs de nos actions afin d’assumer la responsabilité de leurs conséquences. Savourer une entrecôte c’est accepter l’idée que l’on a élevé pour la viande, puis tué, un animal doué de sensibilité. On peut l’assumer, ou bien ne plus manger d’entrecôte. Mais on ne peut pas se voiler la face. Nous pouvons nous moquer des Anglais qui ne mangent pas de cheval, comme les Chinois peuvent rire du dégoût que nous ressentons à l’idée de consommer du chien. La question n’est pas de savoir qui a tort ni qui a raison, mais pourquoi nous nous enfermons dans une vision des choses où la force de l’habitude et des coutumes prend le pas sur l’esprit critique et la prise de distance qui lui est indispensable.

La question morale soulevée, qui n’enlève en rien sa pertinence aux autres (sanitaires, légales, économiques), est de savoir pourquoi le fait d’avoir mangé de la viande de cheval sans le savoir nous rendrait malades, alors même que nous tuons et mangeons des cochons élevés dans des conditions éthiquement condamnables. Une des pistes de compréhension avancées par la philosophe Mary Midgley est celle de la relation que l’humain entretient avec les animaux : le sentiment de responsabilité et le souci éthique dépendent de la qualité et de la profondeur de cette relation. Ainsi comprendrait-on mieux qu’il soit plus facile de manger, en France et de nos jours, un cochon plutôt qu’un cheval, à condition que ce cochon ne se nomme pas Babe et qu’il ne soit pas devenu chien de berger. Cessons de penser que tout allait bien avant ce dernier scandale et nous aurons gagné, si ce n’est en moralité, du moins en lucidité et en sagesse.

 

Emilie de Cooker

Emilie de Cooker est doctorante en philosophie à l’École Normale Supérieure (Ulm).

 

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Commentaires

C’est évident, mais les conséquences, au delà de la solution végétarienne, sont radicales : augmentation immédiate du prix de la viande si l’on veut respecter les droits des animaux et leur garantir un certain nombre de conditions.

Les thèses d’Elisabeth de Fontenay sont très intéressante sur ce point (Le Silence des bêtes, la philosophie à l’épreuve de l’animalité).

par A. Terletzski - le 19 février, 2013


Pour approfondir votre réflexion, je vous incite grandement à vous pencher sur les travaux de Mélanie JOY.

Cette psychologue et sociologue américaine travaille justement à nommer et à définir ces mécanismes psychologiques.

Je suis d’ailleurs surprise que vous ne la citiez pas.

Voici un résumé :
http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article400
(article publié dans les cahiers antispecistes et consultable en ligne)

par Virginie L. - le 20 février, 2013


Merci pour cet éclairage philosophique bien construit qui conduit à prendre du recul par rapport au brouhahas médiatique sur cette question.

par Adélaïde de Lastic - le 20 février, 2013


Je vous remercie beaucoup pour ces commentaires positifs et / ou instructifs.
Effectivement Mélanie Joy travaille sur ces questions (je n’ai pas pu aller en décembre à la conférence qu’elle a faite à Paris sur ce sujet). L’idée était simplement d’écrire un commentaire critique de la façon dont les médias traitent le sujet et de proposer un autre point de vue, sans vraiment trancher. De soulever une question en somme.
Merci encore pour vos réactions!

par Emilie de Cooker - le 20 février, 2013


« Cooker » n’est-ce pas une cuisinière anglais ? Bon, c’est sure vous ne cuisinerez pas de viande de cheval … Et pourtant je suis sure que vous avez eu envie de transformer en steak, un jour ou l’autre, vos montures favorites qui n’aiment pas vos coups de cravache.
Le problème principal de la viande hachée de cheval frauduleusement introduite dans le haché pur bœuf (qui contenait peut-être de la vache pas folle !) n’est pas dans la fraude proprement dit. Les juristes de tout bord vont bien réussir à faire leur cuisine pour fixer le montant des amandes. Le problème n’est pas non plus dans le fait d’avoir mangé de la viande de cheval. La viande était comestible, cuite, congelée, décongelée, broyée, recuite et recongelée, redécongélée, refibrée (oui c’est possible grâce aux enzymes) et rebroyée et vendu au rayon produits frais pour être rererecongelée chez la ménagère… qui détecterait là le cheval du voisin, ami de son enfance.
Le problème est que cette viande de cheval a traversée 3 ou 4 fois l’Europe, en camion diesel, en avion, peut-être même en voiture hippomobile avant d’atterrir dans nos assiettes. Combien de tonnes de gaz à effet de serre, combien de tonnes de carburant fossile gaspillées par kilogramme de viande frauduleuse ?
Peut-être, était-ce le cheval du voisin, partie en Roumanie, via l’Italie, se faire abattre alors que son livret signalétique porté la mention « impropre à la consommation humaine »? La filière française de l’élevage du cheval se meure et l’éleveur va bientôt devoir aller manger du hachis à la viande de cheval au secours populaire ou ailleurs.
Mesdames et Messieurs les politiques, conseillés par l’IFCE et autres spécialistes ignorant, rougissez de ce que vous avez fait. Mais il y a bien longtemps que vous ne savez plus rougir.

par Daniel - le 5 mars, 2013



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