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Oui, nous avons un pape !

20/03/2013 | par Jean-Michel Muglioni | dans Art & Société, Revue Mezetulle

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Faut-il s’en prendre au Pape ? Calomnies ou analyses historiques véridiques posent le problème de l’attitude de l’Église argentine pendant les années de la dictature. Jean-Michel Muglioni n’attend rien d’une enquête mais se contente d’une tautologie : un pape est un pape, il est chargé de la pérennité de l’Église et l’Église comme les vieillards est obsédée par le souci de sa conservation.

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Notre complicité envers la dictature argentine

La dictature paraît reposer sur la force militaire ou policière : elle écrase des peuples trop faibles pour s’y opposer. Que pouvait un Argentin contre le régime de Videla, à moins d’un courage extrême ? Nul ne peut prétendre qu’il en aurait été capable. Mais d’où vient le pouvoir d’un tyran, sinon de la complicité non pas seulement de ses gardes, de ses policiers et de ses soldats, mais de tout son peuple, et aussi bien du reste du monde qui s’accommode assez de son régime ? La France a vendu des armes à Videla. Elle a soutenu d’autres tyrans. Le monde entier s’est déplacé aux Jeux Olympiques de Berlin ou à la Coupe du monde de football en Argentine : les innombrables complices des tyrans ne sont pas tous chrétiens. Il est donc trop facile de s’en prendre au Pape.

La charité n’est pas d’ordre politique

Certains catholiques surent s’opposer au nazisme, ou, en Argentine, à la dictature. Mais l’Église, en tant qu’institution, a-t-elle réellement et publiquement participé à ces luttes ? Un chrétien infiniment bon peut partager son manteau et s’accommoder d’une dictature de droite, d’autant que son attitude personnelle lui paraît la meilleure manière de lutter contre le mal dans un monde de pécheurs. Son souci des pauvres, que je ne nie pas, que je ne méprise pas, car l’action du Secours Catholique, par exemple, est aujourd’hui essentielle chez nous où l’Etat et l’Europe ont montré leur incapacité radicale, bref la charité bien comprise n’implique pas le refus de régimes abominables. Le nouveau pape est à coup sûr l’homme des pauvres et à coup sûr il a été charitable ; je parierai même qu’il n’a pas collaboré personnellement avec la dictature – d’autant qu’alors il n’était pas le chef de l’Église locale. Mais il est conforme à la tradition de son Église et à la nature des choses qu’elle n’ait pas pris parti en tant qu’institution contre cette dictature, et si après sa chute une déclaration de la conférence épiscopale a demandé pardon pour ne pas s’être pas battue pour les droits de l’homme, le repentir est aisé.

La sclérose inévitable de toute institution

En France il y eut des collaborateurs ou des résistants de tout bord, croyants ou non. N’exigeons pas des catholiques en tant que tels, et parmi eux des plus charitables, plus de courage politique que des autres hommes. Mais l’institution qu’est l’Église est d’abord une institution humaine dont la fin n’est pas le bien de l’humanité mais le sien propre. Elle n’est pas plus universelle qu’un État démocratique qui fait prévaloir son intérêt sur celui des autres. Le pape nouvellement élu a donc rappelé que sa mission et celle des cardinaux est d’évangéliser, autrement dit d’accroître le nombre de ses ouailles, comme font des syndicats, et peu importe que le message ou la revendication soient justes : l’obsession de conserver l’institution l’emporte sur la fidélité à son sens.

Il n’y a pas de dieu sans martyrs ou les dieux meurent avec leurs fidèles

En outre la croyance en Dieu n’existe que par les croyants. Quand même il n’y aurait aucune académie des sciences ni aucun être sur terre pour comprendre l’arithmétique ou l’astronomie, 2+2 font 4 et la terre se meut autour du soleil. Quand même il n’y aurait nulle part des lois justes, l’idée de la justice n’en serait pas moins vraie ni les lois injustes moins injustes. Au contraire la mort des croyants est la mort de leurs dieux, comme il est arrivé à plusieurs d’entre eux. Galilée pouvait donc abjurer et dire en lui-même : « et pourtant elle se meut », parce que le mouvement de la terre ne dépendait pas de son témoignage – et témoin en grec se dit martyr : la foi n’a pas d’autre preuve qu’elle-même, elle n’existe que par les fidèles. Non par leurs œuvres, mais par le fait qu’ils croient. L’Église est donc inévitablement portée à faire prévaloir sa survie sur tout autre intérêt.

Voilà pourquoi il est absurde de demander au Pape de ne pas faire le même métier que ses prédécesseurs. Et qu’il soit le pape des pauvres signifie qu’il l’a bien compris, sans quoi il ne serait pas pape et l’Église deviendrait une ONG comme les autres.

 

Jean-Michel Muglioni

Né en 1946, vice-président de la Société Française de Philosophie, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat d'Etat sur la philosophie de l'histoire de Kant. Il contribue règulièrement à la revue de Mezetulle. Il a signé comme auteur La philosophie de l'histoire de Kant (Hermann, 2e édition revue 2011, 1ère éd. PUF, 1993) et Repères philosophiques (Ellipses, 2010).

 

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