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Il était une fois les Arts martiaux

27/03/2013 | par Florence Braunstein | dans Art & Société | 4 commentaires

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Depuis leur introduction en Occident, les pratiques de combat asiatiques, popularisées, puis médiatisées sous l’appellation générale d’Arts Martiaux ne cessent de susciter interrogations et étonnements quant aux raisons et aux succès de leur implantation et de leur diffusion. Les termes de « Martial arts » trouvent leur équivalence en français dans ceux d’Arts Martiaux, et dans celui de Bujutsu, « technique de combat », en japonais. Ce néologisme, formé par J. Kano, en 1904, avait pour finalité de souligner les liens entre « l’univers des pratiques guerrières et le monde des Arts ». Leur traduction se retrouve dans le livre de H. Nyozekan pour désigner les traditions guerrières et non militaires. Les questions concernant leur implantation ne se limitent pas seulement à la mise en évidence de leur évolution sur cinquante ans et plus. Elles portent aussi sur la nature même du phénomène qu’il faut cerner bien que constamment changeant. Comment expliquer sa signification dans le domaine social, économique et politique ? Le danger est grand de ne pouvoir saisir un phénomène qui est tellement polymorphe et polysémique. Nous pouvons néanmoins nous demander par quels mécanismes les Arts Martiaux sont devenus au sein de nos structures de véritables faits de société.

 

Le plus souvent lorsque le sujet des Arts Martiaux est abordé, c’est pour ne souligner que l’extrême efficacité de leurs techniques de combat, au détriment même de tout aspect spirituel. En effet, ce critère a été décisif pour les Européens, lorsque pour la première fois, en 1899, un expert japonais introduit en Angleterre un nouveau sport de combat, le Jujutsu, « technique de la souplesse ». Trop compliqué son nom ne sera pas retenu, et il sera appelé Wrestling, « lutte ». Sa particularité sera d’avoir séduit rapidement « tous les snobs qui désiraient savoir se défendre avec succès sans arme dans une rue mal fréquentée et qui préfèrent apprendre le secret des Samouraïs »1. Cet art tomba pratiquement dans l’oubli, jusqu’au moment où en apparaît une autre conception : le Judo.

 

J. Kano, le père fondateur du Judo vient d’amorcer une double rupture, d’abord, en différenciant, le Judo du Jujutsu, art tenu pour vulgaire au Japon, sans rompre complètement avec la tradition et en instaurant un système pédagogique d’où va émerger, propres aux sports occidentaux, la notion de personne et de progrès. Mais, surtout, pour la première fois, l’Occident découvre que de simples pratiques corporelles peuvent, non seulement, favoriser une harmonie avec soi et avec les autres, mais, aussi, l’accès à une philosophie, une spiritualité. Il retrouvait paradoxalement à travers les textes de J. Kano, l’idéal platonicien où le développement harmonieux par la gymnastique devait aboutir à une beauté morale, Kalo kagathia. Les principes prônés par M. Ueshiba, père de l’Aïkido, « voie de l’harmonie » vont dans le même sens que ceux mis à l’honneur par J. Kano, et le public constate de la même façon que plus « l’adversaire déployait de force, plus vite il était vaincu ». Mais, surtout, ce que ces deux maîtres avaient en commun, était la volonté de transformer le concept de Bujutsu, « technique de combat » en Budo, « voie du combat ». L’accent est désormais mis davantage sur l’importance du monde spirituel, Do, plus que sur celui de la technique, jutsu, que sur la motivation. Le Bugei, « art de combat », puis le Bujutsu, « technique de combat », laissent la place au Budo, « la voie du combat ».

 

Lorsque l’Occident, dans les années cinquante popularise et médiatise les techniques de combat asiatiques, ce sera pour les couper définitivement de leur contexte culturel particulier et pour en faire, de plus en plus, l’objet d’affrontements agonaux en les intégrant dans le monde du sport. Peu à peu, ils se sont défaits de leur vrai sens originel, pour n’être plus considérés que comme de simples performances motrices. De plus, les médias, en insistant tout particulièrement sur la capacité des Arts Martiaux à former « un homme quasi invincible grâce à des doctrines secrètes aussi diverses qu’ésotériques », n’avaient fait que rallumer le vieux fantasme occidental selon lequel les peuples d’Asie auraient détenu des savoirs merveilleux et gardé plus que nous la tradition .Il faudra attendre les années quatre-vingts pour qu’enfin de nombreuses études s’attardent sur la problématique des Arts Martiaux, mais laissant le plus souvent de côté le rapport qu’ils pouvaient entretenir, en tant que motricité humaine, avec leurs normes culturelles et spirituelles.

 

Aujourd’hui, si nombre d’ouvrages ont banalisé la question des rapports entre l’univers des techniques de guerre et celui des Arts, aucun n’a permis de saisir le sens exact de celles-ci. De même que la calligraphie Shodo, la cérémonie du thé, Cha no yu, que l’art floral, Ikebana, nécessitant une extrême concentration, ils sont l’expression d’écriture d’un monde intérieur, conduite et réglée par les mouvements du corps. Tous ces arts, ces diverses expériences utilisent le même mot, muga, « élimination du moi », mot appartenant au bouddhisme zen et qui montre qu’il n’existe aucune rupture, pas même l’épaisseur d’un cheveu » entre la volonté d’un homme et son acte. Le problème réside donc, non seulement, dans l’impossibilité actuelle de dire ce que signifient les Arts Martiaux mais, aussi, de les envisager selon des critères autres que ceux propres à l’Occident. Il faut, donc, résister à l’envie de plaquer nos schémas mentaux.


 

Florence Braunstein

Docteur ès Lettres, Florence Braunstein est professeur en classes préparatoires aux grandes écoles. Directrice de la collection "Le corps en question" à l'Harmattan, elle est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, d'essais et de romans aux PUF, chez A.Colin, chez Vuibert, chez First ou chez Mercure de France.

 

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Commentaires

Les arts martiaux Japonnaises sont tous empruntés de Chine. Pour les comprendre il faut mentionner le taiqi, bagua, qikong et neigong.

par Erik Hoogcarspel - le 28 mars, 2013


Premièrement, s’il est indéniable que la culture japonaise provient de nombreux emprunts à l’Asie dans sa globalité – et, pour la majorité, à la Chine -, il n’en demeure pas moins que le Japon a toujours démontré sa singulière manière de s’approprier les choses. Les influences spirituelles à elles-seules, elles aussi bien nippones, sont différentes et influencent la technique d’un art pour donner lieu à une « voie » qui se distingue de la culture asiatique environnante, que ce soit au niveau manifeste ou latent.

Ensuite, je trouve regrettable de traiter du domaine des arts-martiaux japonais sans citer le kendo ou l’iaïdo, qui forment « la voie du sabre » et constituent tout de même la base des arts-martiaux traditionnels, du bushido – qui étaient alors destinés à une utilisation pratique dont le tropisme est la victoire en temps de guerre, et qui prirent une valeur différente en temps de paix, sans pour autant être amoindris au niveau de leurs principes. L’aspect spirituel, symbolique ou idéologique y sont présents dans leur forme – j’en suis convaincu – la plus condensée, essentielle et aboutie. La ritualisation, par le biais de l’étiquette notamment, y reste extrêmement riche.

Pour en revenir à la question de l’occidentalisation, je souscris aux propos tenus par l’auteur en ce qui concerne la dimension presque mythologique attribuée aux arts-martiaux asiatiques – ce qui fût largement exploité et l’est encore de nos jours -, mais peut-être pourrait-on se demander ce que nous, occidentaux, cherchons par ce biais. Car au-delà de la prouesse technique, de la pratique fort égotique, y réside effectivement toute une philosophie.

par Sylvain - le 3 avril, 2013


Blir sÃ¥ glad kvar gong bloggen din er oppdatert, nesten som Ã¥ opne eit nytt interiørblad 😉 Stilig kjøkken, ja! Gleder meg til Ã¥ sjÃ¥ vidare i huset!!

par http://www./ - le 2 octobre, 2016


"Government as god"if taken as denouncement of individual freedoms-trampling statism, couldn't agree more.Individual freedom of choice, GOOD. Coercion (governmental, communal, religious, etc) BAD.Putting "real God" in place of govt would place it in a religious coercion category, it seems.

par http://www./ - le 13 novembre, 2016



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