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Meetic, ou l’insipide-dating selon Baudrillard

2/05/2013 | par Maïa Hruska | dans Art & Société | 3 commentaires

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Un paradoxe étrange enserre les célibataires aujourd’hui : jamais la France n’a compté autant de sites de rencontre, ni autant de célibataires. Selon une récente enquête de l’INSEE, il y aurait près de 16 millions de célibataires en France, et près d’un célibataire français sur cinq serait inscrit sur l’un des 2.000 sites recensés dans l’Hexagone.

En 2002, l’arrivée de Meetic cassait le tabou ultime des rencontres télématiques, synonymes alors de tchats coquins sur Minitel, et de petites annonces roses un brin flétries dans le Nouvel Obs.  Depuis, les plateformes toujours plus spécialisées se multiplient avec l’apparition de sites de rencontres pour les homos, les catholiques, les musulmans, les juifs, les gothiques,  les parisiens, les bretons, les bretons à Paris, les gourmets, les Dukaniens, les puceaux, les seniors, les cougars, les sympathisants de gauche, les sympathisants de droite, les riches, les moches, les familles recomposées, et même les végétariens. Moyennant une trentaine d’euros par mois, ces sites se proposent de sonder la carte et le territoire pour vous aider à dénicher le partenaire particulier.

« Au supermarché de la rencontre, il y a toujours des bonnes affaires », annonce la bannière du site Adopteunmec.com, s’appropriant la vague consumériste et l’inversion des rôles homme-femme dans les codes de la séduction. Ainsi, seules les femmes se voient accorder le « pouvoir » d’initier la rencontre, de choisir un partenaire compatible avec leur « shopping list ». Il y a des arrivages de produits régionaux, de produits franciliens, de barbus, de geeks, de roux, d’intellos, et des liquidations de stock. Pour retenir mon attention, les nouveaux mâles m’envoient des « charmes » à coup de baguette magique aux heures de pointe. Telle une Cendrillon éméchée au BHV, je dragouille du bobo à tous les étages : le bon de garantie de mes prétendants indique, photo à l’appui, qu’ils sont barbus juste comme il faut, qu’ils portent des chemises à carreaux, qu’ils lisent Jean d’Ormesson et vénèrent Bob Dylan. De vrais gangsters.

La libération sexuelle au travers d’un acte commercial associant l’homme à l’objet, et nous voilà ensevelis dans le caddie de la supermarket lady si chaudement critiquée par Baudrillard dans la Société de Consommation (1969). En jouant les entremetteuses entre célibataires aux disponibilités urgentes, la main invisible aurait-elle redéfini les relations gratuitement et librement consenties avec autrui ? En faisant s’entrelacer si simplement les courbes d’offre et de demande, pourquoi s’embêter à confier notre vie affective au hasard ?  Allô ?

Après des siècles de puritanisme et de hantise institutionnalisée du corps, la libération physique, morale et sexuelle du vingtième siècle aura soumis le corps au régime d’un genre nouveau, celui de l’impératif du faire-valoir. « Les biens immatériels, annonçait Baudrillard, suivront le destin des biens matériels : production et publicité forcées, recyclage accéléré, obsolescence programmée ! ». Imaginons un instant Baudrillard, façon Persan de Montesquieu, débarquant dans les  rayonnages d’Adopteunmec … et comprenant tout.

Mais les plate-formes de rencontre virtuelles touchent terre, de plus en plus, dans le réel. Depuis janvier 2013, Meetic s’évertue à re-créer un contexte de rencontres à l’ancienne, en organisant des « soirées Meetic » pour les inscrits. De 20h à minuit, une centaine de célibataires sont conviés dans un bar d’hôtel pour rencontrer d’autres célibataires invités en fonction de leur âge, de leurs affinités, de leurs goûts, de leurs histoires, de leurs compatibilités théoriques. Car si les sites de rencontres n’assurent pas toujours le happy ending – 80% des rencontres dans la vie vraie ne survivent pas au premier rendez-vous – les calculs soigneux arrangent néanmoins le happy beginning, et moins de râteaux : « lorsqu’on connait les préférences de l’homme à qui l’on veut plaire, il faut être maladroite pour n’y point parvenir », nous assurait la Marquise de Merteuil.

Ainsi des célibataires se rencontrent-ils dans le réel par la seule divine intrusion du virtuel. Un « simulacre » de rencontres, en somme, que Baudrillard définissait lapidairement comme « la copie à l’identique d’un  original n’ayant jamais eu lieu ».

En 2007, le site Adopteunmec ouvrait des boutiques éphémères dans toute la France. De jeunes hommes payaient pour s’exposer en vitrine, tels des Kiri emballés sous vide devant un parterre de jeunes demoiselles toutes émoustillées. Un véritable cauchemar existentialiste : les garçons étaient classés en fonction de leurs « qualités », selon qu’ils étaient mécano, médecin, étudiant, marin, geek, intello, barbu, aventurier. Leur « essence » coupait l’herbe sous le pied de leur existence : totalement chosifiés et mis en scène, le spectacle offrait une vision bien hideuse de la rencontre avec autrui.

Imaginons à présent Sartre se présentant à une soirée « Meetic » – huis-clos de célibataires faisant semblant de se rencontrer par hasard. Il aurait sûrement vomi ces initiatives, méprisant la contingence, et cadenassant la liberté de choix de ces esprits supposément libres. Dans l’absurdité du monde qu’il décrit, Sartre considère le hasard comme la grâce de ce qui vit, comme notre façon la plus jouissive d’être au monde.
Quoi de plus jubilatoire, en effet, qu’une rencontre qui aurait très bien pu ne jamais avoir eu lieu, demande-t-il dans l’Être et le Néant ?  S’en remettre à la contingence est un risque, un beau risque, un risque à prendre absolument – au détour d’une rue, d’un comptoir, d’un feu rouge, d’un bel après-midi d’automne, la contingence est toujours la possibilité d’un « il ».

Or, remplir un formulaire d’inscription sur Meetic résonne toujours comme un début de promesse : dites-moi ce que vous recherchez chez autrui, et la liste des célibataires compatibles vous dira qui vous êtes. La page d’accueil du site, avant d’être un balcon shakespearien, est d’abord un miroir.  En assemblant le génome de mon prince charmant, je peins l’autoportrait d’une DRH ne souhaitant recruter que celui, ou celle, qui possédera mes qualités réelles ou supposées. Or, dans la vraie vie, autrui est le repère qui me juge et me cadenasse dans l’image que je lui renvoie – ce qui, existentiellement parlant, est une condition proprement infernale. Cette difficulté, Sartre la met en scène dans Huis Clos, où trois personnages sont enfermés dans un salon dépourvu de miroirs. Chaque personnage cherche à se faire reconnaître par les deux autres. Morale de l’histoire : autrui est la seule façon d’accéder à qui je suis. Or le regard d’autrui est totalement inexistant sur les sites de rencontre. En construisant mon profil, je me pose comme objet de désir et comme sujet : je décide, indépendamment d’autrui, de l’image que je souhaite lui renvoyer. En termes baudrillardiens, le « moi » que je présente est un faux corps, un corps émetteur et récepteur de fantasmes, « un corps de parade ». Les dizaines de célibataires online qui clignotent autour de moi ne sont plus un enfer, mais un terrain de « je », un eldorado où nous serions tous égo.

Impossible, donc, de ne pas trouver la perle rare. Faut-il croire, avec Eluard, qu’ « il n’y a plus de hasards, que des rendez-vous » ? Le paradoxe énoncé plus haut prend là tout son sens : en écrémant les rencontres spontanées, et donc les bafouillages, les rires bêtes, les vertiges et les sous-entendus plus ou moins adroits qui vont avec, les algorithmes ne composeront, à terme, que d’insipides interactions. Suivant la logique d’abondance – et celle de l’inénarrable Baudrillard – les rencontres obéiront inéluctablement à celle de la pénurie.

 

Maïa Hruska

Diplômée de l'Université de Cambridge et du King's College de Londres, passée également par Sciences Po Paris, Maïa Hruska travaille au sein de la maison d'édition Wylie à Londres. Elle a collaboré au quotidien L'Opinion lors de son lancement. Suivre sur Twitter : @MaiaHruska

 

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Commentaires

Bravo pour cet article, si juste et bien écrit qu’il réussit à être jubilatoire malgré la triste réalité qu’il décrit et analyse !

par hiparchia - le 15 mai, 2013


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