iPhilo » La bioéthique, pour quoi faire ?

La bioéthique, pour quoi faire ?

23/07/2013 | par Jacqueline Wautier | dans Science & Techno | 2 commentaires

Download PDF

Question simple, réponse simple : pour opérer un ‘tenir-ensemble’ recouvrant l’ensemble référentiel et peu ou prou normatif des individus formant société.  Mais les choses, justement, ne sont pas si simples : car la culture fait l’homme qui fait la culture qui fait l’homme qui …

Car aussi, les savoirs ont gagné une opérativité propre à modifier l’être de l’homme (capacités, apparence, reproduction, continuité généalogique).

Car encore, l’homme est tel dans et par un ensemble de liens en soutenance active : liens à soi (cohérence identitaire) et liens à l’humanité comme réalité et projet commun. Est « tel » également, proprement humain donc, dans ses libérations : eu égard aux limites et restrictions, en ce compris celles du corps souffrant.

Ce sont là deux  nécessités qui le spécifient en tension : entre Etre et devenir, entre centre d’intimité et « tentacules d’extériorité », individu  semblable aux autres et sujet d’affirmations ou d’aspirations singulières. 

Telles spécificités requièrent une articulation dans la préservation d’équilibres délicats.

 

Pouvoir de faire …

Dans l’histoire des hommes et des sociétés, tout pouvoir acquis contre la Nature et ses « Lois »[1] trouva quelque « contre-pouvoir » pour s’y limiter ou y circonscrire son champ d’application.

Ainsi, inquiétés par l’opérativité gagnée, y devinant une mise en cause probable des organisations internes et relationnelles[2], voire de leur propre réalité[3], les détenteurs en codifièrent la mise en œuvre : désignant les opérateurs, conditions et contreparties.

Conséquemment, un « Savoir-faire » se lie à ses propres règles ; définissant en cela un « Pouvoir-faire » propre à préserver un ordre structurel et symbolique. Mais aussi, propre à assurer la persistance d’un référentiel : des valeurs porteuses et factrices de cohésion.  Finalement, ce sont autant de cloisonnements, interdits, précautions ou corpus éthico-juridiques où la bioéthique cherche et trouve sa place.

 

Définition ?

Point d’intersection des disciplines, matrice active où celles-ci se confrontent et se coordonnent, la bioéthique se laisse difficilement définir.  Elle recouvre un ensemble de recherches, pratiques et discours argumentaires : entre médecine, bio-ingénierie, sociologie, psychologie, philosophie, anthropologie, …, et éthique. Elle prend la tangente et trouve sa place dans les zones grises qui les séparent ou les unissent, contribuant en cela à les articuler en une totalité ouverte et cohérente. Elle est donc tout sauf une science ‘pure’ ou objective : terriblement humaine donc, avec des entrées et des enjeux idéologiques et psychologiques pris à la relativité et à la mouvance du situationnel. Raison pour laquelle beaucoup la définissent par ses champs d’application, à savoir et principalement : 

– Procréations Médicalement Assistées. 
– Analyses génétiques et diagnostics préimplantatoires. 
– Interventions sur le patrimoine génétique (thérapie génétique somatique ou germinale – portant sur la lignée) à visée curative, méliorative ou transformatrice.
– Interventions sur le corps et l’identité (greffes, xénogreffes, prothèses, changement de sexe).
– Conservation et mise en circulation des éléments du corps (organes, tissus, gamètes, embryons).
– Intervention sur le « vieillir » et le « mourir » (soins palliatifs, acharnement thérapeutique, euthanasie).
– Manipulations de l’humeur, des affects de la personnalité.
– Expérimentation (humaine/non humaine).
– Modification des milieux et des êtres.

En chacun de ces champs, son rôle tient à : définir, expliciter, mettre en perspective ;  aider à la décision ; circonscrire et recommander.

 

Ambivalence : être, devenir, maintenir …

La  puissance opératoire inquiète car elle peut détruire autant que construire ; tuer autant que sauver ; asservir autant que libérer ; métamorphoser autant que soigner ; déshumaniser autant que rendre l’individu aux possibles de l’espèce humaine – à l’épanouissement personnel et à une existence simplement vivable ou digne de cette indéfinissable et impalpable dignité humaine.

Ambivalence, donc, des acquis, progrès et techniques. 

Ambivalence qui, face aux risques bien réels, contre les abus avérés et en réactions aux errances historiques, aboutit à la mise en place de Comités d’experts chargés d’étudier les tenants et les aboutissants des recherches et pratiques au regard du bien commun.

Nonobstant, le collectif découvre son relativisme ; le sociétal recule face à l’individuel ; et ‘le Transcendant’ (ou le sacré) se met en retrait devant ‘l’immanent’. Ainsi, dans nos sociétés occidentales, la personne s’impose comme point référentiel : une personne inscrite dans un ensemble de microcosmes et sujet/objet au cœur de la bioéthique.

Désormais, la science peut agir sur le monde, sur l’être et sur l’être des êtres : faire, refaire, parfaire, contrefaire – jusqu’au métamorphisme (où l’individu serait sans accroche identitaire ni état stabilisé, livré à ses volitions changeantes – chirurgie transformatrice, interfaces homme/machine, prothèses, dopages génétiques, transgénèse, modification des états de consciences, etc.). Par suite, elle requiert  un sens de la responsabilité accru et quelques garde-fous.

 

Ce souci de contrôler l’expérimentation et d’asseoir l’homme dans sa dignité est apparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : face à l’explosion conjointe de l’idée d’humanité et de l’optimisme progressiste hérités des Lumières.

Face aux faits, l’optimisme « progressiste » laissait place à un pessimisme quelquefois catastrophiste : où l’humanité se trouverait menacée par le progrès déchaîné. Aujourd’hui encore, deux courants de pensée scindent le champ bioéthique : la  technophilie (selon l’idéal technoscientifique de réalisation des possibles) et la technophobie souvent portée par l’heuristique de la peur chère à H. Jonas – sachant la réalité du terrain plus complexe, plus nuancée. Reste que les arguments avancés se répondent le plus souvent en miroir : renversant en négativité (ou en positivité) le point soulevé par le contradicteur – et ce en fonction de positions philosophiques  ou de vécus personnels.

 

Aporie bioéthique ?

L’humanité de l’Humanité se mesure à la prise en compte et en considération de « l’autre » : dans  le lien peu ou prou intégratif de cet autre essentiel et nonobstant rattaché dans l’inconscient collectif aux notions de menaces ou d’insécurité : insécurité du « Je » qui s’y confronte et du « Nous » communautaire qui s’y heurte.

De surcroît, l’humanité de ladite Humanité  se révèle dans la prise en charge d’autrui en ses fragilités et vulnérabilités.

Nonobstant tout le problème humain, et bioéthique, tient aux critères de reconnaissance : où et quand commence l’individualité – d’une structure embryonnaire vouée à l’expérimentation, d’un  embryon encore sécable, d’un fœtus non viable, non autonome, non-né … ?

Et encore, qu’en est-il de la conscience : présente ou absente, suspendue ou interrompue – peu, pas, plus ou pas encore présente … ?

Qu’en est-il de la personne ; de ses droits, désirs, volontés : jusqu’où, quand et comment les respecter – et à quel prix pour la communauté ou la cohésion communautaire ?

Qu’en est-il du « bien vivre » : de la vie bonne ou belle ou satisfaisante ?

Qu’en est-il de la santé : où poser la frontière entre gêne, entrave, souffrance – d’un dysfonctionnement couvrant un vaste éventail d’états et de degrés,  jusqu’au létal ?

Et comment départager la singularité de la différence, la différence de la « monstruosité »… ?

Comment prendre en compte des individus concrets en situation et préserver cependant un fonds sociétal commun ?

Autant de questions, et bien d’autres, auxquelles chacun apportera sa propre réponse en fonction de son vécu, de ses connaissances, références et systèmes de pensées (en ce compris philosophique ou religieux).

Ce sont ces situations  qui s’imposent à la bioéthique et révèlent ses limites (subjectives et cognitives) ou sa réalité intrinsèquement aporétique. Une « aporie » tenant à la condition humaine : celle d’un individu qui se réalise dans l’entre-deux d’un mouvement centripète et d’un mouvement centrifuge – entre matière et matière qui se fuit en réalisations plurielles (engagement, ouvrage, œuvre, enfant…). Celle d’un sujet en quête de singularisations (contre l’uniformité des « mêmes ») et de reconnaissances (en intégration dans le cercle des semblables). Celle aussi d’un homme qui n’est rien sans l’autre, sans un substrat commun, et qui cependant cherche l’exception ou la dérogation dès lors qu’il s’agit de ses besoins, manques et désirs… Sachant que leur satisfaction peut être porteuse de ruptures ou de désintégration du substrat « Humanité ».

Les problèmes posés par l’opérativité bio-médico-technique sont multiples et complexes, ils touchent à l’intimité ultime des individus et tout autant à l’avenir de l’espèce et de la planète.  Pourtant, dans la foulée des Comités d’experts, acteurs de terrains et autres groupes de pression, ‘l’éthique de la bio-éthique’ se fait parfois discrète. Il est vrai que les acquis et les promesses sont d’importance : bien-être de l’individu, épanouissement de la personne, pouvoir d’autodéfinition et d’action du sujet ou encore ouverture des possibles spéciels. Cependant, telle focalisation peut entendre, soit une an-éthicité (offrir tous les possibles, combler tous les désirs, réaliser le faisable) ; soit une éthicité sociale/démocratique minimale (accès égal aux offres, respect du choix individuel et élaboration de consensus) ; soit et encore à construire, une éthicité anthropohumaniste : où la préservation des spécificités humaines s’imposerait en garde-fou. De telles spécificités (sensibilité, affectivité/émotivité, libre-arbitre, conscience autodéfinitoire et positionnelle) requièrent la préservation de leurs conditions de possibilité et c’est à ce titre que la bioéthique rencontre différentes limites : de son jugement, déjà. Mais aussi des références et savoirs. Et encore de l’idée ou du projet humanité (propre à chacun, chaque culture, chaque époque).

 

« Conclusion »

À ces différents éclairages, la question se pose : la bioéthique serait-elle un artefact ? Peut-être ; mais alors un artefact  nécessaire et devant prendre corps en une construction normative. Un artefact qui doit  s’imprégner de la fragilité et de la vulnérabilité :

   –   Fragilité de l’humanité qu’un rien fait plonger dans l’inhumanité ou dans le mécanisme totalitaire ; vulnérabilité des objets soumis aux techniques et aux pouvoirs de l’homme (embryons, fœtus, espèce).

    –   Fragilité des équilibres du vivant et de la nature ; vulnérabilité des animaux objectivés.

    –  Fragilité des constructions identitaires et personnelles; et vulnérabilité des réseaux symboliques.


[1]
Majuscule d’une «Nature» supposée immuable, peu ou prou divinisée et associée quelquefois à l’idée de Finalité et de Valeur …
[2] Personnes, groupes ou peuples …
[3] De la personne, de la psyché, de l’existence -et de leurs marques, repères et croyances. Mais aussi, du groupe organisé et du fonds normatif : us et coutumes, codes, règles, lois –dimensions mondaines et symboliques.

 

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier est docteur en Histoire, éthique et philosophie des sciences et des techniques biomédicales de l’Université Libre de Bruxelles.

 

Inscrivez-vous à la newsletter iPhilo !

Recevez le premier journal en ligne gratuit écrit par des philosophes dans votre boîte mail !

 

Commentaires

[…] La puissance opératoire inquiète car elle peut détruire autant que construire ; tuer autant que sauver ; asservir autant que libérer ; métamorphoser autant que soigner ; déshumaniser autant que rendre l'individu aux possibles …  […]

par La bioéthique, pour quoi faire ? | iPhil... - le 23 août, 2013


rien compris ! c’est nul!

par martin - le 3 novembre, 2014



Laissez un commentaire