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Le Gode n’est pas mort !

18/11/2013 | par Maïa Hruska | dans Art & Société | 2 commentaires

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Il fut un temps où les sex-toys suintaient la honte. Impensable dans certains quartiers de la capitale, la misère sexuelle était reléguée aux abords des gares, des boutiques peu engageantes de Pigalle et de la rue Saint Denis, dont on ne ressortait qu’en rasant leurs vitrines opaques. Les plus timides se laissaient tenter par les catalogues de la Redoute et des Trois Suisses, en priant le Ciel pour que la concierge ne réceptionne jamais le paquet. Dans les pays anglo-saxons, ces pays de la fesse triste, c’était autre chose. Avec le succès de Sex and the City et autres séries aux rapports homme-femme grotesques et attardés, plus de 50% des femmes y déclaraient fièrement posséder un lapin-câlin.

En 2003, stupeur et frémissements à Saint Germain des Prés. Nathalie Rykiel, fille de Sonia, bouleverse la sociologie du petit commerce sexuel en installant dans sa boutique du Boulevard Saint-Germain un rayon d’ineffables petits canards et godemichés vibrants. En quelques jours, et dans un de ces renversements conceptuels dont seul ce quartier a le génie, la misère sexuelle d’hier devint soudain un étendard de l’émancipation féministe. Godes et vibromasseurs étaient tabous, ils devinrent totems. Les magasines féminins, jamais en retard d’un gadget high-tech, s’emparent alors du phénomène, ce qui enclenche immédiatement sa banalisation : ce n’est plus le jazz qui ferait vibrer Saint-Germain-des Prés.

Le jazz, justement, utilisé par Bourdieu dans La Distinction pour expliquer comment, du jour au lendemain, le goût des uns pouvait devenir le dégoût des autres et inversement. Musique jeune et subversive, le jazz n’avait acquis sa légitimité que lorsque ses amateurs avaient atteint les salons de noblesse de ce pays, d’où ils « imposaient leurs goûts ». Quand Sonia Rykiel place côte à côte tailleurs en soie et pénis en silicone, ces derniers se « distinguent » jusqu’à mettre en valeur la médiocrité des classes inférieures qui, un jour, s’approprient l’objet. Ici, la bourdieuserie est avérée : dix ans après sa petite révolution, les magasins Rykiel ont remballé leur quincaillerie érotique, laquelle « avait fini par attirer une clientèle inhabituelle ». Il  n’empêche qu’aujourd’hui, ce sont deux-cent « love-shops » qui se disputent l’orgasme le plus compétitif de France et de Navarre.

L’attirail des jouets sexuels n’a pourtant rien d’une lubie contemporaine, comme le montrait très récemment cette collection d’antiques godemichés asiatiques et gréco-romains, taillés dans la pierre et dans le bois, exposée au British Museum.

En -411 AV.JC, dans Lysistrata, Aristophane offrait déjà aux femmes « un joujou de huit doigts, qui procure la piètre assistance de son cuir». Dans son Histoire de la Sexualité, Foucault expliquera comment, à la fin du XIXe siècle, alors que la fétichisation du pénis obsède les balbutiements de la psychanalyse, la médecine « hystérise le corps de ces femmes qui ne jouissent pas ».  Le chatouillage clitoridien par vibromassage sera prescrit dans le traitement de la « fureur utérine », avant que les vibromasseurs ne fassent leur apparition dans les catalogues de vente aux côtés du petit électroménager Moulinex. Terrible ironie de l’Histoire, ces hommes qui ignoraient ce centimètre carré aux mille terminaisons nerveuses inventèrent l’instrument qui symboliserait la consécration du clitoris et la fin de la suprématie phallique !

Imaginons un instant que cette petite révolution ait eu lieu dans les années 1940, où, parmi les mégots, et depuis sa banquette du Café de Flore, Simone de Beauvoir penche son indéboulonnable chignon sur  la sexualité féminine et rédige Le Deuxième Sexe. Loin d’être un traité d’érotisme, son grand ouvrage découpe de manière lapidaire et clinique la sexualité féminine dans tous ses états, souvent insatisfaisants. Qu’aurait-elle pensé de cette soudaine prolifération de magasins dédiés à la sensualité et au plaisir féminins ? A la parution du Deuxième Sexe en 1949, le Parti Communiste raille ce texte qui « ferait bien rigoler les ouvrières de Billancourt». Oui mais voilà, en 2013, il se trouve que lesdites ouvrières de Billancourt ont, pour la plupart, un sex-toy dans le tiroir de leur table de chevet.

Peut-être parce qu’elle en est la première phrase, Du Deuxième Sexe on aura retenu sa retentissante accroche « On ne nait pas femme, on le devient ». Cependant, et peut-être parce qu’elle est nichée trois-cent pages plus loin, on aura oublié l’affirmation non moins brutale que « la pénétration, c’est le viol » : « C’est par le vagin que la femme est pénétrée et fécondée ; il ne devient un centre érotique que par l’intervention du mâle et celle-ci constitue toujours (sic) une sorte de viol ». Peu importe qu’il traite sa partenaire comme une pute ou comme une reine, Beauvoir enferme le mâle dans un paradoxe étonnant : soit l’homme est violent, trompeur, incompétent, et il rend la femme frigide, soit ce dernier se montre habile et câlin, et c’est pour mieux la dominer, mieux en faire sa chose. Beauvoir semble ne penser l’hétérosexualité que sur le mode de la violence. Elle érige le lesbianisme en un humanisme : seule une sexualité entre femmes, dépourvue de pénétration, procurerait « une réciproque générosité de corps et d’âme ». Alors que la culture phallocrate construit les femmes comme des objets, seule la relation lesbienne fait d’elle un sujet : « entre femmes l’amour est contemplation ; (…) la séparation est abolie, il n’y a ni lutte, ni victoire, ni défaite ; dans une exacte réciprocité chacune est à la fois le sujet et l’objet, la souveraine et l’esclave ; la dualité est complicité » [1].

Si la pénétration est traumatisante, expliquait-elle, c’est que les jeunes filles, égarées et nunuches qu’elles étaient pour n’avoir reçu aucun cours de SVT, ne connaissaient ni leur corps, ni ses recoins. La clef de l’anti-frigidité est la masturbation, écrit-elle, « l’apprentissage des relations avec soi-même avant de les vivre avec un tiers ». Aujourd’hui, au love-store, les jeunes filles gloussent en tripotant lapins, grenouilles et canards vibrants. Ils sont garantis sans phtalates, comme leurs anciens biberons, et sûrement moins effrayants que l’image d’un hymen haut-placé et d’un pénis veineux. Je fais part de mon malaise à la vendeuse. D’une voix posée, elle me confie que le sex-toy est devenu un cadeau, un rite de passage à la vie de jeune femme. Me voyant tanguer entre le sourire et l’accablement, elle relativise : « il faut voir ces objets comme des jouets, des jouets qui nous initient au plus grand secret du monde ». Bien.

Toute l’œuvre de Beauvoir racontera la lente acceptation de son propre corps, depuis ses premières règles jusqu’à la ménopause, passant par l’orgasme dont elle ne découvrira l’existence que trois ans après la publication du Deuxième Sexe. De là à en conclure que la Bible du féminisme fut écrite par une « femme à qui l’on a mal fait l’amour», il n’y a qu’un petit pas. Dommage que Rykiel ait préféré les Canards aux Castors !

 

« Etes-vous prête à adopter un sex-toy ? », demandait récemment un magasine à ses lectrices. Ainsi, dans l’un de ses élans adorablement schizophrènes, la presse féminine fustige ces mâles qui chosifient les femmes avec le porno tout en invitant ces mêmes femmes à personnifier un lapin en plastique murmurant à l’oreille de leur clitoris. On adopte un sex-toy comme on accueillerait un chat se caressant à nous. A la fin de sa vie, Montaigne termina l’un de ses essais par cette jolie question: « Quand je joue avec mon chat, qui sait s’il ne s’amuse pas plus de moi que je le fais de lui? ». Et que se passe-t-il lorsque nous jouons avec un sex-toy? Si le sex-toy rend les femmes sexuellement autonomes, qu’en est-il de sa propre autonomie à lui ?

Avec cette exagération méthodique qui est la sienne, le penseur allemand Gunther Anders nous aurait répondu que les sex-toys sont libres : c’est nous qui ne le sommes plus. Plus les outils et les machines sont envahissants, explique-t-il dans L’Obsolescence de l’Homme (1956), plus l’homme se sentira impuissant« devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui même crées ». Pour Gunther Anders, la technique produite par le génie des hommes au terme de trois révolutions industrielles était non seulement vouée à s’emparer de la sphère la plus intime de leurs vies, mais également à supplanter les hommes eux-mêmes. Peu importe que certaines femmes n’usent du sex-toy qu’avec parcimonie, en couple, ou pas du tout, pour lui « l’existence de chaque instrument, chaque machine, chaque outil est déjà son utilisation ». A cet effet, le distinguo machine-outil opéré par son épouse Hannah Arendt, est intéressant.

Dans La Condition Humaine, elle explique que les outils servent les mains de l’homme, qu’ils ne peuvent ni la guider, ni la remplacer. Les machines, en revanche, exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte son rythme naturel au mouvement de la machine: « le rythme mécanique remplace alors le rythme du corps ». Quid du sex-toy ? Corvéable, rechargeable et extensible à merci, le sex-toy, en tant qu’outil facilite la vie des femmes. En tant que machine, sa performance complique sensiblement celle des hommes. En 1927, l’idée d’une sexualité féminine autonome, déchaînée et technicisée inquiétait déjà un autre Allemand : Fritz Lang. Dans son film Métropolis,  il porta à l’écran un Maschinenmensch effrayant, mi-organique-mi-robot, et, à la surprise générale, aux traits féminins. Quelques décennies de luttes féministes plus tard, et avec la généralisation de la contraception, la figure de la femme se détache progressivement de celle de la mère. Emancipé du risque, le désir féminin est libéré, infini, démesuré, insatiable : la femme fera désormais ce qu’elle veut, et l’homme ce qu’il peut. Lassata necdum satiata, annonçait Juvénal.

Pour les théoriciens post-humanistes, la satisfaction de ces désirs passera nécessairement par la fusion du corps et de la machine. La publication du Cyborg Manifesto en 1991 par la féministe Américaine Donna Haraway en est un exemple. Dans le plus pur charabia déconstructiviste, elle explique que tout développement technologique s’accompagnera inéluctablement d’une nouvelle condition naturelle. Grand vainqueur de la compétition sexuelle mondialisée, le gode deviendra le prolongement naturel et quotidien de sa vie sexuelle. Débarrassée de son entre-jambes décidemment pétri de déterminismes biologiques, le cyborg serait l’avenir de la femme.

Bref, trois révolutions industrielles, superposées à trois vagues de féminismes, pour  que « faire jouir » une femme demeure une affaire de temps et de technique. Dans le nouvel ordre économique et sexuel, la clitocratie est une phallocratie comme les autres.

 

[1] Cf. les chapitres dédiés au lesbianisme « inauthentique » de Simone de Beauvoir dans Les consciences réfractaires : Contre-histoire de la philosophie (tome 9) de Michel Onfray (2013).

 

Maïa Hruska

Diplômée de l'Université de Cambridge et du King's College de Londres, passée également par Sciences Po Paris, Maïa Hruska travaille au sein de la maison d'édition Wylie à Londres. Elle a collaboré au quotidien L'Opinion lors de son lancement. Suivre sur Twitter : @MaiaHruska

 

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Commentaires

[…] Trois révolutions industrielles, superposées à trois vagues de féminismes, pour que « faire jouir » une femme demeure une affaire de temps et de technique.  […]

par Le Gode n’est pas mort ! | Nouveau S.EXE ... - le 29 novembre, 2013


Effectivement l’idée que la technologie puisse asservir l’homme est déjà en marche d’une certaine manière, puisque se passer de cette technologie parait bien difficile aujourd’hui. Qu’il s’agisse de high tech, de robotique, ou plus proche des besoins primaires de l’humain … J’aime effectivement assez cette phrase
Plus les outils et les machines sont envahissants, J’ai plus l’homme se sentira impuissant« devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui même crées » qui je pense sera d’autant plus vrai d’ici quelques années, surtout avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans nos salons;

par Olivia - le 10 décembre, 2013



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