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Les champs de l’aporie en bioéthique

4/12/2013 | par Jacqueline Wautier | dans Science & Techno | 2 commentaires

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Extérioriser, et modeler les différents substrats en refusant toute limite, tel serait le propre de l’homme. Mais le danger est considérable car l’homme sort de l’animalité dans le champ où s’entrechoquent libre arbitre et déterminisme, espèce et représentant d’espèce, références identitaires et décentrages, appartenances et abstractions, nature, contre nature et culture.  Car cet animal-là exprime sa spécificité à l’extérieur de l’enceinte biologique mais à partir d’une densité individuale : dans l’élaboration sociale et culturelle, les savoirs et les techniques,  les arts ou la pierre.

Partant, de Cro-Magnon à Silicon Valley, la nouveauté radicale n’est pas lisible, ou si peu, dans le génome –   mais bien dans le monde où s’exprime ledit génome autorisant cette évolution. Dès lors, quand l’existence précède l’essence[1] et face aux possibles technoscientifiques,  quand la nature humaine relève du monisme substantiel mais s’affirme en expression duale[2], il importe de préserver l’homme d’une existenciation illusoire et d’une personnalisation évanescente. Et d’appréhender la fragilité de l’équilibre propre à préserver la liberté : à la préserver tout autant  contre la compacité ou la forclusion  que contre la dispersion. Il s’agira dès lors de pondérer la totalité individuale de ses dimensions temporelles : où l’individu est un être encore en devenir et perpétuellement devenant ; où l’existence crée, mesure, occupe, investit et signifie une durée ; où l’identité est continuité (en soutenance) d’unicité en devenir ; où l’humanité est construction d’Histoire et invention de sens. Où, comme le souligne M. Serres, «Sans histoire nous redeviendrions des bêtes» (page 56, Rameaux) : avec la nécessaire articulation du temps en sa durée (lieu de la mémoire, de la culture, du construit, de l’investissement ou de l’engagement) et du temps en son éphémère propulsif (lieu du présent passant, du besoin, du désir, du projet, de la volonté) – lien à ce qui fut construit, à ce qui est projeté, à ce qui sera.  Et cela oblige l’individu  à se soutenir eu égard à des doubles nœuds référentiels : anthropique et autobiographique, culturel et familial, spirituel ou décisionnel et charnel ou factuel, symbolique et opératoire, autoréférentiel et relationnel. Mais aussi, en matière éthique, individuel, interindividuel et transgénérationnel  – ou encore, entre  principe et casuistique, idéal et exception, collectif et individuel.

Nos sociétés opèrent des transformations qui sont certes inscrites dans les processus évolutif et culturel d’hominisation et d’humanisation mais qui favorisent divers apories –en ce compris une aporie globale intrinsèque à la condition humaine.

Je distinguerai différents domaines d’aporie, dont voici les principaux :

Aux niveaux métabolique et biologique où l’organisme doit être nécessairement «fermé» et obligatoirement ouvert : sur l’extérieur et à l’autre se donnant comme substrat énergétique, point d’achoppement, occasion d’échappée au confinement et ‘non soi’ révélateur du ‘soi’ ; où le corps se renouvelle en ses constituants ; où la cohérence relève d’un transfert d’informations et l’organisme d’un ‘tenir ensemble’.

Au niveau de l’humanitude comme fonds de puissances et mouvement d’émergence  produisant une distanciation interne : avec un ‘Je’ tendant à rejeter un ‘moi’ lui apparaissant toujours plus tel une dépouille.

Au niveau de l’humanité  transmise en son fonds génétique,  due en son principe mais actualisée en interactivité et révélée en communauté.

  Au niveau existentiel où l’homme existe en se construisant de  son être : un être donné mais non assigné ; soumis à déterminations mais non prédéterminé ; néotène et jamais fini mais limité et mortel. Où le sujet oscille entre être et exister.  Où la volonté lutte contre toute limite faisant barrage à son projet –  des limites qui cependant donnent, tant à l’individu et à sa conscience qu’à  l’existence, un sens pour le moins local et une densité minimale.

Aporie de la vie conscientielle car les pulsions oscillent de l’ouverture à la forclusion, du souci éthique à la jouissance égoïste, de la différenciation à la confusion et de la représentation  à la «présentativité»[3].

–  Aporie de l’existenciation car l’individu, ancré dans sa perméabilité organique,  se définit en dénégation de la chair qu’il est, en différance des gènes qui le font et en dissidence des vécus multiples qui le densifient : s’échappant dans son futur et se retrouvant en ses œuvres.

  Aporie sociétale dans l’intrication des faits sociaux et de la condition humaine  – celle d’un individu inscrit dans le point de convergence des plans, réseaux et relations plurielles.

Aporie aux niveaux pratique et technique  où la plupart des actions se prolongent en processus échappant à l’agent. Où l’objet produit, le savoir-faire acquis et la fin initialement posée s’inscrivent tels des objets nouveaux du monde donné en substrat à la conscience. Où l’outil est susceptible de modifier et d’ouvrir  son inventeur à l’invisible et à l’au-delà – confortant de la sorte son être oscillatoire (de l’entité circonscrite à la subjectivité expressive du «soi», du corps intime délimité au corps fonctionnel ou impersonnel ouvert et modulé par les productions technico-sociales).

Au niveau éthique et logique où les plans se croisent pour quelquefois s’opposer : de l’individuel au collectif, de l’humain au spéciel, du présent au futur, du réel au potentiel et du pratique au symbolique. Où l’intervention retentit sur la faculté même de conceptualiser et sur l’aptitude à s’émouvoir. Où la plupart des arguments se valent – si l’on modifie quelque peu la perspective initiale.

Au niveau ontologique car l’homme n’a pas d’Essence, il est libre – sans Destination ni Contraintes (transcendantes).  Car il est sans définition, néotène et malléable, inutile et contingent. Mais liberté, vanité singulière ou vacuité globale ouvrent à l’angoisse, au désir et à la volonté  de transfigurer l’être aléatoire en nécessité, le vide en plein, l’incertitude en certitude et le monde accidentel  en ‘promesse’ à soi destinée.

Au niveau de la temporalité car l’homme se spécifie en s’historialisant en une durée fléchée et en un temps densifiant son existence  tout en la conduisant à son terme – contre lequel instinct  et pensée  se dressent. Car l’humanisation  recouvre un développement et une inscription de soi dans la durée : en une durée fléchée et limitée proprement habitée par la conscience mais désormais  questionnée par les techniques.

Au niveau philosophique : car l’être (le fait d’ETRE) est l’aliénation,  car l’existence (le fait d’ex-i-ster) est la liberté. L’aliénation est  le mode de la vie et la liberté est une création de l’existence. Mais les techniques à disposition démultiplient les possibles et les risques : augmentant les probabilités d’actualisation de l’aporie – en confusions ou dispersions, en pulsions prométhéennes a-morales ou en refus démissionnaires. Et cela quand elles sont pourtant irrévocables : parce que la souffrance est patente, l’autre requérant, le choix inévitable, le ‘Bien’ inconnaissable et l’éthique incertaine – tant en ses dimensions diverses (individuelles, collectives, spécielles et anthropiques) qu’en ses extensions trans-individuelles et trans-générationnelles. 

En conclusion, l’actualisation de l’aporie humaine propre à la nature sans nature de l’homme se pose en horizon menaçant :

Parce que soi et non-soi en leur genèse se confrontent (du fait du soi) : que l’organisme est affectable et la vie ouverture à la ‘matière-autre’ dont elle se nourrit. En ce sens, les  individus sont contradiction intime : entre être et devenir, centralisation et communication – selon une maintenance relevant de l’assimilation transformatrice. Or, dans tout maintien de cohérence, l’acte intégrateur doit être perpétuellement reconduit : réorganisant la totalité advenue  pour qu’un lien soit perçu ou créé avec  l’état antérieur. Pour le sujet, ce travail est aligné  sur un ‘moi’ idéal. Partant, dès l’instant où ce modèle perd de la substance, perd sa stabilité, l’individu suit le mouvement et s’égare.

Des transformations s’annoncent donc : parce que l’homme est un être d’exterritorialité – s’existenciant hors de sa forclusion organique et hors de ses donnés biologiques et situationnels. Subséquemment le ‘je’ se fait kaléidoscope d’exigences ou mosaïque de rôles multiples et fugaces. S’impose alors l’ère des trans-locations ou des dislocations : changement de lieu (celui de l’être), déclinaison circonstancielle et différentielle (des frontières) et mélanges.

Transformations possibles parce que le psychisme est manipulable, le physique transformable, le système immunologique contournable et le génome modifiable. Parce que rien ne lie l’homme à lui-même, à son futur ou à ses promesses –hormis une décision toujours révocable. Parce qu’il est fondamentalement et ontologiquement seul et qu’il n’est pas appelé à la vie par un Etre (une Totalité) en manque de lui. Transformations parce que nous sommes passés de l’évolution (géno-transmise et subie) à l’Histoire (transmise en héritage et construite) – glissant progressivement de celle-ci à l’advenir a-historique et passant en cela de l’évolution génomique à la ‘dévolution génique’ : passant de l’inscription (en une espèce, une communauté, une Histoire et un projet) au désengagement global et aux ruptures.

Une individuation, une individualisation et une existenciation de doubles nœuds donc : entre Etre et devenir, ancrages et désengagements, liances et déliances, centre référentiel d’identité intime (centripète) et ‘tentacules d’extériorité’ (centrifuges), en-soi et hors de soi, etc. Des doubles-nœuds malmenés par les technosciences et face auxquels il conviendrait pourtant de jauger les diverses interventions. Car l’homme se définit de son indéfinition. Car il est point de convergence et force d’émergence – équilibre en construction incessante et incessible. Par suite, toute intervention pesant en déséquilibre devrait être ‘en principe’ évitée. En principe car, du fait de la multiplicité, de la diversité et de la liberté des intervenants, du fait des incertitudes plurielles, il y aura toujours déséquilibre. Néanmoins, il importe de mesurer l’acte aux conditions de la liberté et de l’humanité : conscience, autonomie, sensibilité, émotivité, souci, malléabilité  factuelle et principielle (contre une assignation à demeure spécielle,  contextuelle ou existentielle) et réappropriation essentielle (contre un déterminisme global – une appropriation par tiers).

A cette aune, toute manipulation de l’intimité ou du substrat biologique devra se jauger en sa légitimité dans l’anticipation d’une rencontre ultérieure : avec un ‘soi’ susceptible de demander des comptes (comme le relève Habermas) et en situation de se vivre en unité singulière, densité personale et signifiance existentielle  (comme ‘soi’ réel autre que tout autre et offert à ses propres appropriation et réorientation).

[1] Pour nous, moi : en une position proche de l’existentialisme  –mais d’autres, se rapportant à une ontologie, concluraient de même (justifiant autrement, argumentant différemment)…
[2] Pour moi, mais les tenants d’un spiritualisme dualiste ne renieraient sans doute pas cette analyse des risques (selon d’autres justifications, argumentations et références)…
[3] Etat de ce qui se donne sans mise à distance et dans l’immédiateté de son ‘être en soi’ présent – en totalité, en aveugle, aveuglément.

 

 

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier est docteur en Histoire, éthique et philosophie des sciences et des techniques biomédicales de l'Université Libre de Bruxelles.

 

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Commentaires

Bonjour,

Eh bien Madame,permettez moi de vous féliciter pour votre analyse de devenir de l’homme

par philo'ofser - le 11 juillet, 2014


Bonjour, (excusez-moi pour cette erreur de manipulation de la machine)

Eh bien ! Madame,permettez moi de vous féliciter pour votre analyse du devenir de l’homme dans son acception.

Je ne saurai ajouter un commentaire, que celui que le devenir de la substance de notre matière et de notre esprit, ne constitueraient pas en soi, une fatalité. Il y faudra sans doute beaucoup de temps et de réflexion, de démocratie participative, pour progresser dans la possibilité (probabilité) de l’avènement du surhumain ou du surhomme.

Aurions nous le choix du refus ?
Et si oui, pour combien de temps ?

par philo'ofser - le 11 juillet, 2014



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