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Contre Ebola, l’altruisme rationnel

28/10/2014 | par Jacques Attali | dans Monde | 6 commentaires

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Le déluge d’informations que provoque depuis quelques semaines l’épidémie Ebola pourrait étonner : de fait, cette maladie provoque bien moins de morts, là même où elle sévit, que bien d’autres, à commencer par le choléra. Son impact médiatique se justifie cependant par son caractère épouvantable, par l’absence de vaccins et de médicaments et par le fait qu’elle peut devenir encore bien plus épouvantable, et toucher, bientôt, nos pays.

Chacun en Occident se focalise alors sur la réponse d’urgence, en se barricadant, en fermant les frontières. Par des mesures souvent plus médiatiques qu’efficaces, en croyant qu’on peut se contenter de s’isoler ces pays.

C’est absurde : si les relations aériennes avec eux sont interrompues, ils ne pourront bientôt même plus recevoir les moyens de vivre et de contrôler leurs propres frontières ; le virus se répandra alors dans tous les pays voisins. Interdira-t-on alors les vols venus d’Abidjan ? De Lagos ? D’Accra ? De Dakar ? Cela sera tout aussi vain : Qu’on ne s’y trompe pas, les gens de ces pays auront toujours les moyens de venir vers le reste du monde, par mille moyens, par mille escales.

Il faut donc prendre le problème autrement, et leur apporter d’urgence, dans notre propre intérêt, les moyens de maitriser l’épidémie. Cela veut dire d’abord leur envoyer le plus grand nombre de personnels de santé, volontaires et bien formés, y compris militaires , à l’image de ce que font les Cubains, qui ont envoyé quelques 450 médecins et personnels de santé en Sierra Leone, au Libéria et en Guinée, ce qui correspondraient à 12.000 pour les Etats-Unis ( qui ont annoncé l’envoi de 4000 personnels de santé militaire) et de 22.500 pour l’Union Européenne ( qui a pour l’instant laissé la charge aux seules ONG, à l’exception de quelques membres du service de santé militaire britannique). Ce serait à l’honneur d’une Commission européenne finissante que de le proposer et d’expliquer aux Etats-membres que, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, nous, Européens, avons intérêt à être altruiste ; que l’altruisme rationnel est la forme la plus intelligente de l’égoïsme. Et que ce n’est qu’à ce prix que nous serons protégés de ce péril.

Cet exemple de l’urgence d’un altruisme rationnel n’est pas seulement celui d’un altruisme à l’égard de nos contemporains, ailleurs, mais aussi à l’égard des générations suivantes, ici. En particulier, dans le cas d’Ebola : si cette maladie s’est développée, alors qu’on la connait depuis des décennies, c’est parce qu’on n’a pas anticipé la menace qu’elle représentait à moyen terme, qui était l’évidence. L’OMS n’est pas indemne de critiques. Et plus généralement tous ceux qui n’ont rien fait pour inciter les laboratoires pharmaceutiques à investir plus et plus vite dans la recherche sur cette maladie.

Il est maintenant très tard, mais pas trop tard, pour y travailler. Qui le fait ? Qui le finance ? A quelle échéance ? Là encore, il faudrait mettre bien plus de moyens que ceux qui y sont consacrés aujourd’hui.

Plus généralement encore, c’est l’occasion de rappeler l’importance de s’occuper tout de suite des problèmes à l’impact lointain : Dette publique, climat, Ebola renvoient tous à la même logique : nous avons intérêt à nous occuper tout de suite des problèmes que rencontreront les prochaines générations. Parce que les prochaines générations, c’est nous-même, dans 20 ans.

Jacques Attali a publié cet éditorial dans L’Express le 20 octobre 2014. Nous remercions son auteur et la rédaction de l’hebdomadaire de nous permettre de publier ce texte sur iPhilo.

 

Jacques Attali

Jacques Attali est un économiste, haut-fonctionnaire et écrivain français. Docteur ès Sciences économiques, énarque, ingénieur des Mines et polytechnicien, il a commencé par enseigner l'économie dans plusieurs universités. Ancien conseiller spécial de François Mitterrand, il fut le premier président de la Banque Européenne pour la reconstruction et le développement. Il a présidé par ailleurs la Commission pour la libération de la croissance française. Auteurs de très nombreux ouvrages, il soutient le principe d'un gouvernement mondial, dont l'Union européenne serait un prémisse. Nous vous conseillons deux de ses derniers livres : Candidats. Répondez ! et Demain, qui gouvernera le monde ? publiés chez Fayard en 2011. Suivre sur Twitter : @jattali

 

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Commentaires

Bonjour Jacques,

Je ne vous connais pas personnellement, mais permettez-moi de me compter parmi vos très nombreux et de plus en plus, ami !

Combien je partage,combien j’abonde dans votre sens et m’associe-autant que je puisse- au concert de vos alarmes répétées. Le pragmatisme, la nécessité de l’urgence,le courage, qui veulent forcer par la raison, la volonté d’aller à l’essentiel des choses

Nous avons effectivement des devoirs à rendre à nos enfant et à nos petits enfants. Ceux-la mêmes, dont nous nous faisons un devoir d’aimer, que nous aimons mal. Et, que dans le silence de la procrastination, l’égoïsme,la passivité, ne sont plus à la hauteur des sentiments que nous voudrions leurs porter.

Des preuves d’amour, d’altruisme,la responsabilité,c’est donc cela que veulent les jeunes. L’exemplarité ouvre toujours un avenir meilleurs.

Que penser quand un ou des états riches, ont le projet de consacrer, »vaporiser », six milliards de dollars, à la conquête spatiale? Le fiasco, cette incurie qui s »affiche sans nous émouvoir,est insupportable quand des enfants, chaque jour, meurent sur le sable.

Ce n’est pas,par le fait du hasard que de tels comportements perdurent pour vouloir passer inaperçus !

Oui, investir dans l’altruisme serait le meilleurs placement.

Se changer soi-même, pour changer le monde

Merci encore M Attali .

par philo'ofser - le 28 octobre, 2014


Votre propos me paraît pertinent ms est rétrospectif. Le génie eut été de le prononcer avant la catastrophe. Si tel avait été le cas, eutiez-vous été écouté ? La réponse est dans la question : les prophètes de malheur ne sont pas écoutés et quand ils le sont la catastrophe ne se produit pas car elle a été prévenue. Irréductible paradoxe de Jonas !

par Paul Bernard - le 28 octobre, 2014


Tout le monde prêche, mais personne n’agit vraiment en temps et place voulu.

par Seyhan - le 29 octobre, 2014


Notre devoir coïncide souvent avec notre intérêt bien compris : vous avez bien raison de rappeler cette évidence , car nous l’oublions trop souvent . Par exemple , beaucoup d’entre nous croient de leur devoir de diaboliser le Front National et ses électeurs , au nom d’une « morale » qui sent furieusement la moraline . Ne serait-il pas plus efficace d’expliquer tranquillement, sereinement , sans affect, la catastrophe économique dans laquelle la sortie de l’euro et le repliement sur l’Hexagone prônés par ce parti plongeraient notre pays , s’il arrivait au pouvoir ?

par Philippe Le Corroller - le 30 octobre, 2014


Bonjour,

Oui Philippe, je plussoie.

C’est tellement évident, que beaucoup penchent à ne pas vouloir voir, ce qui ne peut rester dans l’ombre.
Au reste,il est vrai que la ficelle est très grosse !
Ou peut-être qu’ils n’ont plus rien à perdre, croyant avoir tout perdu.
Doit on pour le moins leur en vouloir ?
Nous sommes à l’exercice d’un examen de passage -c’est excitant -qui va dynamiser notre démocratie.

L’erreur doit être portée à son minimum, pour qu’elle soit visible de la majorité.

Tout ce qui ne tue pas…

par philo'ofser - le 30 octobre, 2014


Il est immoral de prendre les gens pour des cons, et de ne pas le leur dire.
Socrate aurait craché à la gueule de cette populace qui croit à ces mensonges de contamination mondiale, non pas aux menteurs qui ont la propriété des lieux même si ils le méritent…
Le philosophe est condamné à s’exercer à un art incompris du plus grand nombre, il est valeureux quand il déroge à cette incompréhension grâce à la puissance de sa pensée. Son but n’est pas de manipuler les hommes, fut-ce pour leur bien, car ceci serait contraire à sa raison d’être.
Il est bien difficile de me détacher du moindre effort d’altruisme, fut-il rationnel, mais il est encore plus difficile d’admettre des sottises, et encore pire, qu’elles soient vénérées par d’autres sots autoproclamés.
J’aimerais bien formuler ma tolérance des fondements, mais ici il est important de faire la part des choses.
Il est des causes qu’il ne faut pas fuir, au prix de sa vie !
Avoir peur d’affronter le front national en face ne fait pas honneur aux valeurs que vous défendez, mais les annule.
Mais dans cet affrontement, il vaut mieux donner sa vie, que de prendre celle d’un ignorant.

Le juste finira par avoir raison du manipulateur, que ce dernier ait servi à celui-là ou pas. Car après la guerre il y a la paix.

Bref… Le changement n’est pas facile, il n’advient pas par calculs machiavéliques. Le divorce doit être déclaré, sans abus mais avec franchise.
Les Francs sont toujours aussi francs qu’à l’époque.
Il faut un retour au peuple. Il appelle au secours, désabusé et meurtri.

par Seyhan - le 7 novembre, 2014



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