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Nouvel an : attendre ou favoriser le bonheur à venir ?

1/01/2015 | par Daniel Guillon-Legeay | dans Art & Société | 8 commentaires

 

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Que nous réserve l’année qui vient ? Telle est la question récurrente que chacun d’entre nous se pose en son for intérieur à cet instant crucial où une année s’efface pour céder la place à une autre. Nous espérons bien sûr la venue de la joie, du plaisir, du succès, de l’amour, de l’argent et nous redoutons la survenue du malheur, du chagrin, de la maladie, de la souffrance. En sommes, nous espérons connaître le bonheur et éviter le malheur. Quoi de plus naturel en effet ?

Sans être ni aruspice, ni prophète, ni devin, on peut tout au plus raisonnablement présumer que cette année nous apportera assurément beaucoup de choses, certaines fabuleuses et d’autres tristes et, probablement aussi, d’autres totalement insignifiantes, dénuées de toute forme de nouveauté et de surprise. D’ailleurs, comment pourrait-il en aller autrement ? Car en dépit de nos attentes, la réalité extérieure n’est pas changeante au point de se transformer, comme par enchantement, du tout au tout. A cet égard, nous sommes profondément ambivalents : nous souhaitons le changement autant que nous le redoutons. Si aucun changement majeur ne survient, nous nous sentons rassurés dans nos habitudes et dans nos certitudes et, en même temps, nous craignons de vivre une existence morne et ennuyeuse. Si, à l’inverse, un changement de quelque importance vient à se produire, nous sommes séduits par l’attrait de la nouveauté en même temps que nous sommes saisis voire déstabilisés par une forme d’angoisse devant l’inconnu. Sans cesse, nous balançons entre l’espoir de préserver ou de connaître le bonheur et la crainte de le voir nous échapper. C’est en quoi les réjouissances de fin d’année me paraissent toujours un peu dérisoires. Idéalement, « il faudrait que tout change pour que rien ne change » (selon la belle formule de prince Salina dans Le Guépard, magnifique roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, mis en scène par Luchino Visconti)

La vraie question est bien de savoir comment faire pour être heureux ? Elle n’est pas neuve bien sûr – elle est même aussi vieille que la réflexion philosophique, au point d’y occuper une place centrale ! Il n’empêche : si nous définissons le bonheur comme un état stable et durable de satisfaction (tant sur le plan matériel que sur le plan moral) et, corrélativement, d’absence de souffrance, la question est bien de savoir comment atteindre ou préserver cet état de satisfaction ?

Faut-il attendre le bonheur ? En d’autres termes, faut-il attendre que les circonstances nous soient favorables ? Car c’est ainsi que nous nous représentons le bonheur ; quel que soit le contenu que l’on voudra lui assigner, nous pensons souvent que le bonheur résulte de la conjonction favorable entre l’ordre de nos désirs et l’ordre du monde. D’ailleurs, l’étymologie des termes semble accréditer cette conception. Car les termes de bonheur et de malheur renvoient au vieux mot français d’heur, lui-même dérivé du latin augurium qui signifie « augure » « chance ».

D’un côté, il est certain que nous ne sommes pas maîtres des événements qui surviennent  dans notre existence, et c’est pourquoi il semble légitime de penser qu’il est raisonnable d’ « attendre » le bonheur, c’est-à-dire de l’espérer comme s’il devait advenir. Comment pourrions-nous vivre bien sans cet espoir ? Inversement, n’y a-t-il pas quelque chose d’absurde dans l’idée de se contenter d’attendre passivement, d’espérer que le bonheur survienne comme par hasard ? N’est-ce pas prendre le risque d’attendre longtemps et, par-là même, de n’être jamais heureux? Et surtout, n’est-il pas insensé d’attendre le bonheur comme s’il devait venir inévitablement ? Pourquoi devrait-il advenir en effet, sinon dans notre imagination? Pourquoi la réalité devrait-elle s’accorder avec l’ordre de nos désirs ? Cette conception fataliste du bonheur ne fait-elle pas de nous des êtres passifs ?

C’est pourquoi, à l’aube de cette nouvelle année, il me semble important que chacun puisse se demander à  quelles conditions lui est-il possible d’être heureux ? Et surtout, de se demander en quoi consiste le bonheur précisément ? Car si nous ne prenons pas d’abord garde à définir notre idée du bonheur (la teneur et le sens de notre attente, de nos aspirations et de nos priorités), comment saurions-nous le reconnaître et en jouir pleinement au moment où il survient dans la réalité? En outre, n’est-ce pas prendre le risque de le chercher là où il n’est pas ? Telle est précisément  l’unes des questions centrales que nous pose la philosophie comme « amour de la sagesse ».

Le bonheur est-il seulement et vraiment affaire de chance, de circonstances favorables ou, au contraire, une affaire d’initiative personnelle, de démarche active, consciente, lucide ?

Pour ma part, j’opte pour la seconde hypothèse. Je pense que rien ne peut se produire d’important dans notre existence si nous ne sommes capables de vouloir, d’accueillir et de créer (pour les choses qui dépendent de nous) ni, à l’inverse, d’accepter et de supporter en vue de nous y adapter (pour les choses qui dépendent de nous).  Entreprendre un projet qui nous tient à cœur, c’est se montrer actif ; attendre qu’une occasion se présente « à l’insu de notre plein gré » ou jouer à la loterie, c’est se montrer passif. Comprendre que le bonheur est une œuvre à construire plutôt qu’un cadeau « tombé du ciel », c’est décider de prendre notre destin en mains, et non que le destin se saisisse de nous.

Contrairement à ce que l’on affirme trop souvent, je ne partage pas cette conception romantique et romanesque selon laquelle « le bonheur est une page blanche et sans histoire». Conception tragique de l’existence humaine que je considère non seulement comme déprimante (dans ses effets) mais encore fausse (dans son analyse). Car elle présuppose d’une part que seuls le chagrin, le malheur, la souffrance, l’injustice ont une histoire, c’est-à-dire une réalité et une consistance qui les rendraient dignes d’êtres racontés. Elle présuppose encore que le bonheur est vide de sens, dépourvu de toute part de création et de responsabilité. Que les poètes, les romanciers et les journalistes trouvent leur compte dans cette propension au malheur ne m’étonne guère. Il est facile de comprendre cet engouement pour les histoires pleines de drames. En son fond ultime, la réalité est cruelle et brutale (nous ne vivons pas dans le monde des Bisounours) et, d’autre part, il est agréable d’assister au naufrage d’autrui pour mieux se rassurer sur son propre sort.

Néanmoins, je considère que c’est vraiment se montrer aveugle face à un autre aspect de la réalité : tous les hommes ne sont pas égaux devant le bonheur et le malheur. Certains avaient en apparence « tout pour être heureux » et n’ont pourtant jamais réussi à l’être ; à l’inverse, d’autres semblaient voués au malheur et ont pourtant réussi leur vie.  Mais alors, qu’est-ce qui fait la différence ?

« Si le bonheur existe, c’est une épreuve d’artiste » écrivait Michel Berger dans Cézanne peint. Ainsi, il est possible de montrer que les couples heureux sont d’abord ceux qui ont lutté pour préserver leur désir et leur projet de vivre ensemble, en dépit des moments de découragements, des épreuves, des tentations et des faux-pas. De même, les peuples heureux sont ceux qui jouissent de la liberté après s’être affranchis de la tyrannie, qui ont créé les conditions de la prospérité en travaillant à éradiquer la misère et l’injustice ou, dans un autre cadre, qui vivent en accord avec leurs valeurs, leurs croyances et leur environnement.

Le bonheur est de l’ordre de la conquête, et non de la fatalité. Qu’il faille compter avec les événements extérieurs, avec le moment opportun (les Grecs utilisaient le terme de kaïros), cela est certain. C’est assurément une condition nécessaire, puisqu’il est impossible de faire abstraction du réel. Mais quand l’occasion se présente, c’est l’esprit qui reconnaît cette dernière, et qui décide ou non de s’en emparer avec courage et détermination, lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre les conditions de réalisation d’un projet préalablement mûri,  ou encore de permettre à un désir enfoui d’advenir à la lumière de la conscience et  de s’épanouir enfin à la rencontre du monde réel.

« Il n’est point de bonheur sans liberté ni de liberté sans courage » disait excellemment Périclès, le père de la démocratie athénienne. Je ne connais pas de meilleure formule pour nous indiquer la voie suivre pour  partir à la conquête de notre bonheur. Car sans déterminer le contenu spécifique du bonheur (celui-ci reste à définir par chacun et pour chacun – que ce soit pour un individu ou pour un peuple), Périclès  nous enseigne les conditions de possibilité du bonheur : la liberté de penser, de décider et d’agir (cela vaut pour l’homme libre comme pour l’esclave) ; le courage, la force d’âme qui permet de surmonter les obstacles et d’affronter l’adversité.

 

 

Daniel Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

 

Commentaires

Bonjour,
« La volonté est l’ennemie de l’apparence »

Meilleurs vœux à toutes et à tous.

par philo'ofser - le 1 janvier, 2015


Merci pour ces bons vœux! Un petit vœu technique qui ferait mon bonheur en 2015: que les billets de Daniel Guillon soient disponibles en podcast, lus par l’auteur!

par Paul Jobin - le 2 janvier, 2015


Point de bonheur sans liberté ni de liberté sans courage ? Alain semble partager le point de vue de Périclès :  » Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté  » . Et aussi :  » Le pessimiste se condamne à n’être que spectateur « .

par Philippe Le Corroller - le 3 janvier, 2015


Je voudrais faire une citation tronquée de Kant : “Le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination” alors désirons ardemment être heureux en 2015 et faisons tout pour atteindre cet idéal au moins en imagination si le principe de réalité qui s’impose à nous nous en éloigne trop au quotidien !
La resilience vient de la préservation de la capacité à imaginer ou à fantasmer des situations bienheureuses quel que soit le contexte dans lequel on évolue.

par Dr Hansen - le 4 janvier, 2015


Cette démonstration appréhende avec beaucoup de profondeur les ambivalences inhérentes à la question du bonheur. Attente, espoir mais aussi crainte à l’égard d’un futur possiblement heureux mais toujours angoissant car porteur de notre finitude. J’y vois aussi -bien que l’auteur s’en défende- une vision authentiquement tragique. Le bonheur n’étant jamais le fruit d’une fortune transcendantale mais toujours l’exercice d’une liberté -éminemment fragile et vulnérable – qui doit en permanence se conquérir sur les déterminismes …n’est-ce pas l’idéal d’un Sisyphe épicurien qui nous est ici proposé?

par Amanou Michèle - le 4 janvier, 2015


Chère Michèle,

Un « Sisyphe épicurien »: très bel oxymore. La formule est assez juste pourtant. Le bonheur est une d’abord conquête contre les forces qui menacent de nous écraser. Ensuite, il s’accroît par l’estime de soi que chacun peut tirer de ce combat toujours provisoire. C’est en quoi le bonheur a nécessairement une histoire. Vous connaissez – je n’en doute pas un instant – la très belle conclusion Albert Camus: « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Merci.

par Guillon-Legeay Daniel - le 4 janvier, 2015


Bonjour à toutes et à tous,

A une année exactement de distance, je constate – sans surprise – que j’avais vu juste en rédigeant ce texte: « Sans être ni aruspice, ni prophète, ni devin, on peut tout au plus raisonnablement présumer que cette année nous apportera assurément beaucoup de choses, certaines fabuleuses et d’autres tristes et, probablement aussi, d’autres totalement insignifiantes, dénuées de toute forme de nouveauté et de surprise ».

Chacun(e) pourra bien sûr faire le compte des événements qui ont ponctué – voire fait bifurquer – son chemin au cours de l’année qui vient de s’écouler. S’agissant de notre vie publique (en tant que citoyens), cette dernière a été surtout marquée par les événements terribles qui ont endeuillé le pays tout entier et nous a plongés dans un flot de sentiments tristes: la colère, la crainte, le dégoût et le chagrin. Nous ne pourrons jamais oublier tous ces drames.

Mais il nous reste à vivre, pour les vivants et pour les morts ; pour les autres et pour nous-mêmes. Il nous reste à exister dans notre vie publique (citoyenne) comme dans notre vie privée (personnelle). Car nous ne devons jamais abdiquer notre liberté, qui est puissance d’agir et de créer ; négativement, pour ne pas donner prise aux forces de destruction qui nous menacent (le terrorisme, les partis politiques qui prônent la haine, la xénophobie, l’intolérance, les dérives autoritaires de notre démocratie); positivement, par fidélité à nos valeurs et nos principes, par souci de l’avenir, le nôtre et celui des êtres que nous chérissons.

Agir, chanter, prier, militer, lire, écrire, penser, partager, innover, imaginer, voyager, secourir, réconforter, rire, faire l’amour: les activités ne manquent pas pour nous affirmer dans l’être et pour construire, quelle que soit notre personnalité, quels que soient nos compétences et notre domaine champ d’action. Ne rien concéder à nos ennemis en continuant d’agir comme nous l’avons toujours fait. La vigilance en plus, et l’insouciance en moins. Et toujours avec courage et détermination. « Ce qu’un homme fait dans sa vie résonne dans l’éternité » (attribué à Marc-Aurèle). L’éternité, ça commence aujourd’hui.

Je vous souhaite à toutes et à tous une excellente nouvelle année.

Post scriptum : Je tiens à remercier chaleureusement le journal iPhilo, ainsi son jeune et dynamique directeur de publication Alexis Feertchak, pour cette très belle collaboration.

Daniel Guillon-Legeay

par Guillon-Legeay Daniel - le 30 décembre, 2015


Merci Daniel ! Bonne année à vous :-) AF

par Alexis Feertchak - le 4 janvier, 2016



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