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Les trois combats d’un Parfait cathare : Georges Canguilhem

28/10/2015 | par Robert Redeker | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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Notre chroniqueur Robert Redeker a été émerveillé par le 4ème tome des Œuvres Complètes de Georges Canguilhem que les éditions Vrin viennent de publier. Il nous en parle sur iPhilo et conseille cet ouvrage dans lequel se trouvent réunis tous les combats du philosophe cathare, de la Résistance à la biologie, en passant par l’enseignement de la philosophie.
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Qui se souvient de Georges Canguilhem (1904-1995), le philosophe originaire de Castelnaudary, cité capitale du pays cathare ? Moins connu du grand public que certains de ses contemporains – Sartre, Merleau-Ponty ou Jankélévich – car moins médiatisé, ce philosophe n’en est pas pour autant moins important. Son influence sur la pensée française de l’après-guerre est au moins comparable à la leur, même si, un peu à la façon de celle d’Alexandre Kojève, qu’il n’appréciait pas, elle s’est montrée plus discrète. Sans Canguilhem, la pensée de Foucault eût été toute différente ! Rien de mieux, pour connaître l’homme qu’il fut, découvrir son cheminement philosophique, et évaluer la puissance de sa réflexion, que de se plonger dans le 4ème tome de ses Œuvres Complètes que les éditions Vrin viennent de publier. Tout s’y trouve : la Résistance, l’enseignement, la philosophie, les engagements politiques. La vie de Canguilhem fut une vie de combats sur trois fronts.

La Résistance, d’abord, dont il fut, très tôt, dès avril 1941, une figure importante, menant dès ce triste printemps une double vie. Il s’agit à ses yeux d’un combat pour la France, pour la liberté, pour une vision morale du monde. Il participe, avec son ami Jean Cavaillès, mais aussi Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Lucie Aubrac, à la création du réseau Libération-Sud. Il réussit à poursuivre une œuvre de philosophe et de professeur (à Clermont-Ferrand) et à mener à bien ses études de médecine tout en risquant sa vie dans une activité clandestine des plus dangereuses. En fait, selon le témoignage de Georges Friedmann, Canguilhem participa à des réunions secrètes à Toulouse dès juillet 1940. En août 1944 Canguilhem est chargé à Vichy de prendre le contrôle de l’administration. La grandeur d’âme de Canguilhem se signale dans la discrétion et la réserve, la pudeur, qu’il n’a cessé de manifester après la guerre sur son activité au service de la France libre. Dans son livre de dialogue avec François George, Un philosophe dans la Résistance, Pierre Fougeyrollas, qui a été l’élève ébloui du maître chaurien au lycée Fermat de Toulouse en 1940,  observe : « par l’introversion Canguilhem me fait penser à ces prêtres cathares qui ont été tout le contraire des d’Artagnan, des Fracasse et des Cyrano parce que son obsession de la rigueur rejoignait à travers les siècles l’exigence cathare de pureté absolue » (1). Ce trait de caractère éclaire aussi bien la force de l’engagement de Canguilhem dans la Résistance que la pudeur qui le rendit réticent lorsqu’il s’agissait de se mettre en avant pour récolter un peu de gloire au rappel des années d’occupation, après la guerre.

L’enseignement de la philosophie ensuite. Toute l’existence de Canguilhem – en particulier les années où il accepta de prendre en charge l’inspection générale de philosophie –  s’identifia avec un combat pour cet enseignement. Quelle est la mission du professeur de philosophie ? Puisque les professeurs sont moins des employés que des maîtres, puisque la liberté philosophique fonde les deux libertés, celle du maître et celle de l’élève, « le professeur de philosophie n’a pas à être utile, ni à l’Etat ni à ses élèves ».  L’utilitarisme servile écarté, la véritable raison d’être de cet enseignement se révèle : « faire paraître la philosophie comme cette conscience que toute autre activité suppose et qui ne suppose elle-même rien que d’être ce qu’elle est ».  Autrement dit : le professeur de philosophie est celui qui ramène l’élève à ce qui est premier, aux commencements. Cela s’apprend en lisant Descartes : le philosophe est celui qui sait commencer. Canguilhem insiste sur quelques principes essentiels de cet enseignement : le programme est un cadre normatif non impératif, et l’usage des manuels doit être proscrit. « A s’abriter derrière un livre, le professeur perdrait son autorité en abdiquant sa personnalité » – bref, le professeur de philosophie est toujours aussi un philosophe. Là est l’exigence : il n’y a pas d’enseignement de la philosophie qui tienne sur si les professeurs ne sont pas également de vrais philosophes, libres dans leur rapport au programme et affranchis des manuels.  A la lecture de ces textes, chacun se rend compte à quel point les dernières et désastreuses réformes scolaires voulues par Mme Vallaud-Belkacem trahissent l’esprit, si bien mis en valeur par Canguilhem, de cet enseignement, précipité dans la décadence en même temps que ses professeurs.

La philosophie biologique enfin. Médecin, Canguilhem travailla d’arrache-pied pour imposer la philosophie biologique – qui n’est pas une simple épistémologie de la biologie – comme philosophie à part entière. Cette opération nécessitait que fussent vaincues les réticences liées à l’héritage cartésien, qui incitait à envisager le vivant  comme pouvant se réduire à du mathématique, du physique, du mécanique, méconnaissant sa spécificité. Il ne cesse de le marteler : l’organisme ne peut « être expliqué par la seule utilisation de modèles physicochimiques ». A ses yeux, un organisme vivant est un objet qui outrepasse le physico-mathématico-chimique. Dans ce contexte la réhabilitation du concept de finalité constitue la bataille centrale. Mais, loin du finalisme spiritualiste, il s’agit d’un concept de finalité refaçonné, équivalent à celui de totalité « comme un concept de réciprocité de la fin et du moyen ». Les mânes de Kant hantent cette définition de la finalité du vivant. L’originalité de la vie est retrouvée. Cette approche de la biologie rend compte de l’intérêt et du respect, qui lui furent souvent reprochés, aussi bien dans les milieux scientifiques que philosophiques, portés à la pensée de Bergson. Il fallait bien le courage et la rigueur inflexibles d’un Parfait cathare pour triompher dans cette rude cette bataille !

Ce livre est une ville ressuscitée, habitée par un peuple nombreux de figures aujourd’hui disparues qui, de page en page, revivent sous nos yeux. Ce miracle lazaréen est dû tantôt à la plume de Canguilhem elle-même, tantôt à celle, aussi pédagogique que précise, de son éditeur pour cet ouvrage, Camille Limoges. Ainsi reviennent sur la scène, s’échappant de la poussière du tombeau, des dizaines d’auteurs plus ou moins connus, plus ou moins oubliés, plus ou moins grands, qui ont participé à la vie de la pensée au siècle dernier. Il y a des titans, bien sûr : Alain, Mauss, Lévy-Bruhl, Sartre, Bachelard, Bergson. Il y a les ancêtres : Ravaisson, Boutroux, Lachellier, entre tant d’autres. Il y a les penseurs de la vie:  La Mettrie, Lamarck, Darwin, Bichat, Bernard. Il y a des chirurgiens, comme Leriche. Il y a les génies précurseurs : Bichat, Pinel. Il y a la foule des contemporains. Plus : ce ne sont pas que les hommes, ce sont les milieux que cet ouvrage ramène également à la vie .C’est l’âge d’or de la philosophie française – de 1850 à 1970 – qui reparaît. Et, last but not least, il y a aussi le héros absolu, le modèle dont l’ombre couvre toute l’œuvre : Jean Cavaillès, qui fut beaucoup plus qu’un résistant, « qui était la Résistance ». Toute la pensée après-guerre de Georges Canguilhem est un hommage à Jean Cavaillès, se déployant et s’approfondissant dans le droit fil de la fidélité intellectuelle et existentielle à ce que fut le héros.

(1) Pierre Fougeyrollas et François George, « Un philosophe dans la Résistance », éditions Odile Jacob, 2001.
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Pour aller plus loin : Georges Canguilhem, Résistance, philosophie biologique et histoire des sciences 1940-1965, éd. Vrin, 2015, 1290 pages, 39€.

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l'homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L'Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

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Commentaires

Merci pour cette page. Elle est merveilleusement écrite, dans le respect d’une langue qui cherche à définir, en différenciant, les idées. Elle est précise, et riche en qualificatifs, et en verbes dynamiques.
Question : si je partage le refus de réduire le vivant à un instrument « servant à », ainsi que l’affirmation que la vie ne peut pas être expliquée seulement par des modèles physico-chimiques, je ne comprend pas bien le refus d’une « finalité spiritualiste ».
Cela reviendrait-il à rejeter, par exemple, la qualité d’âme qui pourrait caractériser tout le vivant, sans être restreint à être ce qui serait particulier à l’homme?
Je me demande si une partie de nos tourments modernes ne viennent pas de la chute d’un monde.. intermédiaire ? moyen ? qui survint quand le monde/le registre de l’âme disparaît. L’âme, après tout, introduit du ternaire dans ce qui, sans elle est binaire. Le binaire… est passionnel par essence, je crois. (Ceci ne veut pas dire que le ternaire est tout bon, non plus. Chaque avantage a son inconvénient, et vice versa.)
Je ne comprend pas plus l’idée d’une finalité équivalent à la totalité.
Cette formulation me semble… vague, même si ce texte est pour Internet, où nous devons plus ou moins nous contenter… du vague et du parcellaire.
Mais je pense qu’il est important de penser l’instrument… AVEC l’instrument, et essayer de le mettre en rapport avec l’outil de travail (manuel) d’un artisan. Si on retrouve ce contexte (manuel) pour redonner des qualités au monde, nous sommes moins dans le vague… qui ne nourrit pas son homme/son âme.
Il s’agit en quelque sorte d’un plaidoyer pour un retour à une certaine littéralité comme étant la source de la pensée…je ne dis pas qu’il faut en rester là, mais, de temps en temps, il faut faire des retours…

par Debra - le 28 octobre, 2015


Ce livre est une ville ressuscitée, habitée par un peuple nombreux de figures aujourd’hui disparues qui, de page en page, revivent sous nos yeux. Ce miracle lazaréen est dû tantôt à la plume de Canguilhem elle-même, tantôt à celle, aussi pédagogique que précise, de son éditeur pour cet ouvrage, Camille Limoges. Ainsi reviennent sur la scène, s’échappant de la poussière du tombeau, des dizaines d’auteurs plus ou moins connus, plus ou moins oubliés, plus ou moins grands, qui ont participé à la vie de la pensée au siècle dernier.

Eh oui qui se souvient de ceux-là de terrain qui ont nourri les autres d’idées?

par Bardo - le 11 novembre, 2015


Ce livre est une ville ressuscitée, habitée par un peuple nombreux de figures aujourd’hui disparues qui, de page en page, revivent sous nos yeux. Ce miracle lazaréen est dû tantôt à la plume de Canguilhem elle-même, tantôt à celle, aussi pédagogique que précise, de son éditeur pour cet ouvrage, Camille Limoges. Ainsi reviennent sur la scène, s’échappant de la poussière du tombeau, des dizaines d’auteurs plus ou moins connus, plus ou moins oubliés, plus ou moins grands, qui ont participé à la vie de la pensée au siècle dernier.

Eh oui qui se souvient de ceux-là sur le terrain qui ont nourrit les autres d’idées…

par Bardo - le 11 novembre, 2015



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