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Michel Onfray : pour le portrait d’un philosophe en poète

29/02/2016 | par Adeline Baldacchino | dans Philo Contemporaine | 5 commentaires

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BONNES FEUILLES : nous publions avec l’aimable autorisation de son auteur et de son éditeur un extrait de l’essai Michel Onfray ou l’intuition du monde de Adeline Baldacchino, récemment publié aux éditions Le Passeur
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On connait bien Michel Onfray, l’homme de médias, passionné de politique, capable d’évoquer la vie sexuelle des anguilles comme les vieux flacons de champagne perdus au fond de la mer Baltique, entre deux commentaires sur le capitalisme néolibéral. On connaît moins l’auteur de sept recueils de poésie publies aux éditions Galilée, homme de solitude, préfacier des poètes René Depestre et Alain Jouffroy, qui parlait de Gaston Bachelard en ces termes dans le deuxième volume de son Journal hédoniste : « Le matérialisme poétique bachelardien procède d’une intuition heureuse : il s’agit pour le philosophe de tâcher de mettre un peu d’ordre théorique dans le désordre du monde. » Lequel désordre n’est jamais réductible à quelques certitudes, et c’est en poète alors qu’il faut s’en souvenir : « L’efflorescence du réel lui convient trop pour qu’il désire l’éteindre dans des formules, des idées, des concepts [1] ».

C’est dans les textes de cet autre Michel Onfray, le poète, l’homme des journaux hédonistes et des intuitions heureuses transfigurées en philosophie pour vivre, plus intime et plus secret que le premier, que je veux proposer un parcours subjectif. Autant le dire : que l’on ne cherche pas ici d’approche systématique ou académique. Je ne respecte ni les usages, ni les proportions, ni les classifications. Je mentionne brièvement certains livres, m’attarde beaucoup plus longuement sur d’autres, sans autre règle de conduite que celle du plaisir. Je procède délibérément par enthousiasme, par prélèvement, par intuition vérifiée.

Ainsi ai-je composé, puis recomposé des tableaux thématiques, jusqu’à obtenir un équilibre qui me paraisse à peu près viable. Non qu’il rende tout à fait justice à l’œuvre – il s’en faut de beaucoup, tant il reste à dire –, mais parce qu’il se voulait avant tout une invitation à y pénétrer par des chemins moins visibles que ceux habituellement empruntés par les médias. Ce faisant, j’ai voulu prendre par la main les néophytes, pour « conduire jusqu’au secret des œuvres » selon la belle formule du poète, journaliste et critique Max-Pol Fouchet. Mener le lecteur au plus près de l’évidence secrète, c’est encore s’arrêter à l’orée, sans illusions sur le trajet restant à accomplir, mais en ayant confié cartes et boussole aux plus aventureux.

Je ne me leurre pas : parler de cette œuvre, en ces temps d’emballement médiatique sur la moindre « petite phrase », est périlleux. Chacun, avant même de le lire, se considère assez légitime pour en penser quelque chose. On l’assigne à telle ou telle case. On l’embrigade dans telle ou telle cause. Que le philosophe médiatique fasse parfois écran à son œuvre, non seulement je le reconnais, mais je le redoute : car, pour moi, l’essentiel est ailleurs. De manière un peu provocante, mais fidèle à ses propos [2], je dirais qu’il est dans sa poétique – « substantifique moelle » de cette sagesse sans morale qu’il traque avec désespoir et ferveur mêlés depuis son enfance.

C’est pourquoi j’accorde une place centrale à la poésie, au sens le plus large de la « poésie vécue », qui n’a à peu près rien à voir avec l’image d’Épinal prévalant encore souvent dans l’imaginaire collectif – quelque part entre déférence ennuyée, mépris pour les gentils rimailleurs et fascination pour les revendeurs de mystère. Je fais mien le message d’Alain Jouffroy dans son Manifeste de la poésie vécue [3] : « Mon utopie, la voici : libérer la poésie de ce vieux carcan solipsiste, narcissique et autosatisfait en raccordant l’écriture à tout ce qui lui est extérieur. » Ce faisant, je ne m’interdis pour autant aucune excursion dans les textes proprement philosophiques, car il est bien possible que Michel Onfray ne soit jamais aussi poète qu’en ses textes en prose, et que sa poésie ne soit qu’un prolongement souterrain de sa philosophie…

Qu’il soit présent dans les médias, considérant que la philosophie doit sortir de sa tour d’ivoire, qu’il y présente ses thèses, qu’il y réponde à celles qu’on veut lui faire endosser, tout cela n’est que rançon d’une époque qui ne peut ni ne veut se passer de « personnages ». Le sien est flamboyant, porte le verbe haut sans jamais oublier d’être compréhensible, réhabilite un certain pouvoir de la rhétorique et de la parole publique, abandonné depuis longtemps par les politiques. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il soit recherché, adulé par les uns, haï par les autres, toujours clivant.

Explorons autrement, loin des controverses épisodiques, l’œuvre d’un philosophe qui se veut d’abord infatigable passeur, qui a publié plus d’une centaine de livres et continue de donner des cours hebdomadaires à l’Université populaire de Caen, conçue en 2002 comme une arme de guerre contre la montée de l’extrême droite. Démontrons que la cohérence à l’œuvre dans les textes a des conséquences sur le réel, que la poésie et la philosophie ne sont pas choses abstraites mais ferments politiques, qu’en un mot le discours et les actes, l’intuition littéraire du monde et l’action d’ordre éthique sur le monde sont compatibles.

Circonscrire ainsi le champ de l’analyse, c’est sortir délibérément de l’espace des raccourcis, simplifications, coups donnés et rendus. Je ne veux regarder que les textes, porter un regard subjectif – comme l’est nécessairement toute critique – sur une œuvre dont la cohérence interne m’apparaît remarquable. L’écume des jours et des interventions médiatiques qui font du héros d’aujourd’hui le paria de demain, puis du pestiféré le surhomme du surlendemain ne m’intéresse pas. L’extrême droite assoiffée de récupération peut bien tenter de l’instrumentaliser, l’extrême gauche étonnée de le voir résister aux vieilles lunes marxistes peut bien lui en vouloir de ne pas s’encarter : tout cela ne change rien à la position claire et nettement énoncée depuis ses premiers livres, celle d’un socialiste libertaire, qu’inspirent les notions de fédéralisme et d’association, persuadé que l’on peut concilier la justice et l’égalité, l’individu et le collectif, sans briser l’un ni renoncer à l’autre.

Cette position de fond est demeurée chez lui parfaitement constante, quels que soient les sujets abordés et les rencontres ponctuelles, le plus souvent avortées, avec les figures politiques du moment comme avec les médias de tous bords, qui s’en entichent puis le soupçonnent, l’agonissent d’injures puis lui pardonnent, le portent aux nues avant de le brocarder de nouveau, s’étonnant de ne le retrouver jamais où ils l’attendaient, de ne pouvoir l’annexer sous une bannière autre que la sienne. Le « nietzschéen de gauche » en lui, notion dont il définissait les contours dès son premier livre autour de la figure bien oubliée de Georges Palante, est un tragique joyeux qui cultive cette « faculté d’être autre et seul de son parti[4] ». J’ai considéré comme inutile dès lors, et en tout cas indiffèrent à mon projet, de l’assigner à tel ou tel « courant » quand toute l’œuvre dit le refus de l’assignation, de la case, de l’enfermement, de la taxinomie, de l’orthodoxie.

Je conçois ce texte comme une sorte de manifeste pour dire ce que poésie et philosophie ont encore à offrir à l’homme et à la femme « ordinaires ». Je pense évidemment en écrivant ces mots à la « décence ordinaire » de George Orwell et au peuple d’Albert Camus. J’aime croire que l’on peut être « emporté » par une œuvre et que cet emportement constitue un critère – que les effets produits par une lecture sur l’existence du lecteur importent.

S’il est quelque chose que l’on n’enlèvera pas à l’œuvre d’Onfray, c’est cette capacité à susciter une réaction existentielle. Il est des auteurs qui accompagnent un cheminement intérieur. Loin de laisser indifférent, après avoir un instant surpris le lecteur, ils le hantent, le provoquent à penser, à agir, à devenir. Ils nous fascinent, nous irritent ou nous enthousiasment tour à tour. Mais ils sont là, bien vivants, plus présents à travers leurs pages qu’ils ne le seraient sans doute en chair et en os. Michel Onfray fait partie de ceux-là. Je crois qu’il faut chercher là les clefs d’un engouement populaire incontestable.

Car il ne suffit pas de jeter la pierre aux « vulgarisateurs », du haut d’un mépris tout élitiste pour « ces philosophes qui vendent des livres ». Il faut plutôt essayer de comprendre ce que cela peut signifier d’attente légitime : celle d’accéder à la culture philosophique ou à la parole poétique sans se sentir inculte ; celle de participer ainsi à la vie de la cité en devenant un citoyen plus éclairé ; celle de vivre mieux, on y revient toujours. La philosophie et la poésie, quand elles ne renoncent pas à être populaires, quand elles n’ont pas honte de s’offrir au commun des mortels, atteignent au plus haut de leur mission. Et c’est en cela qu’on doit savoir gré à Michel Onfray de se faire ainsi passeur, là où tant d’experts écartent les profanes du revers de la main, s’étonnant ensuite de n’avoir pas plus d’audience.

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[1]
Michel Onfray, « Pour un matérialisme poétique », Les Vertus de la foudre. Journal hédoniste II, Grasset, 1998.
[2] Voir notamment : « Je ne suis pas loin des cent livres publiés, si je ne devais garder qu’un seul d’entre eux ce serait probablement l’un de ces textes poétiques, parce qu’ils exigent moins de culture et plus de sensibilité, moins de temps et plus de disponibilité, moins de sophistication et plus de simplicité. Dans un seul haïku réussi, il y a plus que dans une œuvre complète elle aussi réussie si le haïku quintessencie ce qui, en soi, est déjà le plus dense », dans « Je trouve sidérant que la religion s’arroge le monopole de la spiritualité », propos recueillis par Henri de Monvallier, Le Monde des religions, 1er octobre 2015.
[3] Alain Jouffroy, Manifeste de la poésie vécue, Gallimard, 1995.
[4] Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 212.
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Pour aller plus loin : Adeline Baldacchino, Michel Onfray ou l’intuition du monde, éd. Le Passeur, 2016.
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Adeline Baldacchino

 

 

Adeline Baldacchino

Ancienne élève de l’ENA et de Sciences Po Paris, diplômée en Philosophie de l’Université Hildesheim et de l’Université Paul Valéry, Adeline Baldacchino est magistrate à la Cour des Comptes. Elle a publié Diogène, fragments inédits (éd. Autrement, 2014) ; La ferme des énarques (éd. Michalon, 2015) et Michel Onfray ou l’intuition du monde (éd. Le Passeur, 2016).

 

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Commentaires

Bonjour,

Texte sincère et éclairant,reconnaissant; d’un risque tout!

Iconoclaste,inqualifiable,fluide,mouvant,intransigeant,rebelle,populaire élitiste,insaisissable,inimitable,frondeur,courageux,téméraire,percutant,incontournable; un peu à la manière d’un de ses maître à penser, qui poétisait la philosophie.

Il ne laisse pas indifférent nous interrogeant;
On ne se défait pas si facilement pas des traces,
Qu’il laisse dans les esprits !

par philo'ofser - le 29 février, 2016


De nombreux philosophes non médiatisés et peu soucieux de se constituer en élite de la Nation effectuent un tavail de diffusion de la pensée philosophique.Il sont sérieux, présents dans des associations
notamment et ils ne sont ni carriéristes, ni assoiffés de pouvoir; ils ne sont pas dotés d’esprit courtisan et se contentent humblement de tenter d’appliquer les « conseils »de Diderot: « hâtons nous de rendre la
philosophie populaire ».

par LE BON BÖHM - le 29 février, 2016


Un très bel article qui invite à explorer, sous un angle inattendu, l’oeuvre d’un penseur libre, auquel les feux de la rampe font, hélas, si souvent de l’ombre. DGL

par guillon-Legeay Daniel - le 29 février, 2016


Mais monsieur Onfray n’est pas le seul vulgarisateur.
Et que pensent ses admirateurs inconditionnels de la réponse qui lui a été faite par Elisabeth Roudinesco quant à ses « travaux »sur Freud?
cf Nouvel observateur

par LE BON BÖHM - le 1 mars, 2016


Je ne connaissais « presque-rien »à la philo dont m’avait dégouté le lycée, l’écoute de Michel Onfray à la radio, et sa la lecture de ses livres, m’ont permis de découvrir un « je-ne-sais-quoi » qui est comme le « fait-de-l’être » qui me dit ma liberté en m’apprenant à penser par moi-même. Sa légèreté toute grecque le laisse apparaître comme un nietzschéen de gauche  » superficiel par profondeur », loin des pesanteurs universitaires et des biens-pensants. Je le devine joyeux, rieur et non moqueur, il sait contrairement à tous les détracteurs de quoi il parle. Je le remercie pour avoir démystifié S Freud , M Foucault, et pour m’avoir fait connaitre et aimer Robert Misrahi cet autre fou d’amour, apprécier Lucien Jerphagnon son maître, et Clément Rosset en passant par l’insoutenable Jankélévitch .Il ajoute au gai savoir la politesse de l’intelligence. Le plaisir de le lire est une dépendance de l’amour de vivre, et seul ce plaisir-là me permet d’établir une pensée, d’accéder à une “ conscience morale ”. Michel Onfray est non seulement fréquentable mais aussi bienfaisant.

par PERRIN - le 14 mars, 2016



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