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Les fourberies de l’escarpin

3/05/2016 | par Maïa Hruska | dans Art & Société | 2 commentaires

 

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« Une chaussure mauvaise te fera-t-elle
plus de mal qu’une mauvaise vie ? »
St Augustin, Œuvres Complètes (1866)

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A Londres, l’exposition blockbuster intitulée « Pleasure and Pain » au Victoria and Albert Museum s’est clôturée récemment sur des chiffres de fréquentation record. Retraçant l’histoire de l’un des accessoires le plus provocs du vestiaire féminin, l’expo mettait en lumière, et sous cloche de verre, 250 modèles de stilettos vertigineux, de plateformes sculpturales, de cuissardes cloutées, bref, des modèles plus casse-gueule les uns que les autres. En 2000 ans de cordonnerie, il semblerait que la fonction première des chaussures – à savoir de nous protéger confortablement du bitume et du froid – ait largement été balayée par les créateurs et leurs acheteuses. Mais pourquoi diable s’infliger une douleur pareille ?

Dans le catalogue de l’exposition, les conservateurs du musée paraphrasent la chanson de Nancy Sinatra : « nos pieds sont faits pour marcher, mais nos bottes… pas forcément ». Le succès des pansements pour ampoules grosses comme des blessures de guerre l’atteste. Mais pourquoi les femmes tolèrent-elles une telle violence alors que les podologues du monde entier s’alarment des dégâts causés à leurs chevilles et leur colonne vertébrale ? Hélas, l’exposition ne s’attarde guère attardée sur cette question charnelle. Si les écriteaux tentent d’expliquer comment les femmes se sont débrouillées pour marcher tout ce temps avec des chaussures incommodes, ils n’abordent pas le pourquoi. Et dire qu’il aurait suffit de convier Christian Louboutin, Freud et Baudrillard à la rescousse !

« Les semelles rouges des escarpins signés Christian Louboutin seraient-elles faites du sang des femmes qui les portent ? » demandait Emma Thompson, pieds nus et boursouflés, à la cérémonie des Oscars. Interpellé, Christian Louboutin lui répond dans une interview accordée au magazine New Yorker : « Je ne le prendrais pas comme un compliment si quelqu’un regardait mes chaussures et disait qu’elles ont l’air confortables. Mais qui s’en soucie? Vous n’avez pas besoin de marcher quand vous portez des talons hauts ». Tiens donc.

En érigeant la notion de confort en insulte, le chouchou des stars hollywoodiennes chercherait-il à réhabiliter les corps sanglants, souffrants et macabres de la morale chrétienne ? Il va sans dire que battre le bitume à la verticale, chaussée sur des talons de 16 centimètres, a tout d’une mortification. Rassurez-vous, il s’agit aussi d’un exercice de vertu. « Jetez vos ballerines de nonnes et rehaussez-vous ! » : voilà un cri de ralliement que l’on aimerait entendre à la Fashion Week autant qu’aux Journées Mondiales de la Jeunesse.

Revenons aux propos de Christian Louboutin. Si les talons hauts dispensent de marcher, cela signifie que ce sont les chaussures qui portent la femme et non l’inverse. Aussi existe-t-il des paires d’escarpins que nous réservons à des publics avertis. Des talons vertigineux juste bons à grimper dans un taxi, à s’appuyer sur une épaule, à monter trois marches. Des talons qui nous habillent par le simple fait qu’ils donneraient à d’autres l’envie de nous déshabiller: ils font basculer notre centre de gravité – et basculer celui de notre partenaire par la même occasion. Nous obtenons la même cambrure altière que Charlotte Rampling posant pour Helmut Newton, et nous effleurons de la pointe de l’escarpin l’essence de la volonté de puissance décrite par Nietzsche dans le Gai Savoir (1882): « un instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force, de jouissance ». Ou, comme l’exprime redoutablement Virginie Despentes dans King Kong Théorie (2006):

Aucun besoin d’être une méga-bombasse. Il suffit de jouer le jeu : moi qui me suis toujours contrefoutue des trucs de filles, je me suis passionnée pour les talons aiguilles. Ce n’était plus seulement moi, cette grande pute à jambes allongées par les talons hauts. La fille timide, épaisse, masculine disparaissait en un clin d’œil. Immédiatement, dès le costume d’hyperféminité enfilé : changement d’assurance, comme après une ligne de coke ». A cela près que la descente est un tantinet plus douce. Il est des escarpins que l’on déchausse en fin de journée comme on poserait un pied sur la Lune.

Dans ses Essais sur la Théorie Sexuelle (1905), Freud explique que le pied représente « le substitut du phallus de la femme ». Pas étonnant alors que celui-ci devienne le réceptacle de nos fantasmes. Autrement dit, qu’ils soient pailletés, laqués ou cloutés, les escarpins nous fascinent non pas pour ce qu’ils sont mais pour le chemin, fantasmé, qu’ils nous aideraient à parcourir. Les talons nous permettraient d’avancer ainsi à grands pas, dans une autre dimension, sans faire de grandes enjambées. Magique !

D’ailleurs, en exposant les crampons du footballeur David Beckham aux côtés des Bottes de Sept Lieues et des pantoufles de verre de Cendrillon, les commissaires de l’exposition donnent raison à l’hypothèse du psychanalyste Bruno Bettelheim selon laquelle il y aurait une « utilité de l’enchantement ». Dans les contes de fées, le happy-ending résulte de l’intervention d’un outil magique et subliminal. Et, tout comme les contes de fées, la paire d’escarpins représente un rite de passage entre l’univers de l’enfance et le monde des adultes. Au même titre que le premier soutien-gorge ou le premier rouge à lèvres, le cliquetis des talons marque l’entrée – tonitruante ! — dans la vie de femme.

A l’inverse, l’abandon des talons par les dames d’un âge certain au profit de chaussures « confortables », marque, lui, l’adieu à la jeunesse. C’est ce que rappelle Mona Ozouf dans son superbe Essai sur la singularité française (1995): « Le temps féminin a une courbe particulière, secouée par les coupures brutales, l’alternance des vides et des pleins de l’existence. (…) Toutes les femmes vivent le désespoir de la limite ».

Pour autant, ni la nostalgie des contes de Grimm ni les angoisses narcissiques d’une existence placée sous le signe de la décrépitude ne peuvent à elles seules expliquer la permanence des talons aiguilles dans le quotidien des femmes. En effet, éviter les cages du métro, les escalators, les interstices dans les pavés et cumuler des doubles journées de travail salarié et domestique, le tout en talons hauts, relève au mieux d’un athlétisme fringant, au pire d’un masochisme narquois. « Jamais aucune société n’a exigé autant de preuves de soumissions aux diktats esthétiques, en même temps que jamais aucune société n’a autant permis la libre circulation corporelle et intellectuelle des femmes », souligne Virginie Despentes (King Kong Theorie, toujours). Christian Louboutin nous propose un autre élément de réponse dans le magazine ELLE:

« Une de mes clientes m’a dit qu’elle n’avait jamais trouvé Paris aussi belle que depuis qu’elle était en talons, car, avant, avec des chaussures plates, elle fonçait comme un taureau. On voit les choses différemment sur des talons ». Imaginez un peu la tournure qu’aurait prise la rencontre de Baudelaire avec La Passante si celle-ci eut été perchée sur des talons de 12 !

Si l’on s’en tient aux théories féministes, il s’agit là de la preuve ultime que l’impuissance physique s’est érigée en idéal de beauté féminin. Le talon ne serait ainsi qu’un vestige de la domination masculine, visant à ralentir, au sens propre comme au figuré, les femmes dans la conquête de leur destin. En plus de leur ruiner les pieds, les talons ruineraient également leur égo et leur portefeuille – du moins c’est l’argument développé par la féministe américaine Naomi Wolf dans The Beauty Myth (1990) et repris par l’essayiste française Mona Chollet dans Beauté Fatale (2013). Nous ne tolérerions la souffrance de nos pieds que pour rassurer les mâles ayant souffert de la perte de leurs prérogatives dans la sphère publique. Mesdames, vous pensiez être libérées de la tête aux pieds et vous grandir par les talons, mais vous ne faites que vous atrophier. Confites dans votre soumission aux hommes, vous voilà volontaires pour la servitude. Selon ce nouveau contrat social, la femme nait libre, mais partout elle est emprisonnée dans sa chair !

Bien sûr, la promotion des femmes dans l’espace public en tant que sujets de droit n’a guère dissipé le statut d’objet de désir qu’elles ont incarné pendant des siècles. So what ? On peut le regretter, s’en offusquer, beugler contre l’industrie cosmétique et l’empire de la mode, les accuser de travailler conjointement à maintenir la logique aliénante d’une féminité stéréotypée et criarde.

Ou alors on peut considérer que les talons ne sont ni le critère, ni l’apanage du sexe faible, mais une “ironie de la féminité” selon la formule de Jean Baudrillard dans son ouvrage intitulé De la séduction (1979). Selon ce dernier, la meilleure tactique pour défier le pouvoir “réel”, c’est à dire masculin, est de l’affronter sur le terrain symbolique. Les femmes peuvent très bien jouer à armes égales avec les hommes sans pour autant endosser la même armure : « Qu’opposent les femmes à la structure phallocratique dans leur mouvement de contestation ? Elles ont honte de la séduction comme d’une mise en scène artificielle de leurs corps, comme d’un destin de vassalité et de prostitution. Elles ne comprennent pas que (…) la souveraineté de la séduction est sans commune mesure avec la détention du pouvoir politique ou sexuel.» Plus prosaïquement, Baudrillard estime que les talons sont une arme redoutable pour prendre les hommes pour des cons.

A l’heure où le monde occidental accueille l’avènement de l’individu désexualisé, affranchi des anciennes assignations de genre, « la mise en scène artificielle » de notre corps est une façon de faire la femme tout en jouant faussement à l’homme. Ou vice versa. D’ailleurs, un petit coup d’œil à la garde-robe des femmes politiques le confirme: smokings et tailleurs sont le plus souvent agrémentés de talons vertigineux. On notera au passage que si certaines femmes ont gravi les marches du pouvoir en hauts talons (pensez aux Saint-Laurent de Rachida Dati et aux cuissardes de NKM !), la passion des hommes pour leurs propres godasses a, elle, souvent précipité leur chute (Ah, les Berlutti de Roland Dumas et Aquilino Morelle !).

C’est parce qu’il est un accessoire parmi des milliers d’autres dans la panoplie féminine que le talon relève de la séduction. En cela, le talon marque une distinction entre les sexes, mais non une hiérarchisation. Dans son essai Qu’avons-nous fait de la révolution sexuelle ? (2002), Marcela Iacub disait du genre qu’il devait « devenir une expression esthétique, comme un parfum». Eh bien nous y sommes.

On quitte l’exposition sans connaitre la paternité du talon aiguille, mais avec cette citation de Sacha Guitry en tête: “les talons ont été inventés par une femme qui en avait assez d’être embrassée sur le front”. Une femme qui souhaitait aussi se retrouver nez à nez avec son patron et se hisser hors de son rôle domestique, tout en participant au maintien d’une fiction: l’éternel féminin. On comprend alors que la permanence du talon repose sur cet équilibre espiègle entre le degré d’inconfort qu’une femme souhaite supporter, le degré de féminité qu’elle souhaite exalter et ce qu’elle souhaite en tirer.

Quant aux dinosaures qui maintiennent que le talon aiguille est un boulet moderne et aliénant, je me contenterai de leur citer Rosa Luxembourg: « Ceux qui ne bougent pas n’entendent pas le bruit de leurs chaînes ». Si ce bruit s’apparente à celui d’un cliquetis de talons sur le macadam, aussi puissant que le roulement cadencé d’un tambour martial, alors marchons, marchons! Que le rouge impur des semelles Louboutin abreuve nos sillons!

 

Maïa Hruska

Diplômée de l'Université de Cambridge et du King's College de Londres, passée également par Sciences Po Paris, Maïa Hruska travaille au sein de la maison d'édition Wylie à Londres. Elle a collaboré au quotidien L'Opinion lors de son lancement. Suivre sur Twitter : @MaiaHruska

 

 

Commentaires

On prend son pied en vous lisant , ce qui est bien le moins . J’ai adoré votre joli pied de nez au Rousseau du Contrat social :  » La femme naît libre , mais partout elle est emprisonnée dans sa chair ! » . Quant à votre succulente chute , elle aurait sûrement ravi Gainsbourg , grand amateur de la Marseillaise… et de femmes en talons-aiguilles , si l’on en croit la rumeur . Bravo !

par Philippe Le Corroller - le 3 mai, 2016


Et oui… ça me donne envie de sortir mes talons aiguilles du placard où ils dorment depuis trop longtemps…
Si seulement les chaussures féminines étaient plus faites pour DURer, comme les chaussures masculines, on craquerait plus souvent…
Question, tout de même, comment se fait-il que le talon aiguille est si immanquablement, et obligatoirement ? associé aux putes ?
Ça veut dire que celles qui en portent sont des putes en puissance ?
Ça laisse rêveuse…

par Debra - le 4 mai, 2016



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