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Le Brexit face aux élites : vite, il faut relire Janis !

29/06/2016 | par Hélène Feertchak | dans Monde | 7 commentaires

 

Brexit
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Depuis cinq longs jours, les hérauts parlant au nom des élites groggies se partagent entre les raisonnables qui cherchent à faire profil bas en proposant mille et un accommodements, et ceux qui éructent leur fureur à coup d’anathèmes vengeurs ou d’idées ubuesques.  Pour illustrer ces positions, on pourrait citer Michel Barnier d’un côté, calme et conciliant, et de l’autre côté Bernard Henri-Lévy ou Gaspard Koenig, tous deux pleins de la morgue des « sachant », le premier dans le registre de l’insulte et le second s’imaginant en chef des bobos londoniens sécessionnistes.

A tous ces orphelins d’une Europe qui a failli, il faut conseiller de lire d’urgence un bon manuel de management. Il en existe, je peux en témoigner, car je les ai lus, annotés, et relus pour enseigner à de futures élites, dans divers établissements se flattant de les bien former. Mais ces jeunes bien nourris, bien éduqués (?), et pétris de bons sentiments ont l’écoute sélective. Surtout lorsque l’on évoque un thème qui risque d’égratigner leur narcissisme, et de dégonfler une estime de soi qu’ils ont très haute, je l’ai vérifié avec le test de Rosenberg.

Ce thème, c’est celui des pièges des décisions collectives, et plus précisément des dangers de la pensée de groupe (group-thinking) mis en évidence dans une étude passionnante menée par le psycho-sociologue américain Irvin Janis et publiée dans un ouvrage de 1972. Etudiant les « fiascos » (en anglais dans le texte) célèbres des plus hauts décideurs américains – Pearl Harbor, la baie des Cochons, et le Watergate – il en est venu à proposer cette notion de group-thinking, qui menace justement les plus diplômés, sortant des établissements les plus prestigieux, entourés de collaborateurs eux-même dûment triés sur le volet. Et voilà pourquoi nos chères têtes blondes ne prêtent qu’une attention distraite à ce chapitre incontournable d’un cours de management sérieux et responsable.

Janis a établi deux listes : une liste des circonstances qui favorisent la survenue de la pensée de groupe, et une liste des phénomènes symptomatiques de celle-ci. Si l’on transpose du petit groupe étudié par Janis à la poignée de décideurs européens, secondée par l’immense armée des fonctionnaires de Bruxelles, on est frappé par le fait que les deux listes s’appliquent parfaitement au désastre européen révélé par le Brexit.

Les circonstances :

  • un groupe très cohésif de personnes très semblables,
  • un groupe qui s’isole, ayant peu de contacts avec l’extérieur, et donc peu à peu coupé de la réalité (cf. le succès récent le l’expression « hors-sol »),
  • un leader manquant d’impartialité
  • une forte tension nerveuse, renforcée par l’inefficacité des décisions prises antérieurement.

Les symptômes, dont voici les plus criants :

  • l’illusion d’invulnérabilité : le groupe surestime son pouvoir et fait preuve d’un optimisme excessif,
  • la rationalisation collective : le groupe passe de l’argumentation rationnelle à la pure rationalisation, incapable de se remettre en cause, il coupe l’herbe sous le pied à un éventuel contradicteur,
  • l’illusion d’être dans son bon droit : le groupe perd toute capacité à s’interroger sur sa propre moralité,
  • l’apparition de stéréotypes erronés à propos de ses adversaires, dont la puissance est sous-estimée, de même que l’intérêt d’une négociation,
  • l’autocensure :  le groupe se persuade qu’il nage dans le plus parfait consensus,
  • l’illusion d’unanimité : le groupe sous-estime l’existence de doutes ou de critiques à l’extérieur.

La grille d’analyse de Janis ne s’applique-t-elle pas magistralement à l’exercice du pouvoir au sein de l’Eurocratie ? Auquel cas s’éclaire ce paradoxe cruel : ceux-là même qui défendent Athènes contre Sparte et prédisent que, l’histoire se répétant, l’ouverture l’emportera sur la fermeture, ont juste oublié la parabole de la paille et de la poutre : qu’ils commencent à balayer devant leur porte et par reconnaître que leur pouvoir était celui d’un groupe « favorisé » par le sort, mais totalement clos sur lui-même.

Vous pouvez retrouver la version originale de cet article dans le blog de l’Avant-Garde.

 

Hélène Feertchak

Docteur en Psychologie sociale, diplômée d'études supérieures en Etudes et Stratégie Marketing de Sciences Po Paris et diplômée d'HEC (JF), Hélène Feertchak est maître de conférences honoraire en Psychologie sociale à l'Université Paris-Descartes et a enseigné vingt ans à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Elle a publié Les motivations et les valeurs en psycho-sociologie chez Armand Colin.

 

 

Commentaires

Bravo, clair, concis, précis et vif. Tout s’éclaire !

par Paul Bernard - le 29 juin, 2016


Marrant , tout de même : depuis des années on s’évertue à expliquer que la directive concoctée par les brillants technocrates bruxellois sur les  » Travailleurs détachés  » organise le dumping social au détriment de nos ouvriers et techniciens du bâtiment et de nos artisans . Sans que cela ait semblé troubler outre mesure la classe politique , pas plus à Londres qu’à Paris . Or , divine surprise , voilà que soudain , en France, nos partis de gouvernement , gauche et droite confondues , le dénoncent vertueusement ( Manuel Valls lundi , Alain Juppé mardi matin 2sur France-Inter ). Merci les Anglais !
P.S. A Vincennes , je suis particulièrement sensibilisé au problème , pour deux raisons . D’abord , depuis des années , je vois tous les vendredi et samedi soirs , à la station de métro Château de Vincennes , côté bois , stationner les camionnettes qui viennent rapatrier les travailleurs étrangers venus faire leur semaine en France . Ensuite , dans cette commune devenue très bobo , la rénovation d’appartements anciens bat son plein…grâce à des équipes parlant plus souvent des langues slaves que le gaulois . Quand on a vu , au fil des années , nombre d’entreprises artisanales vincennoises mettre la clé sous la porte , tuées par cette concurrence déloyale , ça fout en rogne !

par Philippe Le Corroller - le 29 juin, 2016


pas d’accord vous vous rendez compte vous parlez de « management » le pire des vocables de la société des gens très bien, et en plus vous en remettez une couche, il n’y aurait que les gens favorisés, qui sont embêtés, je ne vois ni paille ni poutre mais la surprotection des frontières et mêmes ceux qui ne rament rien au parlement et en compensation gagne 15 000 EUROS par mois, ils voudraient davantage de frontières d’ailleurs ils construisent des murs, etc des trucs que je veux voir disparaître, je veux une carte de citoyen européen, ma carte d’identité nationale à la limite on peut la refiler à MRS VALLS ET CAZEUNEUVE ETC………

par MORIN LIONEL - le 29 juin, 2016


Je ne résiste pas au plaisir de citer Chantal Delsol , dans Le Figaro de ce jeudi 30 juin , tant sa pensée me paraît rejoindre la votre : “ BHL écrit dans Le Monde qu’avec le Brexit , les nains de jardin vont remplacer Michel-Ange . J’ai honte de voir dans mon pays son scandaleux mépris , digne des pires époques féodales ! La démocratie repose toute entière sur le principe selon lequel les propriétaires de nains de jardin sont aussi capables que n’importe quel intellectuel de décider si la France doit en temps de paix payer ses dettes ou s’endetter encore , ou en temps de guerre , résister ou collaborer . De même qu’ils sont tout aussi capables que les intellectuels de choisir un conjoint ou d’élever convenablement leurs propres enfants . Car tout ceci n’est pas affaire de commerce avec Michel-Ange, mais de bon sens tout humain, alliant l’expérience des hommes, les principes éthiques et le coeur . Si l’on n’accepte pas cela , il faut opter tout de suite pour la dictature .”
Bien que non propriétaire de nains de jardin – personne n’est parfait – qu’il me soit permis d’insister : la non régulation de l’immigration intra-européenne , venue de l’Est notamment , n’a pas compté pour rien dans le vote des électeurs pro-Brexit . Il paraît donc urgent de réécrire intelligemment la directive communautaire sur les “ Travailleurs détachés “ . La libre circulation des personnes constitue l’un des formidables acquis de l’Europe . Au point qu’il faut multiplier par dix Erasmus , afin que la possibilité d’effectuer une partie de ses études à l’étranger ne soit pas réservée aux futurs agrégés de philo ou de commerce international mais bénéficie également à ceux qui seront demain le garagiste , le boulanger ou la coiffeuse du quartier . En revanche , ne pas voir que laisser une concurrence déloyale pour cause de dumping social s’instaurer dans des pans entiers de notre économie , le bâtiment et l’artisanat en tête , constitue un scandale qui , pour beaucoup , fait de l’Europe un repoussoir . Quand y met-on un terme ?

par Philippe Le Corroller - le 30 juin, 2016


Je reviens d’une semaine passée en Angleterre au moment du referendum…
Les réactions des résidents du mégapole londonien, coupé(s) du reste du pays ressemblent comme deux gouttes d’eau aux clivages qui ravagent notre pays en ce moment. Troublante, la ressemblance entre la réaction des citadins étant passés par l’université en Angleterre et en France. Comme si la vie si loin de la terre, et du travail manuel pouvait mener ces citadins à vivre dans un monde autre. Comme si l’élite… citadine… était au dessus des considérations et des appartenances nationales, et était devenue planétaire. Education oblige ?
Combien de fois ai-je pu dire à des amis que ma fille habitait en Angleterre, pour les entendre me répondre comme s’il allait de soi qu’elle vivait à Londres, alors que ce n’est pas le cas ? Edifiant.
Pendant ce temps j’ai lu F. Hayek, « The Road to Serfdom », écrit au moment où Hayek, parti de l’Allemagne, installé en Angleterre, regarde la montée du nazisme.
« The Road to Serfdom » n’est pas un manuel de management…
Dois-j’exprimer mon étonnement que des universitaires français se montrent si enthousiastes pour l’idéologie du tout planning qui caractérise un socialisme totalisant, et totalitaire, étendu à l’échelle de la planète ?
Dois-je dire que je considère que ce management constitue à l’heure actuelle la pièce maîtresse d’une tendance… esclavagiste, au plus haut point, à réduire le sujet singulier différencié à une pièce détachée et interchangeable dans la masse…à manager ?…
Pour résumer, il serait bon de résister au rouleau compresseur management qui gomme toutes nos aspérités, nationales, ou personnelles, et lire plutôt Hayek, que les manuels de management. A mon avis. Si on souhaite pouvoir continuer à penser comme des personnes, et des sujets singuliers.
Mais comme Hayek le dit si bien, on ne peut pas obliger les personnes à rechercher leur liberté. Surtout quand on bat les tambours de la sécurité autant que nous le faisons à l’heure actuelle.
Mais cela oblige à poser la question de savoir si nos.. élites sont aussi élites qu’ils semblent le penser. Surtout dans un pays qui se targue d’avoir été le lieu d’une révolution contre une oppression injuste… faite par des privilégiés.
Comme le privilégié renaît éternellement de ses cendres, dans le meilleur des mondes, le management permet de créer une nouvelle élite, peut-être, ou plutôt SE CROYANT TELLE, nuance. L’élite des managers ? L’élite des managers dans le rouleau compresseur d’un socialisme totalitaire est assez… décevant, tout de même.
Hayek le dit bien mieux que moi.

par Debra - le 2 juillet, 2016


[…] TRIBUNE : les élites qui critiquent l'état d'esprit de fermeture du Brexit ne sont-ils pas les premiers à être un petit monde clos sur lui-même ? Analyse d'un paradoxe avec la thèse du psychosociologue Irvin Janis.  […]

par Le Brexit face aux élites : vite, il fau... - le 4 juillet, 2016


Irving Janis élabore l’hypothèse du Group Think sur la base de l’analyse exhaustive de comptes-rendus de délibération : bandes-enregistrées des réunions à la Maison Blanche, témoignages des officiers présents à Pearl Harbour, etc.

Qu’une décision soit mauvaise n’implique pas forcément que des dynamiques de Group Think sont en cause. Comme Janis l’explique en détail, des décisions catastrophiques peuvent aussi être le fait de groupes peu unis, caractérisés par la méfiance réciproque et la polarisation des points de vue antagonistes.

Pour affirmer qu’une tendance à la pensée de groupe s’est manifestée, il faut donc une analyse empirique précise. Rien de tel dans vos remarques.

J’ajoute que d’après Janis, le phénomène de Group Think concerne toutes sortes d’individus, à certaines conditions, pas forcément ni même principalement les élites. Ne faisons pas de cet éminent psychologue social le porte-parole de nos préjugés.

par Eric Dumaître - le 22 juillet, 2016



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