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Le « miroir des princes » : les primaires ne sont-elles qu’un duel narcissique ?

16/10/2016 | par Alexis Feertchak | dans Politique | 2 commentaires

 

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Alexis Feertchak vient de publier une note pour l’Institut Diderot consacrée aux primaires de la droite et du centre, intitulée : « la droite est-elle prête à gouverner en 2017 » ? Vous pouvez la télécharger « ici » . Le journal iPhilo en publie un extrait, légèrement adapté après le premier débat qui a opposé les candidats à la primaire.

Jeudi soir avait lieu le premier débat opposant les sept candidats de la droite et du centre. Quand Gilles Bouleau a parlé à Nicolas Sarkozy de ses « adversaires » , celui-ci a rétorqué « mes concurrents, pas mes adversaires » . L’ancien président de la République estimait peut-être que, ce combat se déroulant au sein d’une même famille politique, le mot d’adversaire était trop proche de celui d’ennemi. Et pourtant, si la première partie de l’émission ressemblait à une joute comptable, la seconde, moins technique, a fait apparaître des divergences de fond, de forme mais aussi de personne. Tout a basculé quand les affaires politico-judiciaires ont marqué le passage de l’une à l’autre de ces parties. On a ainsi senti la tension extrême qui pouvait exister entre Nicolas Sarkozy et Jean-François Coppé, de même qu’entre Jean-François Coppé et François Fillon. Nicolas Sarkozy et François Fillon, malgré leur dissension personnelle forte, en sont même venus à se soutenir mutuellement, réunis dans un même geste de rejet envers Jean-François Coppé, qui leur rendait bien… Alain Juppé, quant à lui, essayait de se faire oublier : son objectif, en tant que favori, était non de gagner, mais de ne pas perdre. Il se devait à tout prix – comme François Hollande en 2011 – de rester en dehors de ces querelles de personne. Il y est parvenu, au prix d’une discrétion qui confinait à l’ennui (c’est en tout cas ce que j’ai ressenti en tant que spectateur…).

Bref, il apparaissait malgré le travail d’acteur de chacun des candidats et malgré la préparation technique des journalistes pour parler du fond que cette émission politique était peut-être et avant tout un match de personne, un défilé pour donner l’impression que l’on est le chef naturel d’un projet. Une image donc, comme celle dans laquelle se mire Narcisse… Il est étonnant d’avoir pu observer à un moment Nathalie Kosciusko-Morizet pensive et sombre se rendre compte tout à coup dans le « retour » que la caméra la fixait alors qu’elle ne parlait pas. En une fraction de seconde, la candidate de la « droite du progrès » s’est soudainement redressé et a arboré ce sourire qu’elle avait perdu l’espace d’un instant.

Dans son livre Miroir des Princes [1], le psychanalyste et ancien haut-fonctionnaire Michel Schneider, théoricien du concept de Big Mother, cite cette phrase de l’écrivain américain Russell Banks : « Il est difficile de penser dans une salle pleine de miroirs ». Or, voici précisément ce que pourraient être les primaires et, plus largement, les partis politiques : des palais des glaces, où les prétendants aux divers trônes de la République et leurs courtisans ne savent plus où donner du regard tant les miroirs se dressent sur leur passage. Mais où sont ces miroirs et qui les tient ?

Le philosophe contractualiste britannique John Locke avait cette formule : «les hommes sont des miroirs les uns pour les autres». Dans un phénomène de cour assez versaillais, chaque acteur d’un parti politique, du militant de base au puissant apparatchik, est un miroir pour tous les autres. Mais ce n’est pas tant directement dans le regard de son rival ou de son modèle que l’on se mire que dans les regards des autres courtisans posés sur lui. Toute personne qui a fréquenté les partis politiques de près ou de loin sait que ceux-ci sont le lieu de toutes les jalousies, de toutes les envies et finalement de toutes violences. Les partis de jeunesse, notamment dans les grandes écoles et particulièrement à Sciences Po Paris, sont intéressants à observer car le jeune âge des acteurs fait que les sentiments sont moins bien dissimulés. En cela, les partis politiques sont l’illustration paradigmatique de l’anthropologie du mimétisme de René Girard qui voit dans le mécanisme du désir et dans celui de la violence un même cercle infernal. Que sont dans ce cadre les primaires sinon un ingénieux mécanisme de contrôle interne au parti capable d’organiser et de faire se déplacer les miroirs et donc les regards pour qu’en sorte comme par magie l’image d’un chef ? Et c’est bien là le souci : il ne s’agit pas d’un chef mais davantage d’une image, parfaitement virtuelle, réalisée par un mouvement de convergence oculaire de courtisans savamment hiérarchisés entre eux.

Faut-il accuser les primaires de la droite (ou de la gauche) de la dynamique narcissique qui sévit au cœur de la vie politique ? Certes pas, car cette dynamique n’a pas attendu ces dernières années pour suivre une pente serrée. Le pouvoir étant toujours aussi représentation du pouvoir, le narcissisme est une part intrinsèque de celui-ci. Mais, comme nous le disions en introduction, les primaires n’ont pas le mérite d’être un mal en soi, elles sont davantage un symptôme supplémentaire d’une crise beaucoup plus globale. Dans son essai, Michel Schneider remonte jusqu’à l’Antiquité et au Discours à Nicoclès d’Isocrate (IVe siècle avant J.C.) pour analyser l’expression de « miroir des princes », qui était à l’origine des ouvrages écrits par des clercs pour servir de guide aux gouvernants. Dans ces miroirs formés de textes, les princes imparfaits de ce monde pouvaient mirer non leur image immédiate, mais une figure idéalisée du pouvoir, pour qu’ainsi elle les élevât. Les miroirs des princes sont aujourd’hui des images médiatiques de tout l’écosystème formé par les télévisions, les radios, les journaux et plus récemment les réseaux sociaux.

Avec l’ère médiatique, tend à disparaître aujourd’hui cet élément médiateur, transcendant, ce tiers terme qui se place entre le prince et sa représentation et qui était formé de symboles, de principes, de valeurs et d’idées, solidifiés dans un ordre traditionnel, le plus souvent religieux. La République, version immanente de l’ordre monarchique de droit divin transféré au peuple, joua ce rôle de « tiers terme ». Ce mot, après avoir disparu pendant quelques décennies post-soixante-huitardes – l’intérêt général de Rousseau n’était quand même pas très libertaire… – fait aujourd’hui son grand retour, mais vidé de sa substance et de son pouvoir de médiation entre le peuple et ses représentants. Les primaires surgissent naturellement dans ce monde politique où rien ne permet de distinguer le prince et le miroir que les médias lui tendent, où aucun élément transcendant ne permet au premier des Français d’être guidé dans son action par une image idéalisée de son propre rôle. Ce n’est probablement pas un hasard si le premier président élu après des primaires, François Hollande, a déclaré lui-même qu’il serait un « président normal » : coïncidant parfaitement avec une époque où le politique est désacralisé, il n’aurait quand même pas fallu que la représentation de la présidence de la République ne pousse l’ancien Premier secrétaire du Parti socialiste à s’élever au-delà de sa propre personne ! Cinq ans après son élection, la réalité est plus cruelle pour le « normalien de la rue de la Solférino » que ne pourrait l’être aucune fiction.

Les primaires font aujourd’hui de la naissance d’un chef d’Etat une sorte de concours de beauté, où les candidats paradent, se positionnant les uns par rapport aux autres davantage que dans un rapport direct qu’ils établiraient entre le « peuple » – c’est un bien grand mot à utiliser aujourd’hui – et eux. Juppé jouera la carte de l’ « identité heureuse » – concept qui apparaît encore très flou par rapport à la description minutieuse de son contraire, réalisée sous la plume d’Alain Finkielkraut en 2013 [2] – pour mieux égratigner l’identité clivante d’un Nicolas Sarkozy qui ne se prive pas de son côté de marteler le terme d’identité, pour en montrer toute la force, sans que l’on sache très bien quels en sont les contours exacts. Il faut se rappeler cette réplique très drôle dans le film de Xavier Durringer, La conquête, inspiré du candidat Nicolas Sarkozy de 2007, auquel Denis Podalydès fait dire : « Les électeurs du FN sont des victimes. Des victimes de quoi ? Je n’en sais rien, mais des victimes ». Nicolas Sarkozy, en animal politique par excellence, a le don, toujours d’actualité me semble-t-il, de sentir, de reproduire et de mettre en scène avec précision les passions démocratiques qui traversent le peuple. Mais tel est aussi son problème car, en narcissique bon teint, mû par un mimétisme parfaitement typique du modèle de René Girard, il reproduit les désirs des autres : les passions le conduisent plus qu’il ne les conduit, ce qui en fait un excellent candidat, mais l’handicape par la même occasion dans l’exercice du pouvoir.

Le narcissisme ne serait pas un mal en soi, si, privé de tiers terme pour être sublimé, il n’empêchait les représentants politiques d’exercer le pouvoir qu’ils détiennent du peuple. Car dans le cas qui nous occupe ici, il faudrait légèrement compléter la citation de Russell Banks : « Il est difficile de penser … et d’agir dans une salle pleine de miroirs ». Tel est le piège pour les narcisses de la politique qui croient que les féodalités que sont les partis politiques – pour reprendre la catégorie gaullienne de « féodalité » qui englobe un grand nombre de corps intermédiaires – leur donneront la légitimité suffisante pour conduire le destin de la nation. Ils prennent pour une légitimité fondée en raisons valables et en actes potentiels ce qui n’est qu’une image de légitimité, sortie d’un spectacle médiatique organisé par une troupe de courtisans. Les Français ne sont certainement pas dupes de ce travers de la politique, un travers qui a toujours existé mais qui atteint depuis quelques années une dimension jadis et encore naguère inimaginable.

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[1]
 Michel Schneider, Le miroir des princes, éd. Flammarion, 2013. 
[2]
Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, éd. Stock, 2013.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

On pourrait vous suivre sans réserves , cher Alexis , si les hommes politiques se contentaient des miroirs que leur tendent les médias audiovisuels . Mais les meilleurs d’entre eux se gardent bien de se limiter à cette facilité . Prenons François Fillon , candidat auquel va mon estime . Qu’a-t-il fait depuis trois ans ? D’abord , il a eu le courage et l’honnêteté de dresser un bilan du quinquennat au cours duquel il était à Matignon . Comme pourrait dire Charles Pépin , qui vient de consacrer un excellent livre à ce sujet ,  » il a appris de ses erreurs  » . Ce n’est pas si mal, non ? Pas narcissique , en tous les cas . Ensuite , pour élaborer son programme – que ses concurrents ont joyeusement pompé – l’ex Premier ministre n’est pas resté le cul sur sa chaise , mais a parcouru le pays , histoire d’écouter les Français et de recueillir leurs suggestions . Ce n’est qu’une fois cette double démarche accomplie , qu’il s’est attaqué à la rédaction de son livre-programme,  » Faire  » . Puis, il a écrit , en réaction aux attentats , un second livre ,  » Vaincre le totalitarisme islamique « . Histoire d’appeler un chat un chat , plutôt que de courir les plateaux où l’on pratique cette dérive poisseuse du journalisme , l’infotainment . Les primaires ne sont-elles qu’un simple duel narcissique , demandiez-vous ? Je ne crois pas . Il semble bien que les Français y voient plutôt une véritable occasion de faire un choix raisonné entre les programmes et les hommes qui les portent . La culture du ricanement , le relativisme paresseux , la chasse au bouc émissaire n’ont pas encore eu raison de la passion démocratique dans notre pays . Qui s’en plaindra ?

par Philippe Le Corroller - le 16 octobre, 2016


Cher Philippe,
Je suis globalement d’accord avec vous : Francois Fillon (quoiqu’on pense de son programme) semble digne et moins soumis au narcissisme que les autres candidats. Mais je veux bien parier avec vous qu’il ne sera pas élu même s’il a objectivement remporté le débat. Car c’est le système politico-médiatique qui sacralise le narcissisme comme le montre bien Michel Schneider. La question des personnes est secondaire …

par Alexis Feertchak - le 16 octobre, 2016



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