iPhilo » Trump : le déchaînement des passions démocratiques

Trump : le déchaînement des passions démocratiques

9/11/2016 | par Luc Ferry | dans Monde | 6 commentaires

 

FORT WORTH, TX - FEBRUARY 26:  Republican presidential candidate Donald Trump speaks at a rally at the Fort Worth Convention Center on February 26, 2016 in Fort Worth, Texas. Trump is campaigning in Texas, days ahead of the Super Tuesday primary.  (Photo by Tom Pennington/Getty Images)
Download PDF

Nous republions cette tribune de Luc Ferry parue dans iPhilo en janvier 2014. Alors que Donald Trump a été élu très largement aux Etats-Unis, elle mérite probablement d’être (re)lue. 

Machiavel, comme l’avait montré Claude Lefort, fut sans doute le premier grand penseur de la démocratie moderne. Pourquoi ? Parce qu’il suggérait au Prince d’asseoir son pouvoir, non sur l’armée, la police ou les riches – ces gens là peuvent toujours vous trahir –, mais sur les passions les plus communes, c’est à dire sur le peuple. Hobbes, reprendra l’idée fondant la puissance de son Léviathan sur la peur. Mais c’est sans doute  Tocqueville qui poussera le plus loin l’analyse de ces passions  qu’il disait « démocratiques »  parce qu’elles sont, au sens étymologique du terme,  les plus vulgaires et les plus répandues. Il faut aujourd’hui, les temps ayant changé, reprendre l’idée et pousser plus loin l’analyse tocquevillienne.  Si la philosophie, comme le disait Hegel, est « l’intelligence de l’époque », « son temps saisi dans la pensée », (ihre Zeit in Gedanken erfasst), il est tout à fait pertinent philosophiquement de tenter d’identifier et de nommer correctement les passions démocratiques  qui traversent nos sociétés laïques. Il me semble qu’il en  existe quatre, quatre sentiments puissants qui fournissent la tonalité dominante des grands courants politiques.

L’indignation, d’abord, qui est le ressort le plus constant d’une extrême gauche dont la fonction tribunicienne reste bien supérieure au nombre de ses électeurs. La peur, ensuite, qui est le fond de commerce ordinaire de l’écologie politique, comme en témoignent les films écocatastrophistes qu’on nous inflige à longueur d’écran. Vient  ensuite la jalousie  (ou l’envie), qui est, sinon l’apanage, du moins le carburant principal d’une gauche dite « modérée », celle qui « n’aime pas les riches » … mais rêve quand même d’en faire partie (voyez Cahuzac). Héritière d’un certain catholicisme social, elle tient que le scandale n’est pas la pauvreté, mais la richesse (celle des autres) – sans comprendre, comme le disait déjà Aristote, que le véritable ennemi est la misère et qu’il vaut mieux être riche pour être généreux. Enfin, la passion la plus puissante entre toutes reste la colère. A l’encontre d’une analyse absurde, bien que répétée à satiété par la gauche bien pensante comme par la droite molle, c’est elle, et nullement la peur, qui anime le Front national. Il suffit d’observer les Le Pen pour voir qu’ils sont tout sauf peureux. Ils manifestent au contraire en permanence un réel courage, à commencer par celui de se faire détester par une large majorité de leurs concitoyens. Prêts à affronter les débats les plus violents et les plus pénibles, les leaders du Front n’ont ni honte ni pusillanimité d’aucune sorte. En revanche, la colère bout en eux comme si les réchauds qui les animent brûlaient jour et nuit. Il en va de même de leurs électeurs. Exaspérés par la petite et moyenne délinquance, par les incivilités qui se développent en tout impunité, ils se révoltent,  du reste non sans raisons, contre l’atmosphère de veulerie et de laisser-aller général.

On objectera – à juste titre – que cette typologie est trop rigide, attendu que les passions se mêlent et s’entrecroisent. Par exemple, les frontistes de droite sont tout autant indignés que ceux de gauche, ces derniers étant aussi colériques que leurs confrères de l’autre extrême auxquels ils ressemblent d’ailleurs à s’y méprendre. C’est vrai,  mais il s’agit ici de saisir des dominantes, pas des exclusives. Dans ce contexte de déliquescence dépressive, il est crucial que l’Etat se ressaisisse, qu’au lieu de nous assurer qu’il « tient le cap », il accepte d’en changer pour  faire enfin le job, pour mettre en place les mesures que tous les observateurs  raisonnables, de droite comme de gauche, appellent de leurs vœux : un gouvernement de 15 ministres, une réduction drastique du nombre d’élus, une vraie réforme du mille feuille territorial, un allongement significatif de la durée de cotisation pour les retraites, une baisse des impôts les plus absurdes compensée par un point de TVA sociale par an, etc, bref, tout ce que la droite aurait du faire et n’a pas fait. Pour cela, il faut du courage, à commencer par celui de changer des alliances avec des écologistes et une  Gauche de la Gauche qui plombent toute audace. C’est risqué, bien sûr, mais ne vaut-il pas mieux mourir debout, en ayant fait quelque chose pour le pays, que chassé du pouvoir  par la petite porte ?  Ces mesures d’urgences sont d’autant plus vitales aujourd’hui que le Président de la République, incarnation de l’Etat, perd chaque jour davantage, sinon sa légitimité, du moins son autorité. Or lorsque l’Etat s’abaisse, et là encore l’analyse tocquevillienne est précieuse, les passions les plus communes et les plus funestes s’emparent de la société civile.

A quoi sert en effet l’Etat ? Pas seulement à conduire une politique, en principe orientée vers l’intérêt général, mais aussi, et peut être même avant tout, à offrir un lieu où le corps social se représente son avenir  et prend pour ainsi dire conscience de lui-même. Il est un peu, pour la nation, l’équivalent du cerveau pour un corps humain, le site de la conscience de soi. Quand il cesse d’être crédible, quand il n’est ni aimé, ni même détesté, mais regardé comme insipide, incolore et inodore, alors c’est la tentation de la désobéissance civile qui s’instaure : des manifestants qui cassent sans vergogne les biens publics, des citoyens qui fuient l’impôt, des maires qui ne veulent plus appliquer la loi, comme si les décisions du pouvoir législatif pouvaient désormais se choisir à la carte, bref, c’est la République, la res-publica, qui s’ouvre aux vents mauvais.

 

Luc Ferry

Luc Ferry est un philosophe français, ancien Ministre de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche (2002-2004). Agrégé en sciences politiques et en philosophie, il est professeur émérite à l’Université Paris 7-Diderot et ancien président du Conseil d’analyse de la société. Traducteur d’Emmanuel Kant, il a publié de nombreux ouvrages : La Pensée 68 : Essai sur l'antihumanisme contemporain (1985, avec Alain Renaut) ; Le Nouvel Ordre écologique (1992) ; Apprendre à vivre (premier tome en 2006, second tome en 2008) ; La révolution de l'amour. Pour une spiritualité laïque (2010) et L’invention de la vie de Bohème (2012). Suivre sur Twitter : @FerryLuc

 

 

Commentaires

Pleinement d’accord avec ce texte de Luc Ferry qui , publié en 2014, n’a effectivement pas pris une ride . Au lendemain d’un  » déchaînement des passions démocratiques » aux Etats-Unis, je m’interroge : aurons-nous aussi , en France, la gueule de bois en mai 2017 ? C’est probable , si nos élites politico-médiatiques continuent à ne pas entendre la France qui souffre, minée par la perte d’emplois et les attaques contre son identité . Six mois pour vraiment réfléchir et éviter la même mésaventure, ça devrait être suffisant, non ? Le pays a besoin que les gens raisonnables de droite, du centre et de gauche, se retrouvent autour d’un gouvernement capable de bâtir une alliance à l’allemande , afin d’engager les réformes nécessaires pour rebondir. C’est dans cette optique, me semble-t-il, qu’au lieu de continuer à disserter , il faut aller voter les 20 et 27 novembre aux primaires de la Droite et du Centre . Votons pour un candidat assez lucide et résolu pour oser un programme de transformation radical . Mais assez équilibré pour écouter ceux qui ne pensent pas comme lui et passer avec eux des compromis constructifs. Si nous négligeons cette opportunité, ne venons pas ensuite geindre sur le malheur du temps . Nous l’aurons bien cherché.

par Philippe Le Corroller - le 9 novembre, 2016


J’ ai le sentiment que c’est déjà joué pour la primaire de droite. Non?

par Hansen-love - le 9 novembre, 2016


Une élection  » déjà jouée  » ça n’existe pas . Ce n’est qu’un fantasme d « élites » déconnectées , qui prennent ensuite le réel en pleine figure , comme on vient , une fois de plus , de le constater .

par Philippe Le Corroller - le 9 novembre, 2016


Bonjour,

On ne pourrait ne pas voir une parallélisme entre cette élection et la future présidentielle Française . Nous identifions mieux, les pourquoi et les comment le souffle d’un populisme silencieux, qui progresse partout au coeur des démocraties.

Il s’agirait d’une grande et inaudible fatigue des peuples, toutes catégories sociales, déconnectées – pauvres et riches, hommes et femmes, rejetant des « valeurs » qui n’ont plus la cote à la lessiveuse. Mondialisation, immigration, nationalisme, racisme, inégalité, manipulation, terorisme…

Les peules las, à bout d’espoir ruiné, se lâchent, et votent contre les attendus : pour voir… Nous sommes, c’est dans l’ordre de la logique, arrivés à la fin d’un cycle. Les peuples cherchent à travers les urnes, une sortie.

Ils ne veulent plus trainer leurs pas dans le dédale ou les voix,en écho, se répondent en langage entendu.

Ce faisant, ils se jettent à l’épreuve d’un imprévisible avenir, et prennent tous les risques pour donner un sens à leurs existence. Les peuples veulent pousser les élites et leurs logiciels dans le passé.

La plus grande démocratie a franchi le pont. Un gouvernement de coalition sincère des meilleurs d’entre nous, attend son heure en France ?

Oui, c’est possible. Faut-il y croire.

par philo'ofser - le 10 novembre, 2016


Mon propos semblant nécessiter une explication de texte , la voici . La gauche de gouvernement semblant avoir peu de chances d’être présente au second tour de la présidentielle, face à Marine Le Pen, nous serons tous , que cela nous plaise ou non , amenés à voter pour le candidat de la Droite et du Centre . Si nous souhaitons que celui-ci soit à la fois assez courageux pour oser les réformes – forcément désagréables pour beaucoup – dont le pays a besoin et assez mesuré pour le sortir de l’hystérie et lui donner confiance, il me semble indispensable de voter aux primaires des 20 et 27 novembre prochain . Un impératif catégorique , aurait dit Kant !

par Philippe Le Corroller - le 10 novembre, 2016


Excellent écrit, d’un style élégant, même si je ne partage pas toutes les analyses, ni les remèdes.
Quelques points : un peu de perspective sur l’histoire contemporaine devrait permettre de se dire que le nadir de la vie politique américaine moderne a DEJA été atteint dans la réélection de George W. Bush. Le pire, pour l’instant, est derrière.

Pour la grande lassitude qu’engendre le processus démocratique à la longue, processus qui, par nature, invite à rassembler (le peuple) autour du dénominateur commun le plus bas, je vous invite à une petite comparaison à travers la traduction latine des « Noctes Atticae », rédigé par Aulu-Gelle, un érudit, pendant le deuxième siècle après J.C. Ce dernier raconte un incident de la vie de Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome, qui a été écarté pour mettre en place la République (où l’on voit que les passions… restent les passions, et que les temps ont changé moins que Luc Ferry ne le croit).
Voici le texte, traduction peut-être un peu libre de ma part ; les lettrés peuvent aller vérifier s’ils le désirent :
« Une vieille femme inconnue et étrangère s’avança vers Tarquin portant neuf livres à la main qu’elle disait être de divins oracles, et qu’elle voulait vendre. Tarquin en demanda le prix. Elle nomma un prix astronomique, et Tarquin se moqua d’elle, en pensant qu’elle était démente en raison de son âge. Sur quoi, elle prit trois livres des neuf, les installa sur un brasier dans la pièce et les fit brûler jusqu’en cendres. Puis elle demanda à Tarquin d’acquérir les six livres restants pour le prix des neuf. Tarquin rit encore plus, disant qu’elle était folle à lier. Et elle prit encore trois livres sur les six, et leur fit subir le même traitement. Ensuite, elle se tourna calmement vers Tarquin pour lui demander d’acquérir les trois restant pour le prix initial. Tarquin se tut, changea de contenance en devenant sérieux, car il comprit que la détermination, le courage de la vieille femme étaient à respecter, et qu’il ne fallait pas l’humilier. Ainsi, il acquit les trois livres restant au prix qu’elle avait demandé pour les neuf. »

J’aime bien cette histoire que je viens d’apprendre dans le cours de Latin. Demandons-nous… quel candidat pour une élection présidentielle en Occident démocratique à l’heure actuelle serait capable de s’affranchir de la petite case « rationnel » et « économe » pour accomplir le geste du roi Tarquin, superbe ou pas ? Je pense que Tocqueville avait déjà vu la logique à l’oeuvre, d’ailleurs, et que Luc Ferry exprime SA nostalgie des époques lointaines (oh combien compréhensible à mes yeux) où l’Homme n’avait pas d’avions, de voitures, d’ordinatueurs, mais où il n’était pas une fourmi (ou moins, en tout cas).

Par contre, il ne faudrait pas être trop aveugle sur ce que constitue l’Etat en ce moment. Une séance de « I, Daniel Blake » montre à quel point l’Etat moderne déchoit à un contrôle concentrationnaire sur nos vies administratives, résumées sous les chiffres qui nous définissent pour la modernité sous le contrôle suprême de l’ordinateur, dont il faut regarder l’étymologie de près pour encore trouver la trace de Dieu (celui-là, chaque fois qu’on le repousse dans la boîte, il continue de ressortir ailleurs…). Ces chiffres ont raison de nos visages, et c’est bien triste tout cela.

Je résume : ce qu’il y a de navrant dans notre situation actuelle, c’est de constater à quel point nous avons perdu le sens de la perspective sur notre histoire, et nos vies. Quelle… histoire est possible sans perspective ?

par Debra - le 10 novembre, 2016



Laissez un commentaire