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Nouvel an: vaut-il mieux attendre ou favoriser le bonheur à venir ?

1/01/2017 | par D. Guillon-Legeay | dans Art & Société | 1 commentaire

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Nous célébrons la nouvelle année en espérant qu’elle comblera nos voeux de santé, d’amour, de richesse, de prospérité et de bonheur. Nous espérons que toutes ces choses adviendront; mais qu’en savons-nous? Pour l’instant, rien encore… D’où cette question simple: que pouvons-nous faire pour que ce bonheur advienne ? 

Que nous réserve l’année qui vient? Telle est l’inévitable question que chacun d’entre nous se pose, à l’orée de la nouvelle année. Nous espérons bien sûr la venue de la joie, du plaisir, du succès, de l’amour, de l’argent. Et nous redoutons la survenue du malheur, du chagrin, de la maladie, de la souffrance. En sommes, nous espérons connaître le bonheur et éviter le malheur. Quoi de plus naturel en effet ?

Sans être ni aruspice, ni prophète, ni devin, on peut présumer que cette année nous apportera mille et une choses, certaines joyeuses ou tristes, d’autres surprenantes ou insignifiantes. Car pourquoi en irait-il autrement ? En dépit de nos attentes, la réalité extérieure ne va pas se transformer du tout au tout, comme par enchantement. C’est en quoi les réjouissances de fin d’année me paraissent toujours un peu dérisoires.

Tout changer pour que rien ne change

A cet égard, il faut noter que nous sommes profondément ambivalents : nous souhaitons le changement autant que nous le redoutons. D’un côté, si aucun changement majeur ne survient, nous nous sentons confortés dans nos habitudes et dans nos certitudes ; mais, en même temps, nous craignons de vivre une existence morne et ennuyeuse. D’un autre côté, si un changement de quelque importance vient à se produire, nous sommes séduits par l’attrait de la nouveauté; mais, en même temps, nous sommes déstabilisés par l’inconnu et l’angoisse nous étreint. Sans cesse, nous balançons entre l’espoir de préserver ou de connaître le bonheur et la crainte de le voir nous échapper. Idéalement, « il faudrait que tout change pour que rien ne change » (selon la belle formule de prince Salina dans Le Guépard, magnifique roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, mis en scène par Luchino Visconti).

Comment faire pour être heureux ?

La vraie question est bien de savoir comment faire pour être heureux ? Elle n’est pas neuve bien sûr – elle est même aussi vieille que la réflexion philosophique, au point d’y occuper une place centrale ! Il n’empêche : la question est bien de savoir comment atteindre ou comment préserver cet état de satisfaction? Faut-il attendre le bonheur ? En d’autres termes, faut-il attendre que les circonstances nous soient favorables ? La notion de bonheur peut se définir de deux manières : soit négativement, comme absence de souffrance ; soit positivement, comme un état stable et durable de satisfaction. On observera que, indépendamment de tout contenu assignable, ces deux conceptions du bonheur ont en commun l’idée d’une conjonction favorable entre l’ordre de nos désirs et l’ordre du monde, tant sur le plan matériel que sur le plan moral. Sur ce point, l’étymologie est éclairante : les termes de bonheur et de malheur renvoient au vieux mot français d’heur, lui-même dérivé du latin augurium qui signifie « augure »,«chance ».

D’un côté, parce que nous ne sommes pas maîtres des événements, il semble légitime d’attendre le bonheur, c’est-à-dire de l’espérer comme s’il devait advenir. Comment pourrions-nous vivre bien sans cet espoir ? Mais, d’un autre côté, n’y a-t-il pas quelque chose d’absurde dans cette attente passive d’un bonheur survenant comme par hasard ? N’est-ce pas prendre le risque d’attendre longtemps et, ainsi, de n’être jamais heureux? Et surtout, n’est-il pas insensé d’attendre le bonheur comme s’il devait venir inévitablement? Pourquoi la réalité devrait-elle s’accorder avec l’ordre de nos désirs, sinon dans notre imagination ?

Le bonheur est dans la création

Le bonheur est-il seulement et vraiment affaire de chance, de circonstances favorables ou, au contraire, d’initiative personnelle, de démarche active, consciente, lucide ? Pour ma part, j’opte pour la seconde hypothèse. Je pense que rien d’important ne peut se produire dans notre existence si nous ne sommes capables ni de vouloir les choses qui dépendent de nous, ni d’accepter et de supporter celles qui ne dépendent pas de nous, selon la célèbre distinction proposée par le philosophe Épictète. Par exemple, entreprendre un projet, c’est se montrer actif ; attendre qu’une occasion se présente « à l’insu de notre plein gré » ou jouer à la loterie, c’est se montrer passif. Il me semble important de bien comprendre que le bonheur est une œuvre à construire plutôt qu’un cadeau « tombé du ciel ». Il faut se comporter de telle sorte que nous puissions prendre notre destin en main, et non que le destin se saisisse de nous. Contrairement à ce que l’on affirme trop souvent, je ne partage pas cette conception romantique et romanesque selon laquelle « le bonheur est une page blanche et sans histoire». Conception tragique de l’existence humaine que je considère non seulement comme déprimante dans ses conséquences, mais encore fausse dans son principe, car elle présuppose que le bonheur serait vide de sens et dépourvu d’intérêt, et que seul le malheur a une histoire, c’est-à-dire une réalité et une consistance qui le rend digne d’être raconté. Que les poètes, les romanciers et les journalistes trouvent leur compte dans cette propension au malheur ne m’étonne guère: leur engouement reflète l’appétit des foules pour les histoires pleines de drames. Il n’en demeure pas moins que c’est une façon bien singulière de rater l’essentiel du bonheur, à savoir qu’il participe d’une création perpétuelle, qu’il procède d’un effort incessant pour exister et s’affirmer dans l’existence !

Bien sûr, tous les hommes ne sont pas égaux devant le bonheur et le malheur. Certains ont en apparence « tout pour être heureux », et ne réussissent pourtant pas à l’être ; à l’inverse, d’autres semblent voués au malheur, et réussissent pourtant leur vie. Mais alors, qu’est-ce qui fait la différence ? « Si le bonheur existe, c’est une épreuve d’artiste » écrivait Michel Berger dans Cézanne peint. Ainsi, il est possible de montrer que les couples heureux sont d’abord ceux qui ont lutté pour préserver leur désir et leur projet de vivre ensemble, en dépit des moments de découragement, des épreuves, des tentations et des faux-pas. De même, les peuples heureux sont ceux qui jouissent de la liberté après s’être affranchis de la tyrannie, qui ont créé les conditions de la prospérité en travaillant à éradiquer la misère et l’injustice ou, dans un autre cadre, qui vivent en accord avec leurs valeurs, leurs croyances et leur environnement.

De notre courage dépend notre liberté

Le bonheur est de l’ordre de la conquête, et non de la fatalité. Qu’il faille compter avec les événements extérieurs, avec le moment opportun (les Grecs utilisaient le terme de kaïros), cela est certain, car on ne saurait faire abstraction du réel. Mais il ne suffit pas que l’occasion se présente ; il faut encore que l’esprit la reconnaisse et décide de s’en emparer avec courage et détermination. Par exemple, pour réaliser un projet préalablement mûri, ou encore laisser enfin éclore un désir enfoui

« Il n’est point de bonheur sans liberté ni de liberté sans courage » disait excellemment Périclès, l’un des pères de la démocratie athénienne. Je ne connais pas de meilleure formule pour nous indiquer la voie vers notre bonheur. Certes, elle ne permet pas de d’assigner un contenu spécifique au bonheur (celui-ci reste à définir par chacun et pour chacun, pour un individu comme pour un peuple) ; en revanche, elle permet de déterminer les conditions de possibilité du bonheur, à savoir : la liberté de penser, de décider et d’agir ainsi que le courage d’affronter l’adversité.

*****

Post scriptum : Nous vous présentons ici la version modifiée de l’article publié le 1er janvier 2015 sur notre site. Les événements se succèdent sous une apparence chaotique, mais la question abordée reste d’une intemporelle actualité – DGL

 

 

D. Guillon-Legeay

Professeur agrégé de philosophie, Daniel Guillon-Legeay a enseigné la philosophie en lycée durant près de vingt-cinq ans en lycée. Actuellement chargé de mission au Pôle Numérique de Créteil, il tient le blog Chemins de Philosophie. Suivre sur Twitter: @dguillonlegeay

 

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Commentaires

« To be, or not to be–that is the question :
Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles
And by opposing end them… »

« Etre ou ne pas être, voilà la question :
S’il est plus noble, dans l’âme de souffrir
Les coups, les flèches d’une outrageante fortune
Ou de prendre les armes contre une mer de douleurs
Et, en s’y opposant, y mettre fin. » Hamlet, Acte III, i.

Il n’y a pas de poète plus grand que Shakespeare, et pas de pièce plus critique que « Hamlet » pour interroger le couple « actif/passif » dans son rapport avec la pensée.
Mais Hamlet ne dit pas : « est-ce que JE serai plus heureux si je souffre, et endure mon malheur ou si je mets fin à mes jours ? » Il dit : « Est-IL plus NOBLE ? »
La différence est énorme. Hamlet ne souffre pas d’égocentrisme (cartésien).
On peut encore espérer qu’il y a des attentes fécondes et actives dans nos vies, et cela peut nous donner le moyen de patienter, sans forcément savoir ce que l’avenir nous réservera.
Il est bon de pouvoir déployer un courage… VIRtuous, mais point trop n’en faut. Il vaut mieux chercher à appliquer les vertus dans les lieux où ils rendent vertueux, et ne pas chercher à tout prix à les généraliser, en les transposant partout. Le mieux….

La citation de Lampedusa est une excellent définition de la REvolution. Son livre explore le déploiement de la pensée républicaine dans la société sicilienne imprégnée de loyautés féodales.

Et puis, restent les très grandes questions, à la fin.
Le bonheur individuel, peut-il être un idéal ? Un idéal… privé ?
S’il peut être un idéal, comment façonne-t-il le corps social, et quel LIEN social rend-il possible, si tant est qu’il rend possible… du lien social ?
Une société est-elle possible sans lien social ?
Le bonheur individuel prôné comme la libération de toute forme de contrainte…. sociale, dans la corruption inévitable des idéaux des Lumières, pourrait configurer de la contrainte sociale par défaut (de lien social, entre autres), dans la mesure où nous ne pouvons pas savoir les conséquences à long terme de ce que nous faisons. Cela nous reste caché à l’endroit où nous sommes au moment d’agir, et ne se dévoile que dans l’après coup.
Pour l’instant, je demeure très pessimiste sur ces questions…

Bonne année à vous. Et merci de votre patience.

par Debra - le 2 janvier, 2017



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