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Sortir du manichéisme, des roses et du chocolat

9/03/2017 | par Catherine Kintzler | dans Art & Société | 1 commentaire

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RECENSION : Dans son livre Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat, Martine Storti s’en prend aux «oppositions paresseuses» qui tiennent trop souvent lieu de pensée sur les questions dites «d’identité» et propose une analyse – qui est aussi une mise à plat – de leur profonde complicité.

Pour aller plus loin : Martine Storti, Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat, éd. Michel de Maule, 2016. 

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture superficielle de son titre principal, le livre ne plaide pas en faveur d’un « juste milieu » tiède renvoyant dos à dos les « concurrences identitaires » : il montre en quoi les grilles d’interprétation convenues, en exerçant une sorte d’attraction d’autant plus toxique qu’il est facile de s’y abandonner, appauvrissent et même interdisent la pensée.

Ces grilles, parcourues avec minutie, se présentent comme deux ornières parallèles. À la fois complices et adversaires, mutuellement fascinées par leur symétrie, conjointement déterminées par l’actualité tragique des attentats et par l’abandon des territoires perdus de la République, des lectures en forme de système s’alignent, se répondent et occupent le champ médiatique dans un appauvrissement spectaculaire général.

C’est cette symétrie même et son cortège d’idées grossières, taillées pour l’exhibition, que Martine Storti entend refuser, ce qui suppose la mise en évidence de leurs communs mécanismes :

« […] refuser cette correspondance à la fois inversée et exclusive d’opinions qui nous étouffe. Dire non pour respirer.
« Dire non à ceux qui ne voient que l’antisémitisme ou que l’islamophobie, les uns et les autres nous obligeant à mesurer lequel est le plus développé et le plus dangereux. Dire non à ceux qui ne voient dans les « issus de l’immigration », surtout s’ils sont jeunes, que menaces contre l’identité française et la France elle-même et à ceux qui ne les regardent que comme des « dominés », des « victimes », donc à jamais intouchables et même irresponsables. Dire non à ceux qui rangent toute critique de l’islam dans l’islamophobie, et à ceux qui rendent complice du terrorisme quiconque ne met pas tous les musulmans dans le sac du fanatisme islamiste. Dire non à ceux qui jugent que l’antiracisme est pire que le racisme et à ceux qui sont aveugles à la part d’identitaire et de communautarisme que comprend l’antiracisme.
Dire non aussi à ceux qui transforment les femmes en marquage d’une identité, nationale ou religieuse, ou qui nient, par idéologie, l’historicité de leur émancipation. […] Ce fonctionnement est à l’œuvre sur bien des enjeux, avec des oppositions dogmatiques, et souvent des manipulations, il met en scène des confusions systématiquement entretenues, ce qui, par exemple, transforme tout défenseur du libéralisme culturel en acteur de la financiarisation du monde et de l’écrasement des prolétaires autochtones. Ou encore fait du féminisme tantôt l’autre nom de l’impérialisme occidental et du néocolonialisme, tantôt l’une des composantes de l’horreur sociétale, responsable de l’abandon du peuple et de la montée du Front national. » (1)

Une mauvaise manière d’apprécier ce livre consisterait à le réduire à l’énumération du double chapelet formé par ses « objets » de référence en en fétichisant les repères remarquables (par exemple Michéa, Finkielkraut, R . Camus, Zemmour… vs le PIR, Bouteldja, Plenel, Delphy…). En effet, le lecteur qui aurait envie de lui faire un mauvais procès ne manquera pas d’utiliser ce procédé réducteur pour glaner des occasions de dire que le chien a la rage et de s’en détourner… En s’en prenant à tel ou tel point et en le vidant de l’appareil critique qui l’alimente (2), on pourra toujours dénicher un prétexte facile pour jeter le bébé et l’eau du bain – c’est-à-dire pour ne pas lire et refuser d’entrer dans la pensée de l’auteur : « mettre Finkielkraut et Zemmour dans le même sac, non quand même elle exagère… ! ; et puis pourquoi n’est-il pas question de X, de Y, de Z ? ».

Alors, plutôt que d’aligner ici sommairement et abstraitement des noms propres invitant à pinaillage, je préfère schématiser et faire fonctionner l’idée principale. Devant les affirmations et les exactions communautaristes, devant les ravages du marquage religieux, devant l’extension de l’islam politique, brandir « l’identité française » et crier à l’invasion du « repeuplement » en appelant l’antériorité chrétienne à la rescousse, c’est consentir à structurer sa pensée de la même manière que ceux qui hurlent à « l’islamophobie » en entendant la moindre critique de l’islam, qui vont jusqu’à taxer un mariage mixte de geste colonial et raciste, et qui voient dans la laïcité « un outil de domination ». Il convient de préciser, cependant, que ces derniers n’hésitent pas à excuser (et même à soutenir) un bras plusieurs fois meurtrier et dont on peut craindre d’autres actes sanglants – ce qui fait une grosse différence. Mais le mécanisme de pensée est le même et son élucidation est un acte de salubrité intellectuelle : pour lutter contre un communautarisme identitaire, faut-il se mettre à lui ressembler ? Car ce que partagent alors les uns et les autres, à travers une structure commune qui les relie au cœur même de leur opposition, c’est une « extension du domaine de l’identité ».

Pour mettre en évidence ce fléau, tel celui d’une balance dont les plateaux s’opposent en vertu d’une solidarité mécanique autour d’un appui qui permet d’en comprendre le fonctionnement inversé, Martine Storti recourt fort pertinemment à une question centrale qui joue le rôle de révélateur et de discriminant par un éclairage transversal : les droits des femmes. C’est sur elle que s’ouvre le livre, avec le rappel de la double réception calamiteuse dont la Saint Sylvestre 2015 de Cologne fut l’objet :

« […] l’événement, pourtant sidérant, fut rapidement intégré à une grille de lecture préétablie. Pour les un(e)s, il fallait vite le banaliser, en affirmant que les violences sexuelles contre les femmes étaient le fait d’hommes de tous temps, de tous pays, de toutes cultures et de toutes religions. Telle était la manœuvre : mettre un signe égal entre tout pour échapper à l’opprobre suprême, le racisme, et ne pas faire le jeu de l’extrême droite, des opposants à l’immigration, des tenants du choc des civilisations et des cultures. Pour d’autres, il s’agissait bien de s’autoriser de cette chasse aux femmes pour faire la chasse aux immigrés, aux réfugiés, aux Arabes, aux musulmans, tous mis dans le même sac, tandis que des antiféministes affirmés, des opposants constants à l’émancipation des femmes s’affichaient dans l’instant en apôtres de leur liberté. » (3)

Ce fil rouge parcourt le livre, l’éclaire, l’arrime solidement à un noyau dur de pensée qui fait constamment signe au lecteur, lui sert de boussole et se cristallise dans l’image finale des roses et du chocolat :

« Du pain et des roses, voilà ce que réclamaient des ouvrières au début du XXe siècle. Opposant social et sociétal, certains s’autorisent du peuple pour lui refuser les roses. Comparant le féminisme à du chocolat, d’autres veulent l’interdire au nom de ce qui se donne pour une loyauté religieuse ou communautaire. » (4)

En réaffirmant obstinément ce qu’un déplorable balancier s’acharne à évacuer, à ne jamais mettre à l’ordre du jour au prétexte que ce seraient là des chemins de perdition, le sous-titre du livre – Des roses et du chocolat – dit du même coup qu’il y a urgence, en retrouvant l’esprit du 11janvier, à « oser prononcer des mots anciens, Lumières, unité du genre humain, universel. » (5)

© Catherine Kintzler, 2017 : cet article a été originellement publié sur le blog « Mezetulle»

(1) Paris : Michel de Maule, 2016.
(2) p. 11-12. Voir aussi l’article sur le blog de l’auteur.
(3) Notamment des citations très précises, scrupuleusement référencées dans les notes
(4) p. 10
(5) p. 120 et art. cité
(6) p. 135

 

Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est une philosophe française, spécialiste d'esthétique et de la laïcité, née en 1947. Docteur et agrégée en philosophie, elle est professeur émérite de l'Université Lille III et vice-présidente de la Société française de philosophie. Elle est notamment l'auteur de Qu'est-ce que la laïcité ? (Vrin, 2007). Nous vous conseillons son excellente revue numérique Mezetulle, partenaire éditorial d'iPhilo.

 

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Commentaires

J’ai été éblouie dernièrement en lisant un article de Jacqueline de Romilly dans « Tragiques Grecques au fil des Ans » qui s’appelle « Andromaque, je pense à vous ». Dans cet article dense et lumineux, Madame de Romilly évoque l’image particulièrement forte de la rencontre entre Hector et Andromaque, dans l’Iliade, cet.. hymne à la guerre… où les deux parents s’attendrissent devant leur jeune enfant qui a peur du casque d’Hector, qui s’apprête à défendre Troie, sous le siège des Grecs.
Elle fait remarquer que la hantise de Hector de voir DANS SON IMAGINATION Andromaque réduite en esclavage, emmenée en captivité dans un pays étranger, séparée des siens, cette… image qui se présente à son esprit, et qui motive son combat, constitue la première apparition du mot « libre » en Occident.
Ce mot… « libre »… est donc lié pieds et poings à l’image de la femme Andromaque réduite en esclavage… en Occident.
Pourtant, il y a d’autres femmes dans la littérature grecque qui ne se comportent pas comme Andromaque, et qui ne subissent pas son sort.
Il y a… Clytemnestra, qui, à ma connaissance, ne peut pas être apparentée à une victime. Il y a Médée. Il y a même Phèdre, une héroïne particulièrement complexe chez Euripide.
Il y a Hécube qui, certes, voit tous ses enfants, tous, anéantis, mais qui ne perd pas un instant sa grandeur et noblesse tragique dans son malheur.
Comment se fait-il qu’à l’heure actuelle, l’image de la Femme qui se dresse devant nous est celle d’Andromaque ?…
Avons-nous tant besoin de nous gargariser du mot « libre » que nous n’entendons et ne voyons rien d’autre dans nos vies ?
Ce que je peux dire d’expérience, la mienne, et celle d’autres (au féminin) autour de moi, c’est que celui OU CELLE qui détient le pouvoir (surtout le pouvoir de l’espace public…) ne commande pas l’amour, et bien souvent, les deux… s’excluent. Il en est ainsi. Toutes les manifestations du monde semblent pouvoir n’avoir aucun effet sur ce constat, d’autant plus que la modernité s’obstine à niveler la différence entre l’espace public et privé, le corps social et l’individu.
Donc.. peut-être peut-on commander le pain, mais on ne commandera pas les roses, pas plus qu’on peut commander la grâce, dans cette année qui marque l’anniversaire des 500 ans de la révolution de la Réforme.
Les roses… ÇA SE DEMANDE, à la rigueur, ou on les accepte quand elles sont offertes, mais… on ne les commande, ni ne les revendique.
C’est pourtant un comble qu’à l’heure actuelle ce qui fut la Déclaration des Droits de l’Homme est en passe de devenir une déclaration des Droits des Femmes ??…
C’est donc ça… le progrès ??
Allons, je dois reprendre mon tricot maintenant, en attendant que Dionysius, le Dieu nouveau, vienne me l’arracher des mains…

par Debra - le 9 mars, 2017



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