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Œdipe et l’Euro

19/02/2012 | par Alexis Feertchak | dans Eco

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Les photos d’Athènes où des bâtiments en flamme brûlent dans la nuit réveillent pour les peuples européens la peur très ancienne de la dislocation de l’ordre politique. Au-delà de la crise économique et financière qui touche la Grèce, c’est bien ce chaos politique qui est à la fois le phénomène le plus inquiétant et le défi le plus important à relever. On ne peut manquer d’observer dans ces péripéties du peuple grec la forme presque pure de ce qu’il a lui-même inventé, la tragédie. Mais au lieu d’être un objet créé et joué hors de la communauté pour prévenir les dangers à venir, la tragédie est aujourd’hui non en dehors mais au cœur de la Grèce elle-même. Les Grecs sont pour ainsi dire non plus spectateurs, mais acteurs, malgré eux. Qu’est-ce que sont ces manifestations qui tournent à la violence sinon un phénomène tragique de panique ? Au cœur de la tragédie antique, la panique joue en effet le rôle de cette force motrice qui permet au destin de se réaliser au fil des accidents de l’histoire. Si la forme tragique peut être observée dans la crise politique grecque, elle se retrouve aussi dans la crise économique et financière.

Quel est le rôle que joue l’euro dans cette tragédie ? La Grèce espérait gagner beaucoup lors de son intégration dans la zone euro. La crise qu’elle connaît actuellement apparaît du coup comme un retournement complet, comme une révolution au sens physique, sinon au sens politique. C’est, pour utiliser le vocabulaire tragique, une catastrophe, lorsque l’événement qui fixe le destin se révèle contraire à ce que l’on avait cru. Ainsi, Œdipe (Sophocle, Œdipe roi) , en sauvant Thèbes du Sphinx, ne pouvait imaginer être ensuite tenu pour responsable de la peste qui allait ravager la ville. Au départ, Œdipe était pour les Thébains le miracle venu de l’extérieur, mais le miracle s’est soudainement transformé en menace, puis en accident. Il en est de même pour la Grèce contemporaine qui voyait dans l’euro une si belle promesse qu’il était impossible de risquer de la perdre : mieux valait maquiller les comptes pour ne pas laisser échapper une telle occasion. Et pour se rassurer, il était toujours temps de remédier plus tard aux fraudes en tous genres. Cette poussière cachée sous le tapis a déclenché l’accident tragique : l’Œdipe divinisé a pris la figure du diable ; l’euro prometteur est devenu destructeur. Tous les ingrédients de la tragédie sont là : pour accélérer la réalisation d’une promesse située dans l’avenir, les foules démocratiques n’ont pas hésité à sacrifier leur présent et la réalité. Le rêve a été réalisé jusqu’au jour de l’accident au cours duquel la Grèce s’est soudainement réveillée au bord de la faillite, soudainement atteinte par la peste, comme Thèbes. Il a fallu la sauver, non pour elle-même, mais pour éviter la contagion à d’autres pays.

La tragédie qui tenait du champ de la possibilité a investi le champ de la réalité. Précisément, dans ce monde où le tragique ne s’écrit plus dans les livres, mais dans l’histoire, où le destin n’est plus volonté divine, mais volonté humaine échappée d’elle-même, la question de la survie de l’ordre politique est la question essentielle que l’Europe doit se poser. Citons le juriste et psychanalyste Pierre Legendre : « Fabriquer l’homme, c’est lui dire la limite (…) Sophocle et tous les autres, redites-nous la tragédie et l’infamie de nos oublis » (Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, 1996).

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

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