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Franz Liszt et l’esprit de liberté

15/05/2012 | par Bruno Moysan | dans Art & Société | 1 commentaire

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Liszt a payé chèrement le prix de la liberté : scandales, anathèmes, moqueries, solitude, incompréhension, indifférence. Même au plus fort de ses succès de pianiste pendant cette période virtuose qu’on a appelé aussi Glanz-Period, la remise en grande pompe du fameux sabre d’honneur, à Budapest, en 1841, et qui le sacrait héros de la cause nationale hongroise, lui a valu le quatrain suivant :

Parmi tous ces guerriers, Liszt seul est sans reproche,
Car, malgré son grand sabre, on sait que ce héros,
N’a vaincu que des doubles croches
Et tué que des pianos !

 Beaucoup plus tard, il écrira à son ami Odon Mihailovitch : « Tout le monde est contre moi. Catholiques, car ils trouvent ma musique d’église profane, protestants car pour eux ma musique est catholique, franc-maçons car ils sentent ma musique cléricale ; pour les conservateurs, je suis un révolutionnaire, pour les aveniristes un faux jacobin. Quant aux Italiens, malgré Sgambati, s’ils sont garibaldiens, ils me détestent comme cagot, s’ils sont côté Vatican, on m’accuse de transporter la grotte de Vénus dans l’église. Pour Bayreuth, je ne suis pas un compositeur, mais un agent publicitaire. Les Allemands répugnent à ma musique comme française, les Français comme allemande, pour les Autrichiens, je fais de la musique tzigane, pour les Hongrois, de la musique étrangère » (Franz Liszt, Lettre à Odon Mihailovitch, citée par Serge Gut, Liszt, p. 432). Liszt n’était pas véritablement plastique à son environnement tout en essayant vainement de s’y adapter, cela presque à l’excès. Nul n’aura plus que lui, en définitive, incarné l’esprit de liberté des modernes mais un esprit de liberté un peu composite où on retrouve à la fois, si l’on reprend la célèbre distinction de Tocqueville, des éléments de liberté aristocratique et de liberté démocratique : «  Cette notion aristocratique de la liberté produit chez ceux qui l’ont reçue un sentiment exalté de leur valeur individuelle et un goût passionné pour l’indépendance. Elle donne à l’égoïsme une énergie et une puissance singulière. Conçue par des individus, elle a souvent porté les hommes aux actions les plus extraordinaires ; adoptée par une nation tout entière elle a créé les plus grands peuples qui fussent jamais. […] D’après la notion moderne, la notion démocratique, et j’ose dire la notion juste de la liberté, chaque homme étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu’à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée. […] Chacun ayant un droit absolu sur lui-même, il en résulte que la volonté souveraine ne peut émaner que de l’union de la volonté de tous » (Alexis de Tocqueville, Etat social et politique de la France avant et depuis 1789, dans Oeuvres complètes, tome VIII, Paris, Michel Lévy, 1865, pp. 47-48).

L’une des particularités de Liszt est l’unité profonde de sa vie en dépit d’un apparent émiettement. Virtuose, compositeur, écrivain, penseur, il sillonne l’Europe et s’intéresse à tout : musique, philosophie, peinture, architecture, théorie politique, théologie. Né à la limite de la Hongrie et de l’actuelle Autriche sur les terres des Esterhazy, les mécènes de Haydn, il étudie à Vienne avec Czerny, l’unique élève de Beethoven, devient une des personnalités les plus en vue du monde parisien romantique, sillonne l’Europe, se fixe à Weimar puis à Rome et pour finir erre presque vingt ans entre Weimar, Rome et Budapest séjournant à peu près trois mois par an successivement dans ses trois villes. Chez ce personnage singulier, transgressif, qui ose vivre maritalement avec une comtesse, puis une princesse, et qui finit à l’étonnement de tout le monde tertiaire franciscain et nomade, les manifestations apparemment hétérogènes de la liberté convergent dans ce que Paul Bénichou a appelé « le sacerdoce de l’art » (Paul Bénichou, Le temps de prophètes, doctrines de l’âge romantique, Paris, Gallimard, 1977, p. 418). Le renversement du rapport de sujétion entre l’artiste et son environnement est la première manifestation musicale de cette liberté artistique émancipatrice qui aura été le grand combat de Liszt. En devenant virtuose-compositeur et compositeur-virtuose, Liszt quitte un type précis d’emploi qui était celui de la société de cour absolutiste, celui de compositeur de cour. Il quitte un type d’emploi normé et sécurisant même si il est assujetissant, celui de Lully à Versailles, Haydn à Eisenstadt et Mozart à Salzbourg, pour une situation beaucoup plus libre mais avec comme prix à payer une forte marge d’incertitude et d’imprévisibilité et une soumission cette fois aux lois de la concurrence et du marché. A un système de négociation à dominante bi-polaire artiste-mécène, ce qui n’empêche pas des négociations aussi avec d’autres partenaires comme les éditeurs par exemple ou encore la presse, fait place un système de négociations franchement multipolaire : artiste, public, presse, éditeurs, pouvoir politique, entrepreneurs de spectacles…

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Bruno Moysan

Professeur agrégé de musique et docteur en musicologie, Bruno Moysan, spécialiste de Liszt, a enseigné les relations entre la musique et la politique à Sciences Po Paris de 1998 à 2011 et enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Il est auteur de Liszt, Gisserot, 1999 (Prix 2000 de l’Association des Professeurs de Sciences Po), de Liszt, virtuose subversif, Symétrie, 2009 (Prix des Muses) et co-auteur de Culture et religion, Atlande, 2002. Ce texte reprend des éléments d’une conférence plus développée donnée à l’Académie Royale de Belgique, le 22 octobre 2011, jour anniversaire du bicentenaire de la naissance de Liszt.

 

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