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Les dieux sont dans le smartphone

10/06/2012 | par Thibaud Zuppinger | dans Implications Philosophiques, Science & Techno

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La scène se passe il y a longtemps, dans une contrée reculée. Et il pleuvait. Des étrangers avaient fait une longue route pour rencontrer enfin le philosophe. Ils espéraient une rencontre grandiose, intimidante, à l’image de la réputation de sagesse qu’Héraclite possédait dans tout le monde grec. Quelle ne fut pas leur déception de voir le philosophe retranché dans sa cuisine, blotti au coin du feu, tel un Descartes dans son poêle afin, selon Aristote, de se réchauffer. C’est évidemment un lieu de réception fort modeste qui contraste avec l’image de la philosophie comme pratique noble de l’esprit.

Cette réputation de la philosophie peut faire sourire à la lecture de cette anecdote qui nous est parvenu des tréfonds de l’Antiquité. Mais son sens n’a pas perdu de son actualité. En effet, devant la déception de ses invités, venus de loin, Héraclite pour les réconforter, leur indiqua que « ici aussi les dieux sont présents », même ce lieu trivial consacré aux besoins du corps (nourriture et chaleur) n’est pas indigne du philosophe. Non pas une simple concession, une pause, dans l’activité du philosophe, mais un moment qui est de plein droit philosophique.

Soyons attentif au « aussi » : les dieux ne sont pas que dans la cuisine, bien sûr, mais ils y sont aussi. Dans notre vocabulaire contemporain, nous pouvons sans trop de mal transposer « dieux » par « domaine digne d’intérêt pour la philosophie ».

En un sens, dès les premières fondations de cette pratique que l’on nomme philosophie, l’ordinaire était déjà présente. Le philosophe doit être attentif à ce qui l’entoure, ce qui l’environne et constitue son quotidien. Nous sommes loin de l’image du sage rêvant uniquement aux concepts les plus purs, à l’Un immobile dans un ciel immaculé.

Au contraire, rien n’est plus conforme semble-t-il à la tâche de la philosophie, que de s’intéresser au monde réel, à portée de main, celui qui façonne nos manière d’être au monde et avec les autres. A ce titre, on peut avancer que l’introduction des téléphones portables, devenus à force de puces et de miniaturisation des smartphones – téléphones intelligents – constituent à la fois quelque chose de terriblement commun, et en cela même digne de l’intérêt philosophique.

Comme le constatait Hegel, la philosophie est fille de son temps, et il faut admettre que la philosophie a parfaitement pris le virage du numérique, quand on observe le développement des portails de savoirs (revues.org), les revues en lignes (Implications philosophiques, partenaire d’Iphilo), les archives électroniques (Cairn) et même les applications pour smartphones puisque vous lisez ces lignes en ce moment même.

En ce sens, nous pouvons observer une convergence entre le support et l’objet d’étude. D’une part, la philosophie de l’ordinaire ne peut laisser ignorer un usage devenu aussi quotidien que le téléphone portable. D’autre part, la philosophie a investi ce support. Et cette évolution manifeste combien la philosophie demeure une pratique qui nous accompagne au quotidien.

D’un usage ordinaire, certes, mais pas anodin car le smartphone est lourd de sens pour la philosophie. Non qu’on veuille l’accuser de tous les maux, mais force est de constater que par sa place centrale dans nos existences, il sert de médias entre nous et l’information. Paradoxalement, plus l’objet matériel devient fin et plus l’objet symbolique s’épaissit devenant le vecteur privilégié d’information, car léger, nomade, personnalisable, il nous accompagne à chaque instant. Du matin avec la fonction réveil, au soir. Agenda, musique, informations, mails, relations sociales… les fonctions assumées par nos téléphones sont multiples, s’immiscent dans nos rythmes, nos communications et nos expériences affectives.

Ainsi, ces objets censés nous faciliter la vie peuvent aussi engendrer des névroses, comme en témoigne les réflexions autour du concept de nomophobie (no mobile phobia) qui tend à s’étendre. En effet, il semblerait que le fait d’être joignable en permanence, de recevoir des alertes, des mails, des notifications créent une dépendance par une sécrétion de dopamine. De la sorte, il existerait donc une addiction bien réelle aux smartphones qui n’a rien à envier à d’autres formes de dépendances. 

C’est ce rapport privilégié que l’on entretient avec cet objet qui est intéressant à observer. Il est presque devenu un prolongement de nous. Seul l’obsolescence des technologies rend improbable son intégration directement dans le corps humain ce qui ferait de nous d’authentiques cyborgs ; vieux rêve que caressent les trans-humanistes.

Si la pratique de la philosophie se révèle importante pour saisir notre usage ordinaire c’est aussi parce que l’ordinaire n’est pas un point de départ en lui-même. Il se donne toujours avec évidence, puisque par définition, l’ordinaire, c’est ce qui va de soi. Ainsi la tâche de la philosophie est de rendre compte de cette structure, de son mode de fonctionnement, par delà le voile de l’évidence.

Il s’agit donc de ne pas se laisser aveugler par le smartphone, au risque de suivre l’exemple d’un autre grec, Thalès, qui absorbé par ses pensées les plus abstraites, tomba dans un puit. Une maladresse et ignorance du monde rendu légendaire par le rire de la servante Thrace, devenu depuis l’incarnation du bon sens terre à terre qui inaugure la première division entre la sagesse philosophique et l’ordinaire du sens commun. La philosophie lutta longtemps, et se retrancha dans sa dignité intellectuelle pour se prémunir de ce rire virulent, qui continue à courir dès que l’on parle de philosophie, stigmatisant le caractère autarcique de la philosophie par rapport au monde.

Attention donc à ne pas devenir des Thalès, en consultant la philosophie sur nos smartphones, tout en continuant à marcher, au risque de heurter passants et poteaux tant on est absorbé.

 

Thibaud Zuppinger

Implications Philosophiques est une revue numérique de philosophie à comité de lecture créée en 2009. Son directeur de la publication, Thibaud Zuppinger, est doctorant en philosophie à la Sorbonne. Vous pouvez retrouver en flux continu et gratuitement l'ensemble de la revue à l'adresse www.implications-philosophiques.org.

 

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