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Pour changer, ne vous adaptez pas

3/09/2012 | par Bruno Jarrosson | dans Art & Société, Eco | 3 commentaires

 

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Il y a cinquante mille ans vivaient sur Terre deux espèces d’homme : homos sapiens en Afrique et l’homme de Neandertal en Europe. Comme les périodes glaciaires venaient régulièrement geler les orteils et autre choses de Neandertal en Europe, comme le chauffage central n’était pas inventé, ce fier chasseur était très adapté au climat froid. Homo sapiens quant à lui se prélassait dans les moites tiédeurs et les capiteuses délices de la savane, il n’était pas adapté au climat froid. Or donc voilà qu’homo sapiens dont la curiosité est le pire défaut quitte l’Afrique et vient en Europe. La rencontre entre les deux espèces a lieu sur le terrain de Neandertal.

Quand deux espèces occupent la même niche écologique, l’une des deux disparaît en général. D’homo sapiens ou de Neandertal, lequel va survivre, lequel va disparaître ? La réponse est évidente, énoncée par Darwin et rabâchée sans cesse : la loi de la nature est la survie du plus adapté. Donc en Europe, homo sapiens va disparaître et Neandertal survivre.

Trouvez l’erreur.

Les objets qu’ont laissé ces deux espèces montrent un homo sapiens plus créatif, plus intelligent, plus stratège que Neandertal. Autrement dit, l’homme a mis en échec la loi de la survie du plus adapté pour en imposer une autre : la loi de la survie du plus intelligent. L’homme n’est pas qu’être de nature, il transcende la nature par l’irruption singulière de la culture dans la nature.

Ainsi ce grand singe – genre en voie de disparition – qui n’a ni la force du gorille, ni l’agilité du chimpanzé, ni la frénésie sexuelle du bonobo (quoique ?) se répand sur terre. Ce Cro Magnon sans poils qui n’a que quelques crocs mignons pour se défendre. Bizarre, bizarre.

Nous avons tous entendu dire que l’homme intelligent s’adapte à son environnement, donc au changement, et que l’imbécile cherche à adapter son environnement à lui. On peut tirer comme conclusion de cette affirmation que tous les progrès de l’humanité ont été faits par des imbéciles.

Comment passer de la caverne à la maison ? Il faut imaginer la maison avant de l’avoir réalisée. L’idée doit précéder la réalisation matérielle et la guider. Ce qui distingue l’homme de l’animal et prend toute sa force dans le changement est cette capacité de penser ce qui n’est pas. Là où commence la culture, cette façon de penser qui sert à tout parce qu’elle ne sert à rien de particulier.

Pour faire des projets, décider aujourd’hui de rendre réel demain ce qui n’est pas encore, il faut de fait utiliser cette capacité de penser ce qui n’est pas. Notre capacité humaine de changement est fondée sur cette capacité de jouer sur le langage et sur ce qui n’est pas pour changer ce qui est.

La capacité de changement de l’homme se fait par la projection qui est assez différente de l’adaptation. Dans l’idée d’adaptation, je prends le monde tel qu’il est et j’essaie de faire avec. Dans l’idée de projection, j’essaie de changer le monde à partir de l’idée de quelque chose qui n’existe pas encore.

Que serions-nous sans ce qui n’existe pas ?

Nous avons tendance à opposer adaptation et projection. Pourtant, il vaut mieux éviter cette opposition qui niche dans notre esprit mais pas dans la réalité. Ce n’est pas l’un ou l’autre, un changement réussi c’est l’un et l’autre. Depuis les philosophes grecs, la pensée occidentale oppose des contraires, parfois de façon illusoire.

Un changement réussi consiste d’une part à prendre en compte toutes les contraintes, la réalité, c’est le réalisme ; et d’autre part à élaborer un projet à partir d’une idée qui peut changer certaines des contraintes de la réalité. C’est la capacité à faire les deux en même temps qui donne à un changement de bonnes chances de réussir.

Celui qui n’est que dans l’adaptation court à la mort stratégique. Quand un chef d’entreprise m’explique l’ensemble des forces qui pèsent sur son entreprise, on peut préparer les mouchoirs et pleurer, parce que rien dans son environnement ne concourt au succès de l’entreprise. Les clients veulent acheter moins cher, les fournisseurs vendre plus cher, les concurrents prendre les parts de marchés, les salariés veulent gagner plus et travailler moins, etc. L’environnement concourt plutôt à la disparition de l’entreprise. Mais une fois qu’on a pris en compte cette réalité, il y a le sursaut de l’entrepreneur qui se dit : « Je vais changer une partie de cette réalité à mon profit, je vais faire un projet stratégique. »

Si tu es mobile comme un chêne, tu auras une stratégie de gland.

À l’inverse, celui qui ne pratique que la projection sans capacité d’adaptation ne sort pas de l’utopie ; et celui qui ne connaît que l’adaptation sans projet court à la mort stratégique.

 

Bruno Jarrosson

Ingénieur Supélec, conseiller en stratégie, Bruno Jarrosson enseigne la philosophie des sciences à Supélec et la théorie des organisations à l'Université Paris-Sorbonne. Co-fondateur et président de l’association "Humanités et entreprise", il est l'auteur de nombreux ouvrages, notamment Invitation à une philosophie du management (1991) ; Pourquoi c'est si dur de changer (2007) ; Les secrets du temps (2012) et dernièrement De Sun Tzu à Steve Jobs, une histoire de la stratégie (2016). Suivre sur Twitter : @BrunoJarrosson

 

 

Commentaires

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par Pour changer, ne vous adaptez pas | iPhilo « Chris Jong - le 1 octobre, 2012


Bruno Jarrosson, philosophe écrit: « Comment passer de la caverne à la maison ? Il faut imaginer la maison avant de l’avoir réalisée. L’idée doit précéder la réalisation matérielle et la guider.  »

Personne ne conteste que la possibilité de « penser ce qui n’est pas » est fondamentale dans la création du monde humanisé, dans l’histoire de l’humanité ou dans la vie intellectuelle, mais dans le cas que vous citez, il n’est pas nécessaire de projeter la maison, ni d’en avoir une idée précise ou un modèle mental, ni d’en faire un concept avant de la réaliser et de la vivre.

La caverne, (et d’ailleurs surtout le surplomb rocheux), le couvert des arbres, la protection d’une bête morte, de sa peau ou de grandes feuilles, sont des réalités observables et utilisables concrètement, puis transposables, transportables et que l’on peut combiner de différentes manières plus ou moins efficaces pour aller vers des abris de plus en plus sophistiqués. L’invention, le développement, l’amélioration, la production et l’exploitation sont des activités qui peuvent avoir lieu avec des niveaux d’investissement mentaux (notamment corticaux) beaucoup plus limités et avec des rapports au temps beaucoup plus restreints ou isolés que ce que vous semblez dire.

Pour penser la « maison », (ramenons la à l’idée d’un abri stable et construit, qui dure plus longtemps qu’une saison où une campagne de chasse), il faut un changement assez radical du rapport à l’environnement mais qui là non plus ne suppose pas nécessairement de se projeter, simplement de vivre et d’endurer et il y a une grande continuité possible avec l’abri temporaire. La distinction est a posteriori, comme souvent. De plus, les homo sapiens ont utilisé des « cavernes », des abris rocheux, parfois sur les mêmes sites que des Néanderthal. La distinction entre les deux lignées étant parfois assez floue (voir certains sites espagnols, géorgiens et moyen-orientaux).

Votre démonstration m’aurait plus convaincu si vous aviez réfléchi au problème du commerce, de la métallurgie (les mines les plus anciennes sont troublantes par ce qu’elles supposent d’effort pour aller chercher ce qui est là-bas mais pas encore visible), par exemple, ou à la transition néolithique.

Sans me prononcer sur ce que vous voulez en déduire pour l’homme moderne et l’entreprise, je me permets de vous mettre en garde contre les bases de vos autres exemples, de vos citations et de vos métaphores: elles pourraient finir par dire le contraire de ce que vous voulez conclure.

par Antoine Québéret - le 19 janvier, 2013


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