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Les Jeunes et Twitter : la surcommunication, relecture d’Ivan Illich (la suite)

10/11/2012 | par Alexis Feertchak | dans Science & Techno | 2 commentaires

 

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[Lire la partie 1]

D’où vient cet « inespoir » – si le barbarisme est admissible – et non ce désespoir de la jeunesse ? Pourquoi l’attente en un avenir meilleur est-elle ainsi remisée au placard au profit d’instants consécutifs qui apportent des plaisirs simples, immédiats et routiniers ? Pourquoi la jeunesse française, et européenne dans une moindre mesure, est-elle si pessimiste et en même temps nonchalante comme le montrait l’année dernière une étude de la Fondation pour l’innovation politique[1] ? Le rapport de la jeunesse à l’économie et plus généralement au développement actuel du monde pourrait être à l’origine d’un tel phénomène. La jeunesse, qui plus que toutes les générations a déjà un pied dans l’avenir, a peut-être compris que le libéralisme au sens large – c’est-à-dire aussi avec sa composante économique – nous amène droit dans le mur. L’hypothèse est la suivante : une part importante de la jeunesse européenne est atteinte d’une crise de croyance. Croyance en la mondialisation, au libéralisme, à la croissance, au progrès matériel infini. Le vote des jeunes Français aux élections présidentielles de 2012 confirme cette lassitude à l’endroit de ces objets de croyance : le vote populiste, qu’il soit de gauche avec le phénomène Mélenchon ou de droite avec le rassemblement bleu Marine, est plus fort encore chez les jeunes que chez les autres générations. Le phénomène de la décroissance, absurde aux yeux de la théorie économique, part cependant d’une intuition évidente : à quoi sert-il de dépenser des ressources immenses, de temps, d’argent et de matières premières, pour assurer une croissance qui, par les moyens qu’elles nécessitent pour être obtenue, voit ses fins disparaître dans un avenir trop incertain ? Le déséquilibre entre les moyens et les fins de la croissance est grandissant. Ce qu’une partie de la jeunesse ressent aujourd’hui, Ivan Illich, un intellectuel atypique, l’avait théorisé en 1973 dans son livre le plus connu, La convivialité. Il voulait, disait-il, écrire « l’épilogue de la surcroissance », la surcroissance étant le point à partir duquel la croissance se retourne contre elle-même, le point à partir duquel l’entretien de la croissance coûte plus qu’il ne rapporte. Ainsi explique-t-il : « Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier ». La croissance détournée, autodestructrice, devient une fin en elle-même et non pour les richesses qu’elle peut apporter. Ivan Illich pensait il y a presque cinquante ans à la (sur)industrie – qui ne concerne plus la France, mais qui se perpétue dans d’autres parties du monde – mais que penser aujourd’hui de la (sur)finance sinon la même analyse ?

 

Lorsque chaque sphère de la société est poussée à bout, que l’on passe de la production à la surproduction, de la finance à la surfinance, de l’endettement au surendettement, le sur de l’excès menace le corps social tout entier qui risque de passer in fine de la vie à la survie. C’est la jeunesse, qui, en première ligne des générations, ressent en premier le passage de ce seuil-limite à partir duquel un objet quel qu’il soit se retourne contre lui-même. Le passage de la vie à la survie suspend le rapport à l’avenir, l’attente, l’espoir ou le désespoir. Alors chaque jour est reconduit hypothétiquement, sans lien historique le reliant aux autres. Jacques Attali, qui aime imaginer le monde de demain, priait la jeunesse dans une tribune donnée à l’Express le 27 novembre 2011 de passer d’une (sur)consommation de biens rares à une consommation de biens non rares dont l’utilité marginale nulle empêcherait de tomber dans une figure spéculative de l’emballement : « Il faut profiter des circonstances actuelles pour réfléchir aux limites que le réel impose à notre liberté : nous, pauvres humains, sommes limités dans les moyens dont nous disposons. A nous d’en faire le meilleur usage. Et de profiter au mieux de tout ce qui n’est pas rare, de tout ce qui augmente quand on le donne : les idées, la tendresse, l’amitié, le rire, l’amour. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les réseaux, lieux réels ou virtuels de rencontre, ont pris tant d’importance : ils sont les instruments de la circulation des biens non rares. Alors, si l’on veut échapper un peu aux limites de notre condition, il faudra faire évoluer notre modèle de développement vers la consommation de ces biens non-rares ». Certes ! Internet regorge de ces biens non rares et gratuits : la jeunesse s’en est déjà emparée (téléchargements de films et de musique, Google Books, blogs d’informations, journaux gratuits …) jusqu’à trouver moralement étrange de devoir, sur la toile, payer pour un bien. La polémique autour du téléchargement en témoigne. Mais croire que parce que ces biens sont gratuits, ils ne seront pas touchés par la spéculation, le mal de notre temps, est un leurre. Les gazouillis d’oiseaux de Twitter montrent une surcommunication des jeunes entre eux, c’est-à-dire au sens d’Illich une communication qui se retourne contre elle-même, masquant l’avenir.

 

Chez les Anciens, les oiseaux de bon ou mauvais augure donnaient aux hommes les signes de l’avenir. Chez les Jeunes, les tweets, eux, ne parlent pas de l’avenir, mais du survenir, contre lequel on ne peut rien.

 

Cet article a été publié dans la revue de documentation politique « Après-Demain » pour son numéro consacré à la jeunesse (octobre 2012)

 


[1] Fondapol/TNS Sofres, 2011 la jeunesse du monde, une enquête planétaire, 2011.

 

Alexis Feertchak

Diplômé de Sciences Po Paris, licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak étudie la gestion et la théorie des organisations à l’École des Mines (ParisTech). Créateur d'iPhilo en 2012, il écrit chaque mois au FigaroVox et a été pigiste pour Philosophie Magazine. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

[…] [Lire la partie 2] […]

par Les Jeunes et Twitter : une certaine vision de l’avenir (à suivre) | iPhilo - le 10 novembre, 2012


Ivan Illich mérite d’être redécouvert aujourd’hui ! La contre-productivité illichienne est partout.
Voici une introduction à Ivan Illich qui vient d’être publiée par Thierry Paquot à La Découverte : http://lectures.revues.org/9801

par A. Terletzski - le 8 décembre, 2012



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