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Cicéron philosophe

8/12/2012 | par Philippe Rousselot | dans Philo Contemporaine | 9 commentaires

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Cicéron d’abord et avant tout philosophe : ce fut, pendant de longs siècles, la vulgate enthousiaste que partagèrent entre eux les humanistes de la Renaissance, puis Montesquieu, Burke, Hume ou Mills. Dans la première moitié du XIXe siècle, l’érudition allemande lance une opération de déstabilisation contre Cicéron. Obsédés par le « génie supérieur » des grecs et, pour ce qui concerne les Romains, par la stature universelle de Jules César dont l’image correspondait si bien aux aléas politiques de l’Allemagne désunie, les historiens Drumann et Momsenn furent sans pitié pour Cicéron. Ils mirent à bas l’idole cicéronienne, lui contestant toute profondeur et lui reprochant de s’être inspiré de la philosophie grecque jusqu’au plagiat, Hegel sonnait le glas du maître d’Arpinum en le déclassant au rang de vulgarisateur de son Histoire de la philosophie. Pendant des décennies, il n’y eut personne ou presque pour reconnaître la stature philosophique de Cicéron. Après les avancées de quelques précurseurs – Michelangelo Giusta ou Pierre Boyancé – Cicéron philosophe revient sur le devant la scène, dans les vingt dernières années du XXe siècle – grâce aux travaux fondateurs de Woldemar Görler, de Malcolm Schofield, de Walter Nicgorsky et, en France, de Carlos Lévy. La mise à jour, dans une approche moderne et hautement érudite, de la dimension philosophique de l’œuvre de Cicéron porta ses fruits. Peu à peu, ce qui paraissait encore original en 1980 devient une donnée allant de soi. Après qu’eut paru « Cicéron philosophe de notre temps » de Ph. Muller en 1990, l’auteur des Tusculanes fait l’objet d’un numéro spécial de la Revue de Métaphysique et de Morale en 2008, puis il entre au programme de l’agrégation de philosophie en 2010. Par ce retournement de situation et ce retour aux sources de l’humanisme, Cicéron, débarrassé des préventions à fort contenu idéologique, est désormais disponible et se présente comme neuf à la pensée moderne.

Cicéron s’immergea dans la philosophie grecque à une époque où elle restait mal comprise de la plupart des intellectuels romains, pour lesquels elle correspondait davantage à un repos de l’esprit qu’au fondement de leur civilisation. La philosophie grecque avait connu des débuts difficiles à Rome au cours des générations précédentes ; celle de Caton l’ancien qui lui fut particulièrement hostile. Puis elle devint source de délassement pour les élites militaro-patriciennes, qui aimait entretenir dans leurs cercles des philosophes grecs, esclaves ou otages. Cicéron rompt catégoriquement avec cette attitude. Il voulut la placer la philosophie au centre d’un modèle culturel romain, modèle qu’il échafauda patiemment toute sa vie et dans lequel s’unissaient le goût de la spéculation et le sens de l’action. Parfait helléniste, il ne cessa de rendre hommage à Platon, et porta une attention soutenue aux écoles philosophiques qui suivirent. Il le fit avec tant de zèle et de conscience qu’il est aujourd’hui la principale source disponible – parfois la seule – pour connaître une grande partie des philosophies épicurienne, stoïcienne et académique de son temps. C’est ce que l’on appelle la doxographie. Cette dimension de Cicéron est la cause de l’aveuglement de l’école allemande du XIXe siècle qui ne sut pas distinguer chez lui la part que prennent la méditation et le goût pour la discussion philosophique. Cicéron est le grand témoin de la philosophie post platonicienne, comme le montre la lecture assidue que fit Nietzsche de ses Academica pour élaborer et nourrir ses cours de philosophie grecque.

Non seulement Cicéron traduisit Platon, mais il ne cessa jamais de proposer des traductions du grec au latin des termes les plus techniques et les plus fins de la philosophie grecque. C’est un fait bien connu, et il n’est de dictionnaire de philosophie qui ne donne le mot grec et sa traduction latine, le plus souvent due à Cicéron. Une dimension cicéronienne a longtemps échappé à la vigilance des savants : pour Cicéron, traduire, c’est créer ex nihilo le vocabulaire philosophique latin. Il arrive ainsi que se produisent des glissements de sens entre concepts grecs et latins, qui sont à la fois la malédiction de toute traduction mais également, chez Cicéron, le fruit d’une réflexion profonde. Carlos Lévy a, dans de nombreux articles, montré ce processus à l’œuvre.

La philosophie de Cicéron ne se laisse pas capter au premier coup d’œil. Son goût pour les dialogues philosophiques, placés sous le patronage formel de Platon, lui donne l’occasion de mettre en scène ce qui lui paraît au centre de la philosophie : la discussion. Il donne ainsi la prééminence à la raison que dévoile le débat sur l’argument d’autorité (Natura Deorum, I, 10). Changer d’avis après un débat est un signe de bonne santé philosophique (Tusculanes, V, 33). Comme il n’est pas présent lui-même dans tous ses dialogues, il n’est pas si commode de déterminer le point de vue qu’il adopte in fine. Il prend le plus grand soin de réfuter les thèses pour lesquelles il opte volontiers. Ce rejet de l’esprit de système et du dogmatisme est une forme d’honnêteté qui le conduit à l’expression d’un scepticisme modéré. La vérité existe, mais on ne peut que l’approcher. Il faut toutefois ne pas s’arrêter là : aussi propose-t-il de prendre position – adprobare – en fonction d’éléments de véracité qui conduisent à ce qu’il appelle la probabilitas, la meilleure chance pour qu’une idée soit juste et vraie, mais surtout, au prix d’un néologisme, son « approuvabilité ». Ainsi, la philosophie reste humblement un point de départ, un exercice qui ne cesse jamais. Cicéron ne réclame pas pour lui le titre de philosophe ; il milite pour ce qu’il appelle dans les Tusculanes « la philosophie comme culture de l’esprit ». Cet effort intérieur est inséparable d’une recherche de la vérité en commun, d’une pensée en mouvement, en lutte contre elle-même, au risque de la contradiction et de l’indécision. L’exercice collectif du raisonnement philosophique est à l’image de la conviction que la pensée philosophique doit se mettre au service non des cénacles élitistes mais au service d’une cause élargie, celle de la société et celle de l’action.

Cicéron place au centre de la pratique philosophique une idée structurante – elle-même philosophique – mais que l’on ne mesure que par des résultats : la justice. De là vient l’idéal cicéronienne d’associer à la philosophie l’art oratoire (oratio), par lequel s’exprime la raison (ratio). En de nombreux passages, Cicéron exprime sa conviction que bien penser et bien dire vont l’un avec l’autre, à défaut de quoi ils se vident de leur sens (De republica, I, 2). Cette conviction du « service de l’homme » fut sans doute enrichie par l’idée que Cicéron – le patron des avocats – se faisait de la défense des droits de chacun. Elle débouche sur la certitude que « aux yeux de l’homme, rien ne doit avoir plus de prix qu’un homme » (De officiis, I, 28). C’est pourquoi la philosophie est moins un objet de vénération qu’un chemin – le seul bon chemin – qui mène à « l’humanisme ». S’il est vrai que Cicéron n’est pas l’inventeur du mot (il faut attendre plusieurs siècles), il est bien le penseur original de l’humanitas, corps de pensée et ligne de conduite par laquelle l’homme mérite d’être un homme et assume cette vocation. Cicéron développe une éthique de la vie collective, dans laquelle la parole et la raison – rendues inséparables comme le sont le signifiant et le signifié – forment le ciment d’une société au service de chacun de ses membres. Cette pensée positive se nourrit de dégoûts et de haines, spéculatives ou expérimentées. Cicéron n’a pas de mots assez durs pour ceux qui ne respectent pas ce contrat qui lie la chose publique et l’homme : les prévaricateurs, les insidieux, corrupteurs et corrompus qui sont infidèles à l’humanitas qu’ils ont en eux. Tous ces mauvais sujets, qui n’ont cure de philosopher, se contractent en un seul personnage, celui que la philosophie cicéronienne veut évacuer de la société des hommes : le tyran. La philosophie pratique de l’Arpinate se veut l’expression d’un effort : penser, parler, agir. Ce chemin est celui de la justice ; la violence elle-même, lorsqu’elle est inévitable, en est l’auxiliaire temporaire.

A lire : pour une solide initiation, Stéphane Mercier, Introduction à la philosophie de Cicéron, sur le site tulliana.eu. Pour un approfondissement, Carlos Lévy, Cicero academicus, Coll. de l’Ecole francaise de Rome, 1992. Walter Nicgorsky, Cicero’s Practical Philosophy, UNDP, 2012.

 

Philippe Rousselot

Conseiller-maître à la Cour des comptes, ancien officier de l'armée de l'air, docteur en histoire, Philippe Rousselot est président de Tulliana, l'Association internationale des Amis de Cicéron. Il est également l'auteur de Le rap, ou la fureur de dire (1990).

 

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Commentaires

Cicéron, c’est point carré !

par A. Terletzski - le 8 décembre, 2012


[…] – Rousselot, Philippe, Cicéron philosophe, “iPhilo”, mise en ligne le 8 décembre 2012. LIEN […]

par SIAC Newsletter 26 (2/2013) | Tulliana News - le 18 janvier, 2013


Cicéron, té, il avé pas le cerveau d’un petit pois.

par Antoine Québéret - le 19 janvier, 2013


M. Rousselot a raison à propos de Cicéron. Et c’est toujours valable ce que disait Quintilien « Cui Cicero valde placebit, ille se multum profecisse sciat », pas seulement pour l’eloquence.

par Anna Reggiori Riva - le 19 février, 2013


[…] Cicéron philosophe […]

par PHILO GENERALE | Pearltrees - le 16 octobre, 2013


Bien penser doit venir avant bien dire. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus bien dire pour faire croire au bien penser

par lin Dominique - le 19 octobre, 2013


pour ceux ( les malheureux … ) qui n’ont pas fait « latin « , on leur a dit :  » ce qui se conçoit bien s’énonce clairement , et les mots pour le dire nous viennent aisément .

par ernst - le 10 juin, 2014


[…] – Accueil. Philosophie des Sciences 1/9. Cicéron philosophe. Cicéron d’abord et avant tout philosophe : ce fut, pendant de longs siècles, la vulgate […]

par Philosophie | Pearltrees - le 17 juillet, 2014


 » Changer d’avis après un débat est un signe de bonne santé philosophique  » , écrivez-vous . Mais pourquoi donc cela m’incite-t-il à penser que notre classe politique , aujourd’hui , n’est pas vraiment en bonne santé ?

par Philippe Le Corroller - le 23 juin, 2015



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