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Le temps de la substitution du sexe à la race

21/03/2013 | par Robert Redeker | dans Art & Société | 7 commentaires

 

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Comment expliquer la polarisation du débat politique  sur la question sexuelle ? Il y a 30  ans d’ici on eût jugé futile de se quereller au parlement et de manifester dans la rue autour du mariage homosexuel. Au cœur de l’imaginaire collectif le sexe et la race ont depuis des siècles partie liée. Longtemps, cette union perdura sous le signe à la fois symbolique et mythique du sang. Qu’était le sang sinon la race se transmettant par le sexe ? Il n’est pas anodin que l’on songe conjointement  à instaurer le mariage homosexuel, à modifier la filiation et à effacer le mot « race » de la constitution. Notre temps n’est-il pas celui d’une reconfiguration du doublet race-sexe ?

Quand naguère chacun se définissait par son orientation politique, aujourd’hui chacun se définit par son orientation sexuelle. L’orientation sexuelle s’apprête à supplanter la notion de race, bien qu’au fond ces deux notions ressortissent du même type de catégorisation. Le point commun entre l’imaginaire racial et l’imaginaire sexualiste: classer les humains par un mixte de biologie et d’imagination. La race et le sexe sont un tel mixte. Régnait depuis Marx la notion de classes sociales. Les identités sexuelles contemporaines sont parfois vécues sur le mode des classes sociales de jadis. Certains remplacent la guerre des classes par celle des identités sexuelles. Dans leurs proclamations d’estrade, leurs écrits enflammés, ils s’élèvent contre l’homophobie comme leurs devanciers s’élevaient contre la bourgeoisie, sans oublier de pester contre l’oppression millénaire des hétérosexuels sur les homosexuels.

 

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, la religion générait l’air du temps. Au XXème, cet office échut à la politique. Aujourd’hui, la sexualité endosse ce rôle. Dieu, en tant qu’alpha et oméga de la société, est mort. La politique est morte. La sexualité ayant pris leur place est désormais cet alpha et oméga. Quatre remarques s’imposent. D’abord, l’injonction à la sexualité est devenue permanente ; elle suppose le nouvel axiome social : votre identité, c’est le sexe. Viendra le jour où sur la carte d’identité figurera l’orientation sexuelle à côté de la date de naissance et du genre. Ensuite, cette sexualité est mercantile ; cela ne signifie pas que le sexe soit devenu une marchandise, mais que le sexe traverse tous les marchés, s’agglutinant à toutes les marchandises. Toute marchandise est sexualisée. De plus, cette sexualité est désacralisée (alors qu’elle a toujours été, articulée à la religion comme sacrée et maudite). Enfin, la sexualité n’est plus affaire de désir mais d’obligation. Elle a le statut de l’impératif catégorique kantien. Et comme l’obligation chez Kant, elle congédie le désir.

Le discours sexuel sature tellement l’horizon que l’idée d’une vie non sexuelle (tel le choix la chasteté) est devenue impensable. L’absence de sexualité est aujourd’hui inconcevable, monstruosité inenvisageable. D’où l’obligation, apparue chez certains auteurs, de doter le Christ lui-même d’une vie sexuelle alors que les Evangiles, n’en soufflant mot, laissent supposer qu’il était libre de toute sexualité. Cette absence, est, pour le monde moderne, le scandale. La liberté sexuelle, article principal du catéchisme implicite à la vie contemporaine, exclut le Diable qui lui inspire ses plus terribles cauchemars : des êtres libérés de la sexualité. L’essence de l’homme, qui a été l’animal rationnel (Aristote), l’animal désirant (Spinoza), l’animal travaillant (Marx), est aujourd’hui l’animal sexuel. Une double identification structure l’imaginaire contemporain : homme = corps = sexe.

Le discours sur le sexe, devenu un secteur prospère des industries du divertissement,  se calque sur le clivage : discours raciste/discours antiraciste. L’anti-homophobie, le féminisme, l’anti-transphobie, miment le discours antiraciste. Tous ces discours laissent transparaître leur ancrage dans le biologisme  autant qu’ils illustrent le rabattement de l’égo sur le corps.

Le sexe ne tient-il pas la place qu’occupait la race naguère? La doublure du discours antiraciste par le discours féministe, le discours anti-homophobe, anti-transsexuel, la  promotion des agressions sexuelles au rang suprême tenu par les agressions racistes dans l’échelle de la délinquance, incitent à le penser. Le sexe est le marqueur biologique légitime, positif, de notre époque, quand la race – le mot lui-même se voit contesté jusque dans son droit à l’existence – est le marqueur biologique effacé, refoulé, renvoyé à l’horreur de l’histoire du XXème siècle. Jadis, hommes et femmes se déclaraient fiers de leur « race » – sans méconnaître la polysémie du vocable qui pouvait signifier « famille » – quand aujourd’hui la fierté arbore le sexe, la sexualité, l’orientation sexuelle. La festive « marche des fiertés » ou homo et transsexuels font parade de leur orientation sexuelle témoigne sans ambiguïté de cette transformation. Nous sommes entrés dans le temps de la substitution du sexe à la race.

 

Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l'homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L'Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012). Suivre sur Twitter : @epicurelucrece

 

 

Commentaires

Lorsque vous mentionnez la religion « qui au XIXe donnait l’air du temps », puis le politique au XXe et le sexe aujourd’hui vous semblez ne donner aucune place à la culture. Il me semble pourtant que c’est elle qui a pris la place du religieux et que c’est par le culturel que la classe puis le sexe (et avant eux la race, et je vous suis bien sur cette idée d’une mutation race/classe/sexe) envahit tout notre champs social.
Jusqu’au XVIe les arts dits majeurs étaient sous le contrôle des clercs de l’église. L’art sacré dominait (musique et peinture en donnent la preuve), le culturel s’est émancipé du relgieux tout le long du XVIIIe et XIX e en l’affrontant pour finalement prendre sa place comme référent à l’établissement des nouvelles normes sociales.

par François Tanné. - le 20 mars, 2013


Vous avez raison de le souligner dès le début :  » Il y a 30 ans d’ici, on eût jugé futile de se quereller au Parlement et de manifester dans la rue autour du mariage homosexuel  » . Tout simplement parce qu’après des siècles d’obscurantisme – le mot ne me paraît pas trop fort – le fait homosexuel était enfin reconnu par la société. Tranquillement, sereinement, sans  » se prendre la tête  » : chacun d’entre nous, avait parmi ses proches, dans l’environnement professionnel ou parmi ses amis, des homosexuels… »oui, et alors ? » Personne ne criait à  » l’ homophobie  » parce que les quelques personnes qui en étaient encore à ce type de comportement paraissaient bien seules et bien ringardes. Cette maturité à laquelle la société était enfin parvenue, le projet de loi du Mariage et de l’adoption pour tous, risque, me semble-t-il, d’y porter sérieusement atteinte. S’attaquant à la filiation naturelle, il heurte profondément une bonne partie des Français. Lesquels ont bien compris qu’on veut créer un  » Droit à l’enfant « , là où ne devraient exister que des devoirs à l’égard des enfants. Et qu’après l’adoption viendront l’ Aide médicale à la procréation et la Gestation pour autrui, afin de contourner la nature. Ai-je le goût du paradoxe si je le trouve insidieusement  » homophobe  » en voulant à toute force abolir cette  » différence  » ,quant à la procréation, entre un couple hétérosexuel et un couple homosexuel ? Ai-je le goût du paradoxe si je réclame qu’on entende ceux des homosexuels qui n’y sont pas favorables ?

par Philippe Le Corroller - le 21 mars, 2013


Bravo pour ce texte, anti-politiquement correct, certes, mais d’une grande limpidité et d’une grande clairvoyance.

par A. Terletzski - le 22 mars, 2013


Je pense que c’est vraiment un faux débat. Ce qui est discuté ici, ce n’est plus la famille, les enfants, etc. Mais bien l’homosexuel. Si vous faisiez un tour sur les pages facebook (bon reflet de l’homme qui parle de ce qu’il ne connait pas), vous liriez des articles contre les homos, eux-mêmes, et non sur la famille.
(voir l’article du nouvel obs) :
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20130408.OBS7154/j-ai-entendu-ah-des-homos-je-me-suis-reveille-couvert-de-sang.html
Qui est le monstre ? Un homo qui privera un enfant d’une mère, ou celui qui va « casser du pd » ?

par Vincent VIRGINE - le 9 avril, 2013


L’idée centrale de « succession » (race-nation, classe, sexe) est très intéressante, mais l’ensemble du texte est décevant. Peut mieux faire, M. Redecker!
« L’anti-homophobie, le féminisme, l’anti-transphobie, miment le discours antiraciste. »C’est assez vrai. Et en particulier le terme de mimesis employé.
A rapprocher aussi de « l’anti-racisme, communisme du 21ème siècle »de Taguieff.

Ces automatismes archaiques donnent à réfléchir à notre époque qui s’en croit libérée. Dans ce sens, on peut se demander si la boucle n’est pas bouclée, car le retour du sexe nous renvoit bel et bien aux temps archaiques antérieurs même à race et nation…

par Albert - le 11 avril, 2013


Vos propos participent au mouvement qu’ils semblent déplorer, un peu comme cette obsession multiséculaire de l’Église à l’égard la pureté sexuelle, qui tout en déplorant une prétendue domination de l’appétit charnel, finit par en faire le thème central de la morale. (Car le Sexe, vous l’oubliez, c’est d’abord l’Église qui le fit Roi, et la centralité du sexuel est bien plus ancienne que vous ne le pensez.) Oui, vos propos, en mettant en avant comme font les médias le mariage pour tous comme l’événement politique unique, encouragent à voir le sexe comme le seul objet possible de souci. Effet typique du discours unilatéral de la déploration, qui ne sait penser que la négativité du temps, et paralyse l’esprit, se privant de comprendre et se montrant incapable de trouver des issues. – Figurez-vous qu’il est possible de soutenir à fond les droits des homosexuels, et de considérer pourtant comme bien plus central, dans son existence personnelle, la lecture des Méditations métaphysiques, et, dans son existence sociale, la justice sociale.

par Vincent RENAULT - le 18 avril, 2013


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