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Création, procréation, autocréation

29/05/2013 | par Philippe Granarolo | dans Art & Société | 6 commentaires

 

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Il existe d’étranges chassés-croisés métaphoriques entre la création artistique et l’enfantement. S’agit-il de simples métaphores ? Et n’y aurait-il pas un troisième degré, auquel parviendrait un être supérieur sculptant son individualité afin de devenir lui-même « œuvre d’art » ? S’il en est bien ainsi, artiste créant une œuvre,  femme procréant un enfant, et être supérieur se créant lui-même, ne constitueraient-ils pas  les trois degrés d’une création allant vers sa perfection ?

La création : est-elle une procréation ?

L’artiste est « gros » de son œuvre future, il la « porte » en son sein avant de la produire au grand jour, il lui arrive même de prétendre en porter la forme achevée, telle la femme avant l’accouchement. La femme ne peut engendrer seule, alors que l’artiste en semble capable. La femme met au monde un enfant qui porte pour moitié ses gènes, l’autre moitié venant du père biologique, alors que l’artiste ne met rien d’autre que lui-même dans son œuvre. Il est tout à fait illusoire de supposer une création solitaire. L’artiste est fécondé par son époque, son art est le fruit de rencontres avec d’autres artistes de son temps et des époques antérieures : Malraux nous dit que l’artiste qui peint un lever ou un coucher de soleil (allusion, bien sûr, aux débuts de l’impressionnisme) n’a pas tant en vue le soleil réel que les tableaux de ses prédécesseurs.

Platon, dans le Théétète, est le premier à comparer de façon systématique l’engendrement d’une œuvre intellectuelle avec une naissance. Socrate « accouche » des hommes selon la technique de la maïeutique (mot grec désignant l’art des sages-femmes). Les douleurs de l’enfantement sont communes à la femme et à l’artiste. La femme ne sait pas à quoi ressemblera l’enfant qu’elle va mettre au monde. L’accouchement lui fait découvrir un être qui n’est pas elle, condition pour que cet être devienne une personne. Tandis que l’artiste connaît son œuvre avant même de l’avoir produite en dehors de lui. C’est une conception quelque peu romantique qui suppose que l’œuvre est là, tout entière achevée dans l’esprit de l’artiste avant sa création effective. Paul Valéry démystifie l’inspiration en écrivant : « Les dieux gracieusement nous donnent pour rien tel premier vers, mais c’est à nous de façonner le second qui doit consonner avec l’autre et n’être pas indigne de son aîné surnaturel. Ce n’est pas trop de toutes les ressources de l’expérience et de l’esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don ».

Comme la mère, l’artiste veille un temps sur son rejeton, présente son œuvre aux autres humains, cherche à lui donner le meilleur départ. Puis vient le moment où le cordon ombilical imaginaire est rompu, où l’enfant devient indépendant de la mère, où l’œuvre échappe à l’artiste. Si la mère n’apporte pas ses soins à sa progéniture, celle-ci est condamnée à mort. La fonction maternelle est inséparable d’un maternage essentiel au développement de l’enfant engendré, tandis que l’œuvre une fois créée n’a plus besoin de l’artiste. Cette objection repose sur une « erreur de timing ». S’il est vrai que l’œuvre achevée n’a plus besoin de l’artiste, cette œuvre achevée n’est pas l’équivalent du bébé mais l’équivalent de l’enfant devenu autonome. L’équivalent de l’enfant qui vient de naître, c’est le « premier jet » de l’écrivain, c’est l’esquisse du peintre. L’œuvre à peine ébauchée est tout aussi dépendante de son créateur que le bébé l’est de sa mère.

Mais par-delà les métaphores, est-on fondé à concevoir la création comme une procréation ?

La procréation : est-elle une création ?

Renversons notre interrogation initiale : la procréation est-elle une création ? Je procéderai plus rapidement, une partie des arguments ayant été évoquée dans la partie précédente.

La procréation relève du champ biologique, elle est inséparable de la sexualité, elle est l’effet de l’invention biologique de la reproduction sexuée. Alors que la création semble étrangère à la sexualité. La psychanalyse a démontré qu’une seule et même énergie, la « libido », gouvernait la sexualité aussi bien que les créations artistiques. Mais bien avant Freud, Frédéric Nietzsche avait repéré la dimension sexuelle des créations esthétiques : « C’est une seule et même force que l’on dépense dans la création artistique et dans l’acte sexuel »   (La volonté de puissance, Gallimard, « Tel », tome I, § 441, p. 383)

L’artiste, quel que soit l’attachement qui le lie à son œuvre, ne saurait avoir avec elle le même lien que celui qui unit la mère à son enfant. Créer une œuvre a souvent été interprété comme un substitut masculin à l’enfantement. En créant une œuvre en dehors de lui, l’artiste simule l’enfantement, le masculin tente de rejoindre le féminin. Mais l’enfant procréé par la femme finit lui aussi par être extérieur à sa créatrice. L’homme-artiste cherche à ressembler à la femme en enfantant ses œuvres, nous en sommes tous convaincus, mais nous oublions du même coup la réciproque : la femme qui procrée ressemble à l’homme-artiste en se séparant de sa création.

L’œuvre créée s’inscrit dans une temporalité infiniment plus large que la durée éphémère de la vie de l’artiste. Véritable « anti-destin » (suivant la belle formule de Malraux), l’œuvre permet à l’artiste d’échapper à la mort. La femme n’a pas ces préoccupations, ce qui l’intéresse c’est le développement et le bonheur de son enfant. Cette objection ne semble valide que sur le plan de la conscience lucide. Mais en procréant, la femme participe à une aventure qui dépasse infiniment le cadre de sa durée biologique. Tournée vers le futur, la volonté féminine ne cesse d’hésiter entre l’enfant que la femme vient d’engendrer  et l’enfant à venir qui le contredira.

L’autocréation

Ainsi artiste créant une œuvre et femme procréant un enfant constitueraient les deux premiers degrés de la puissance créatrice. Mais s’il en est bien ainsi, l’hypothèse d’un troisième degré s’impose à nous. Au-dessus de l’enfant n’est-ce pas l’homme lui-même qui nous apparaîtra comme la création la plus parfaite, ce dont la Grèce antique a eu à ce jour, et elle seule, la lumineuse intuition ? Au spectateur qui contemple l’œuvre, l’essentiel échappe : l’artiste se créant lui-même. L’un des plus beaux textes d’Aurore exprime cette conviction qui aboutira chez Nietzsche à l’hypothèse du Surhumain :

« Ce qu’il y a de plus beau se passe peut-être encore dans l’obscurité […] Je veux dire le spectacle de la force qu’un génie applique non à des œuvres mais à lui-même en tant qu’œuvre […] Le grand homme reste toujours invisible, comme un astre trop lointain […] Sa victoire sur la force reste sans témoin »   (Aurore, § 548, Gallimard, O.C. de Nietzsche, p. 279)

Doit-on aller jusqu’à supposer qu’à ce troisième degré l’artiste surhumain ne créera plus d’œuvres du tout, ne créera plus rien d’extérieur à lui-même ?

Cette autocréation ne contredit-elle pas ce que le même Nietzsche écrit à propos de la surabondance propre au génie qui donne sans chercher à donner ? Evoquer l’autocréation ne signifie pas que le créateur ne créera plus rien, mais qu’il enrichira l’humanité par son être même plus que par ses œuvres. Peut-on réellement comparer l’enrichissement que l’on retire de la fréquentation d’une œuvre à celui que l’on retire de la fréquentation de son créateur ? Et ne faut-il pas être artiste soi-même, et pour ainsi dire recréer pour soi l’œuvre de l’artiste, pour que cette œuvre puisse contribuer à nous transformer ?

Cet artiste « narcissique », attaché à se créer lui-même plutôt qu’à produire une œuvre, ne symbolise-t-il pas le summum de l’égoïsme ? La femme procréatrice, ou l’artiste classique, ont le mérite de laisser un héritage. Que nous laisserait l’artiste autocréateur ? La procréatrice et l’artiste ont-ils pour objectif de laisser un héritage ? N’est-ce pas d’abord pour satisfaire son propre désir que la femme engendre un enfant ? N’est-ce pas d’abord pour le sentiment de plénitude que lui donne sa création que l’artiste crée ? D’un autre côté, en s’autocréant, en façonnant à travers son individualité exceptionnelle un type supérieur d’humanité, le Surhomme, car tel est bien son nom, ne contribue-t-il pas de façon décisive à l’aventure de la vie ? Y a-t-il un sens à séparer, finalement, le créateur et la créature ?

L’homme de l’autocréation n’est-il pas incapable d’aimer, alors que la procréatrice et l’artiste seraient des êtres pleins d’amour, des êtres capables de donner ? Nous avons vu que l’’artiste va s’éloigner de l’œuvre réalisée au nom de l’œuvre à venir, que la mère va s’éloigner de l’enfant réel qui n’est jamais l’enfant de ses rêves. S’il n’est pas d’engendrement sans haine, et si la haine est ce que doit extirper de son être celui qui veut se dépasser lui-même, comment ne pas rêver d’une création moins masculine que celle de l’artiste créant une œuvre, d’une création moins féminine que celle de l’enfantement ? Fantasme d’androgyne ? Peut-être. Mais sommes-nous capables, aujourd’hui, de comprendre ces mots de Nietzsche, qui me serviront de conclusion ?

« Ce chant s’est tu ; le doux cri du désir
Expira sur mes lèvres :
Un enchanteur parut, l’ami de l’heure juste,
L’ami de l’heure midi – non, ne me demandez pas son nom …
Il était midi, et il n’y eut plus Un mais Deux …
Maintenant nous célébrons, unis, certains de la victoire,
La fête des fêtes :
Zarathoustra est venu, l’ami, l’hôte des hôtes !
Maintenant le monde rit, le morne rideau s’est déchiré,
La lumière a fêté ses noces avec la nuit … »

(Par-delà Bien et Mal, Postlude, Gallimard, O.C. de Nietzsche, p. 212)

 

Philippe Granarolo

Docteur d'Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d'Urville de Toulon et membre de l'Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014) . Nous vous conseillons son site internet : http://www.granarolo.fr/. Suivre surTwitter : @PGranarolo

 

 

Commentaires

En tant qu’artiste femme (mais non mère) la délivrance ressentie à l’aboutissement de chaque création (en excluant la parodie créative et donc mensongère) évoque étrangement dans la chair l’enfantement mais elle s’y oppose consciemment au sens ou l’enfant peut rejeter sa mère tandis que seul l’artiste peut rejeter son œuvre, l’œuvre achevée est aimée dans ce qu’elle a de possédé (et en cela elle appelle aussi le cycle créatif à se prolonger)
A 30ans je ressens cette connivence avec ces artistes japonaises qui bafoue leur modèle de société en n’élèvant pas l’enfant-roi mais en se sacrifiant à une oeuvre-reine..
Reste alors une interrogation auquel votre article m’a menée et qui sonne trop bien pour ne pas la poser >>
La mère artiste enfanterait-elle le surhomme?

par MarieCa - le 30 mai, 2013


Quellles sont les références du tableau de Picasso qui sert d’illustration à l’article ?

par Frédéric Nitch - le 30 mai, 2013


« La femme n’a pas ces préoccupations, ce qui l’intéresse c’est le développement et le bonheur de son enfant »

N’importe quoi, la femme n’est pas seule à se préoccuper du bonheur de son enfant, il y a également l’homme qui a mis avec la femme au monde l’enfant. Dans votre commentaire, le père est totalement absent ou totalement nié de l’intérêt qu’il peut avoir pour l’enfant. Bref, voilà une phrase totalement stéréotypée et hors de la réalité pour de nombreuses femmes et d’hommes.

par Anonymat - le 30 mai, 2013


Je pense que l’auteur parle du geniteur (homme femme) et interroge sa relation a l’artiste (homme femme)>mais c’est peut-etre en effet un point à reformuler

par MarieCa - le 31 mai, 2013


En 1983, au lycée du Fango à Bastia, vous nous aviez déjà proposé une réflexion particulièrement féconde sur la création artistique. Elle m’a guidée dans la découverte de ce champ, véritable terra incognita pour le profane que je suis restée.
Je lis aujourd’hui avec beaucoup d’intérêt cet article qui m’explique, à posteriori, mon incroyable note au baccalauréat dont le sujet était : « créer c’est conjurer la mort »…

par Nadia Palmieri - le 1 juin, 2013


Merci pour cette méditation sur l’autocréation, par la face artistique. J’explore la même perspective par la voie rechnologique: vers l’androïde. Ou l’hubris promethéenne.

par Patrick Ghrenassia - le 6 juin, 2013



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