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La D’jeunification des darons

7/06/2013 | par Elizabeth Antébi | dans Art & Société | 3 commentaires

 

Robert
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Nous connaissons tous cette citation que Platon met dans la bouche de Socrate dans la République [562e, 563a et b] et qu’il n’est jamais inutile de rappeler : « Le père s’habitue à devoir traiter son fils d’égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s’égale à son père, n’a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu’il veut être libre ; le métèque s’égale au citoyen et le citoyen au métèque, et la même chose pour l’étranger. […] Le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n’ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s’occupent d’eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s’opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les Anciens, s’abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques. »

C’est cette dernière phrase qu’illustre à merveille la dernière cargaison de mots introduits dans le dictionnaire Robert, qui eut son heure méritée de lustre et d’audace réelle. Désormais, ce sont gais mariages entre dictionnaire de l’argotchelou pour louche, relou pour lourd et autres termes vieux comme mes robes comme « choupinet » ! – et dictionnaire de la francophonie – belgicisme ou québécois, mais alors pourquoi pas mes préférés, la « drache » (pluie) ou le charmant « tomber en amour » ? Couple à trois avec un dictionnaire de l’in-orthographe qui eût intéressé Queneau dont « hénaurme » créé par Flaubert pour faire effet littéraire mais introduit tout cru dans le Robert désormais, ne va pas tarder à détrôner son frère ennemi, « énorme », trop … banal. « Merdre » alors, eût dit Ubu roi !

Côté dictionnaire érotico-trash, nous aurons l’immortel « bombasse » pour nous les femmes, avec le « plan-cul » ou panpan-cucul que nous adorons c’est bien connu, nous qui grognons, pétons et puons en bonnes grognasses, pétasses et putes (du latin putida, « celle qui pue ») auxquelles le parler djeun nous a depuis longtemps réduites. D’ailleurs, dans le Robert, on nous traite à coups de galoches, c’est-à-dire de « baisers sur la bouche » [sic].

En février 2013, déjà, la productrice de « Thé ou Café », émission de qualité au demeurant, invite François Gabart et Armel Le Cléac’h, le vainqueur et celui qui le suivait dans la course maritime du Vendée Globe. Et tout d’un coup, elle pose la question insolite s’il en est au bel ange blond nimbé de pureté qu’est le premier de ces jeunes gens, pour savoir si, à bord, il pratique … l’onanisme ; question qui paraît-il intéresse beaucoup les téléspectateurs. Notre jeune homme ne comprend pas le mot que lui explique son rival et ami, et, lorsqu’il comprend, en reste bouche bée. Nous aussi. Ainsi apprend-on la Genèse aujourd’hui.

Le « plaireauxdjeuns » a encore frappé et jamais plus haut que la ceinture.

Décomposition de la langue, réduction de la femme à la culotte – qu’elle est priée sans doute comme Madonna, lors d’un concert de 1987, de jeter dans la foule au nez d’un Président de la République ravi de l’aubaine ! – slogans écrits sur la peau entre nombril et téton (Femen), voilà des illustrations parfaites de « la fausse mémoire spectaculaire du non-mémorable » comme l’écrivait Guy Debord dans La Société du Spectacle. Avec une dimension supplémentaire qui est la réduction au plus bas dénominateur commun de l’être, prié de s’identifier à jamais au paraître de l’éternelle jeunesse dans un corps qui ne lui appartient plus depuis belle lurette, pour entrer dans la noria de la consommation infantile et sans fin : « Toute réalité individuelle est devenue sociale » écrit encore Debord, qui n’a pas vécu assez vieux pour connaître le mot trissotinesque de sociétal. « Ses propres gestes ne sont plus à lui mais à un autre qui les lui représente ».

Parfois les dictionnaires vous ôtent les mots de la bouche. Ou les transforment en numéro d’un cirque orchestré par Monsieur Déloyal ? [1]

 

[1] M. Loyal est le nom que porte depuis le XIXè siècle  le  présentateur des numéros de cirque, dont les clowns.

 

Elizabeth Antébi

Docteur en histoire des sciences religieuses (EPHE), universitaire, journaliste, Elizabeth Antébi a publié une dizaine de livres et a réalisé plusieurs téléfilms. Fondatrice du Festival Européen Latin Grec qui en est en mars 2015 à sa 10ème édition (www.festival-latin-grec.eu), elle a enseigné le latin au Lycée Français de Düsseldorf, où elle vit et tient une chronique hebdomadaire, "Le Génie de la Langue", dans le Petit Journal.com. Vous pouvez retrouver plus de détails sur son blog personnel http://associationfortunajuvat.wordpress.fr.

 

 

Commentaires

 » Ah, qu’en termes galants, ces choses-là sont dites !  » . Pour une fois que nos Trissotins et nos Précieuses ridicules sont moquées avec humour, et dans une langue qui fleure bon ses humanités, je ne boude pas mon plaisir. Poursuivez, Madame, poursuivez …

par Philippe Le Corroller - le 7 juin, 2013


 » Ah, qu’en termes galants, ces choses-là sont dites !  » . Pour une fois que nos Trissotins et nos Précieuses ridicules sont moqués avec humour, et dans une langue qui fleure bon ses humanités, je ne boude pas mon plaisir. Poursuivez, Madame, poursuivez …

par Philippe Le Corroller - le 7 juin, 2013


Bravo pour ce bel article. Continuez dans cette voie décapante !

par A. Terletzski - le 8 juin, 2013



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