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Seins nus ou burka ? La mondialisation à l’épreuve du féminin

11/06/2013 | par Patrick Ghrenassia | dans Monde | 5 commentaires

 

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New York légalise les seins nus sur la voie publique. Et les « Femen » s’exportent en Tunisie. Dans le même temps, voile, tchador et burka fleurissent sur les trottoirs des républiques islamiques, de Kaboul au Caire, et jusqu’en Europe.

Nouvelle illustration des paradoxes de la mondialisation. Injonction paradoxale et tensions centrifuges : le monde s’unifie en même temps que les contraires s’écartent. Comme si les contraires se nourrissaient réciproquement dans leur escalade provocatrice.

Le plus curieux est que les deux se réclament du même principe, à savoir le respect et la dignité de la femme.

C’est la liberté et l’égalité des droits qui dicte les seins nus à New York : si les hommes ont le droit de se promener torse nu, pourquoi l’interdire aux femmes ? Ici, la dignité de la femme libérée commande qu’elle dispose de son corps comme elle l’entend, en privé comme en public, qu’elle préfère aller nue ou vêtue. Mais on notera que c’est encore le standard masculin qui fait référence pour aligner le droit des femmes : l’égalité c’est pouvoir faire comme les hommes.

C’est la dignité et la pudeur qui imposent, à l’inverse, de voiler la femme selon une certaine vision de l’Islam. Et ce n’est pas toujours forcément par contrainte et oppression. On ne peut ignorer que même dans les démocraties occidentales, certaines femmes, récemment converties ou non, choisissent « librement » de se voiler la face. Ni plus ni moins « librement » que celles qui choisissent d’aller seins nus.

Alors soit l’on choisit un sens de l’histoire qui voudrait que le progrès aille dans le dénudement du corps libéré ; et, dans ce cas, les seins nus auraient « raison » contre la burka. Mais on conviendra que la liberté et l’égalité proclamées par les Droits de l’Homme trouvent, en l’occurrence, un débouché féminin bien singulier. Et l’on se demande si l’on ne doit pas aller jusqu’au bout d’une logique rousseauiste où tous doivent aller nus, contre l’hypocrisie perverse et oppressive du vêtir. Etrange issue d’une longue émancipation…

Soit l’on adopte un relativisme culturel qui conduit à admettre différentes formes de dignité féminine, selon qu’elle se réclame de la liberté individuelle, de la religion, ou de la simple coutume.

Nudité au-delà de l’Atlantique, voilement en-deçà. Etrange justice, dirait Pascal, étrange dignité qui prennent des sens contraires, et qu’une rivière, une mer ou une montagne séparent.

Deux constats :

  1. La mondialisation conduit bien à une exacerbation des contraires, jusque dans la provocation des deux côtés.
  2. Le corps de la femme reste bien, des deux côtés, un enjeu et un marqueur central du conflit des civilisations.

Il ne s’agit pas ici de renvoyer dos-à-dos des phénomènes quantitativement sans commune mesure, mais d’interroger une étrange contrariété dans l’interprétation d’un seul et même principe. Tant le corps de la femme reste un signifiant ambigu.

 

Patrick Ghrenassia

Professeur agrégé en philosophie, Patrick Ghrenassia enseigne à l'IUFM de l'Université Paris-Sorbonne. Il a également enseigné au lycée ainsi qu'à l'Université Paris-Panthéon-Sorbonne. Intervenant notamment en histoire de la philosophie et en philosophie de l'éducation, il tient le blog "Bac 2013 : La philo zen" sur letudiant.fr. Suivre sur Twitter : @ghrenassia2

 

 

Commentaires

Tellement vrai

par Gillou Ghre - le 11 juin, 2013


Très bon article.

par Thomas - le 17 juin, 2013


On peut regretter l’impossibilité d’une « culture unique ». Ou d’une « science universelle des valeurs ». Mais à ce jour je ne vois rien d’étrange ou illogique à constater que chaque histoire culturelle produit des normes différentes. C’est le contraire qui serait étonnant.

Aucune prétention à l’universalité n’a jamais abouti (philosophies, religions, idéologies) et n’aboutira probablement jamais. Sauf à user de la force. Ce qu’il est possible c’est de réaffirmer le droit à chacun à marquer ses préférences chez soit. Et la volonté de trouver des points de convergences.

par Hyde - le 20 juin, 2013


Cher Monsieur,

Si je partage vos deux constats, je tique sur votre dernière phrase, qui me semble annuler tout le reste. Conclure ainsi sur le signifiant ambigu qu’est le corps de la femme est une manière de construire (encore et toujours ) ce corps comme signifiant autre chose que lui-même. Et légitimer par là qu’on l’accapare et qu’on discoure sur lui comme sur un objet à s’approprier.
Il n’y a pas de grand écart entre le torse nu des unes ou le corps caché des autres.
Vivre dans un corps de femme aujourd’hui ce n’est pas qu’avoir l’expérience des signifiants de tous bords, qu’on le revendique par son absence ou par sa surexposition. Et, ce vécu serait aussi banal que toute expérience de vie humaine, si l’époque actuelle ne nous y faisait pas voir un réveil, ou un commencement à être de cette femme qui n’existe pas, selon le mot de Lacan.
Mais, la femme existe-t-elle? Ou est-ce seulement son corps qui existe ?

Le grand mérite des torses dévoilés, à mon sens, est de proposer un nouvel angle de vue sur des poitrines, qui ont pour réels opposants les panneaux publicitaires, peut-être les descendants de poètes qui ont fait de la femme un corps qu’on regarde, qu’on loue, qu’on conquiert et qu’on possède en définitive.

par Sophie - le 20 juin, 2013


On parle beaucoup du corps de la femme dont on voit finalement toujours cacher où désigner les parties qui pourraient susciter l’excitation de ceux / celles qui seraient attiré(e) par les corps féminins, d’un coté en les dissimulant derrière des voiles, de l’autre en les exhibant sur des panneau publicitaires, ou…
Finalement en cachant ou en montrant ne cherche t on pas plutôt à mettre toujours plus en valeur ?

Ce n’est pas la nudité qui, sur les affiches publicitaires, présentent les femmes comme des « objets » de désir sexuel, mais plutôt les poses équivoques qu’on nous a appris à percevoir comme sexuelles. C’est donc le choix de susciter le désir et l’apprentissage bien ancré de ce qui doit le provoquer, qui le provoque.

Et en dissimulant le corps de la femme on ne fait que prononcer tout bas « toi qui est attiré(e) par le corps féminin, c’est ici qu’il faut regarder et faire naître ton fantasme », car l’inconnu est le berceau de toute l’imagination. C’est donc le choix de cacher l’objet du désir qui rend grandissant ce dernier.

On parle en revanche bien peu du corps de l’homme et de ces parties qui excitent le désir des femmes… La barbe, le cou, le torse, les épaules, les avant bras, les biceps… faut il pour autant en couvrir des panneaux publicitaires ou les cacher sous des tentes ?

Le corps de la femme ne provoque de désir que chez ceux/celles qui le désir déjà. Il en va de même avec le corps masculin… la décence alors, ne serait-elle pas plutôt de savoir refréner ses pulsions face aux corps désirables, qu’ils soient nus ou vêtus qui doit se sentir honteux ? celui qui provoque involontairement le désir ? ou celui qui est désireux sans savoir se contrôler ? tel un enfant capricieux…
Alors dans ce cas je crois qu’habillées ou nues seules les femmes ont une tenue décente… car elles ne se sentent pas maîtresse du corps de l’autre dès lors qu’elle sont excitées, car elles n’ont pas besoins d’imposer aux hommes des dogmes vestimentaires pour être maîtresse de leur pulsions ou au moins les garder pour elles.

Pour conclure quand on parle d’autoriser le torse nu pour les femmes, on ne parle pas de mettre leurs seins en avant, mais justement de leur donner l’autorisation tout comme aux homme de se promener, de nager, de se reposer, voire de travailler sans penser chaque seconde au désir qu’elles pourraient éventuellement provoquer. Qu’elle puissent juste vivre comme ça en s’autorisant à oublier qu’elles sont torse nu, exactement comme on oubli qu’on est habillé…

par Thaï - le 8 juillet, 2015



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