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Du bon usage de la philosophie en entreprise

27/07/2013 | par Thibaud Brière | dans Eco | 6 commentaires

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La philosophie ne peut se désintéresser de la constitution de communautés humaines, a fortiori lorsque celles-ci sont aussi nombreuses et influentes que le sont aujourd’hui les entreprises. Là où se trouvent des humains, et des humains réunis en société, se posent, qu’on le veuille ou non, des questions philosophiques, qu’elles soient d’ordre éthique, politique ou existentiel.

 

Or philosophie et entreprise se méconnaissent trop largement. Par formation et inaccoutumance, les philosophes de profession discernent mal les enjeux et objets propres aux entreprises[1], quand les professionnels de l’entreprise, eux, ne voient pas en quoi une réflexion philosophique pourrait venir nourrir les problématiques qui sont les leurs.

 

Cette situation n’est guère acceptable. On peut difficilement se résoudre à ne pas penser le contexte dans lequel vivent, pour ne parler que de la France, des dizaines de millions de personnes pendant près de 80% de leur temps éveillé. Le cadre professionnel contribue autant à former ou à déformer les personnes que peuvent le faire la cellule familiale, le système scolaire ou l’environnement politique.

Il n’est pas indifférent qu’elles soient dirigées par un despotisme éclairé plutôt que par une démocratie ; pas indifférent qu’elles comprennent ou pas le sens de ce qu’elles font et vivent ; pas indifférent non plus, enfin, que les formations professionnelles se revendiquant du « développement personnel » disséminent insensiblement une philosophie bien déterminée dans les organisations.

Les problématiques de « bien-être » et de « mal-être », de « leadership », d’« intelligence collective », ou encore de « changement » sont directement philosophiques et abordées sous toutes les coutures depuis 2 500 ans par la « science des sciences ». Quelle imprudence ce serait de prétendre faire l’impasse sur plus de deux millénaires de réflexions dans ces domaines. Non pour le plaisir d’une référence érudite, mais parce que frotter notre réflexion à celle des plus grands nous aide à élever notre propre « niveau de jeu ».

 

Lorsque les questions éthiques sont évacuées, mal posées ou maltraitées, on autorise toutes les dérives et, à terme, la constitution d’environnements de forme quasi totalitaires, fussent-ils inspirés par les meilleures intentions du monde.

Lorsque les questions politiques sont ignorées ou réduites à de simples considérations techniques, on laisse s’imposer comme unique critère de mesure celui de l’efficacité technique, aveugle à la nature des fins poursuivies.

Lorsque les questions existentielles des salariés ne sont abordées que par un prisme uniquement psychologique ou médical, elles ne tardent pas à dégénérer en pathologies diverses, troubles psychosociaux notamment.

 

Si, du côté des philosophes, on ne prend pas la peine de penser des objets philosophiques potentiellement nouveau, en tous cas inhabituels, on a beau jeu, ensuite, de déplorer tout à la fois une « déshumanisation des organisations » et un « manque de débouchés pour les philosophes » ! Il faut former ceux-ci, dès l’université, à penser ces « nouveaux territoires » que sont les entreprises, de manière à porter au plus loin l’exigence de clarification qui les anime.

 

Et si, du côté des entrepreneurs, on ne prend pas le risque de la pensée critique seule propice à une remise en question de l’existant pourtant induite par toute démarche d’amélioration continue, il ne faut pas s’étonner de voir les salariés manquer d’esprit de responsabilité, d’initiative ou d’innovation ! C’est pourquoi il faut résolument, méthodiquement, par tous moyens disponibles (formations séminaires…), les former à penser leurs savoirs et à développer, autant que faire se peut, une sagesse managériale. Afin qu’ils ne « polluent » pas leurs collaborateurs – primum non nocere ! –, qu’ils fassent preuve de discernement critique au quotidien et d’un équilibre de prudence et d’audace dans leurs décisions.

 

Faire de la philosophie en entreprise, cela veut dire, par exemple, s’interroger sur le type de gouvernement politique à l’œuvre dans ces organisations (despotisme éclairé ? aristocratie ? ploutocratie ?), sur les modalités d’exercice du pouvoir dans ses différentes figures (le manager, le leader…), sur le type humain modelé par tel environnement de travail ou telle théorie influente en ressources humaines (Mouvement du développement personnel, Programmation neuro-linguistique…), penser la place de l’homme dans des organisations techniciennes gagnées par une inflation des procédures de contrôle et une dématérialisation accélérée (des produits comme des rapports sociaux), préciser le sens des mots (« coopérer » qui n’est pas collaborer, « diversité » qui n’est pas variété…), dégager la philosophie sous-jacente à une organisation en l’étudiant à la manière dont on étudierait un auteur (la saturer de sens, partir d’un a priori bienveillant qui en dépasse les objections selon sa propre logique, etc.), clarifier le rapport des collaborateurs au temps, à l’espace ou à l’amitié, préciser ce dont il s’agit quand on parle de « savoir-être », de « remettre l’humain au centre » ou de « donner du sens » au travail. Et bien d’autres chantiers encore.

 

Le sens de ce travail n’est pas tant de dire aux responsables ce qu’ils devraient faire, pour situer l’humain au centre ou pour disposer d’une organisation plus ouverte à la remise en question, il est, plus modestement, de leur faire prendre conscience de ce qu’ils font aujourd’hui, intentionnellement ou non.

Un but en effet que l’on peut assigner à la philosophie, n’est pas de faire en sorte que les hommes adhèrent à une vérité – cela les regarde – mais, a minima, qu’ils soient libres de toute illusion à son sujet, ce qui est déjà un progrès en vérité, ou du moins en conscience.

[1] Ce qui existe, ce sont quelques rares interactions entre philosophie et économie, à l’instar de la Revue de philosophie économique (éditée par Vuibert et dont le site internet est www.revuephiloeco.com) ou du réseau « Philosophie-économie » (www.philo-eco.eu).

 

Thibaud Brière

Âgé de 37 ans, Thibaud Brière est titulaire d'un DEA de Philosophie (Paris I), diplômé d'HEC et lauréat de l'Académie des sciences morales et politiques. Il a travaillé dans diverses entreprises (AXA-IM, Deloitte, la FNAC, ...) avant de créer en 2009 le cabinet "Philos", qui propose aux entreprises des formations, séminaires et missions de conseil nourris de philosophie. Nous vous conseillons son site internet www.thibaud-briere.com.

 

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Commentaires

C’est très curieux cette méconnaissance de l’entreprise parmi les Français exerçant des activités intellectuelles. A quelques exceptions près, les romanciers l’ignorent. Pour la classe politique, issue majoritairement de la Fonction publique, elle n’est qu’une vache à lait, à pressurer d’impôts et de charges sociales. Voire à désigner comme bouc émissaire, pour se tailler un succès facile sur les estrades médiatiques. Quant aux enseignants, trop d’entre eux, encore imprégnés d’une idéologie d’un autre âge, y voient le lieu d’origine des conflits sociaux, plutôt que celui de la création de richesses. Seraient-ils les premiers responsables de cette méconnaissance ?

par Philippe Le Corroller - le 28 juillet, 2013


Une réflexion intéressante. Mais ne reste-t-elle pas encore trop abstraite et trop académique ? Ne s’agit-il pas de faire vivre la philosophie en entreprise plutôt que de l’enseigner (séminaires). Travailler sur sa raison d’être, son offre, son territoire a travers le prisme du sens, de la cohérence et de la différence par exemple…

par Nemo - le 28 juillet, 2013


La pratique managériale et la conscience sont indissociables.peu importe l’école philosophique. L’existentialisme et la conduite de projet. Socrate et l’intelligence collective….chaque citation philosophique peut illustrer un projet stratégique d’entreprise. Qui donnera du sens et donnera de l’élan et de l’esprit d’équipe.

par brinet - le 30 juillet, 2013


[…] Pour retrouver cet article sur iPhilo […]

par Humanités et entreprise – Pourquoi de la philosophie en entreprise ? (Thibaud Brière) - le 2 septembre, 2013


Attention le lien http://www.revuephiloeco.com renvoie vers un site de paris en ligne apparemment

par lecoq - le 2 décembre, 2014


Titulaire d’un DEA de philosophie obtenu en 1997, et après 20 ans de gérance d’un restaurant thématique, je cherche actuellement à me reconvertir dans une activité qui pourrait allier la philosophie et le monde de l’entreprise.
Si mon parcours peut intégrer un de vos projets, je suis tout à fait disponible.
Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer mes salutations les plus sincères. M. Dumoulin

par Dumoulin - le 9 juin, 2017



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