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L’aporie soumise à la bioéthique

29/10/2013 | par Jacqueline Wautier | dans Science & Techno | 1 commentaire

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Aujourd’hui, très au-delà de la morbidité événementielle[1] et des limitations circonstancielles ou situationnelles[2], l’opérativité humaine mène le combat contre la Finitude[3] – et quelquefois en réduisant le corps à un outil, voire à un présentoir. L’opérativité humaine peut en effet limiter à partie congrue la singularisation et l’appartenance intime[4] d’individus plus profilés qu’attendus. Elle peut également opérer un découplage de l’existence et du réel, du choix et du risque, de la vie et du devenir.

Au bout du processus en cours, un «dividu» de ruptures se profile : eu égard à l’histoire et l’historicité (devenant anecdotes et moments, phases ou états en pointillés), mais aussi à l’encontre de la chair intime (devenant «accidentelle», optionnelle, utilitaire –instrument et présentoir d’un «Je» en déliance de «moi»[5]), des autres et d’une certaine idée de l’identité – celle de la continuité comprise en ses liens au devenir.

Cependant, dès que l’homme sera soumis aux programmations, que seront comblés les pointillés  l’ouvrant à la conscience  et à la liberté, il se «compacifiera» en matière et processus mécaniques. Par suite, délesté de l’indétermination et de l’incomplétude l’ouvrant au non-inscrit et au futur, l’individu se diluera dans l’insignifiance. A l’opposé, offert à ses perméabilités, soumis à ses décentrages, le sujet se confondrait avec eux – avec rien. C’est alors d’équilibre qu’il s’agit. Equilibre difficile quand la technique atteint intimité et potentialités ; laissant le corps se décomposer en agrégats dans une transparence opacifiant l’organisme en sa totalité ou en sa soutenance.

Cela quand notre spécificité individuelle tient à l’occupation corporelle et pensée d’un espace et d’un temps. Tient à un équilibre en soutenance entre stase et métabolisme, non-soi et soi, subordinations et libérations, centralisations identitaires et extériorisations porteuses d’identifications…  Si les techniques font exploser ces équilibres, reste la dissipation. Où le ‘soi’ serait amené à se reconnaître essentiellement comme concept construit : avec un glissement de la quintessence identitaire – passant de l’âme incarnée ancienne à l’information «incarnable», via l’épisode matérialiste.

Et déjà, en matière d’identité, la forme extérieure entre dans le domaine du non relevant. De même, les systèmes sensoriels et relationnels s’offrent aux reconstructions ou aux modifications.  Reste alors la part considéré comme ‘noble’ : non plus même les neurones dans leur ensemble originel, mais spécifiquement leur puissance opératoire. Où le nœud référentiel de l’identité s’affirme en puissance d’action et en réalisations. Dans ce contexte, tout s’abandonne aux modifications. Plus encore, le pool génétique s’inscrit dans le modifiable et l’optionnel lors même que l’homme joue avec les possibles. Joue avec le donné et le donné en lui – donné qui est lui mais se décompose dorénavant en fonds de puissances, en substrats géniques, mnésiques et morphologiques peu ou prou modelables et en constituants (inter)changeables.

Cependant, les attitudes et conceptions sous-jacentes recouvrent une fuite hors de la condition humaine : tantôt vers ‘autre chose’, ‘autre soutenance’ ou ‘autre conscience’, tantôt vers un alignement (démissionnaire) sur un Décideur Transcendant.

En outre, et pour la première fois aussi globalement et intensément, l’instinct et la volonté de survivre s’imposent une contorsion telle qu’ils se soumettent à leur propre négation. En effet, pour qu’il subsiste «quelque chose plutôt que rien» dans le futur lointain, l’espèce travaille à sa propre fin. Pour la première fois (première fois aussi proche d’une réalisation technique), l’individu aspire à une dispersion de conscience, à une évanescence personale et à une fin de l’Histoire sous couvert d’une histoire sans fin et d’un devenir incessant – qui du devenir garderait vraisemblablement la seule processualité mécanique.  Où  le combat mené à l’encontre de  la finitude  et de son absurdité (individuelle[6]) conduit à acquiescer, puis à soutenir,  une désaffection eu égard au corps en ses formes, spécificités, sensibilités et signifiances identitaires ; mais aussi eu égard aux appartenances, aux lignées, à l’individualité et finalement à l’individuation d’une entité réelle autoréférentielle.

A cette aune, les technosciences[7] risquent d’actualiser une  potentialité aporétique associée à une enclave perméable  et à une maintenance inscrite dans le devenir. Ou encore, une potentialité aporétique associée à une intériorité  se dépliant en extériorité et à un monisme substantiel s’exprimant dans la dualité (en/comme soi et hors de soi).   

Où donc  l’opérativité technique pèse, mais pour le déconstruire, sur l’équilibre articulant la stabilité entitaire de mode centripète  et le projet identitaire de logique centrifuge. Et témoigne d’une rencontre rétroactive de l’individu et de ses outils, du sujet et de ses conceptualisations,  du soi et de ses voies d’expression  – un ‘soi’ disposé, semble-t-il, à se résumer en centre décisionnel et force opératoire.

Dès lors, l’homme, être de l’entre-deux  défini pour nous par la négation de tout Etat advenu, produit un processus technique susceptible de l’extraire de cet entre-deux. Et déjà l’individu intensifie ou libère ses tendances dispersives (de ‘soi’ en l’autre[8])  et ses tendances confusionnelles (de ‘soi’ et de l’autre[9]) : avec une mise à distance de l’entité corporelle (en sa force référentielle ou définitoire), avec un corps plus pensé que senti, une identité décisionnelle et une  puissance volitive plus dispersive que centralisatrice – selon une aspiration grandissante à la méta-carnation[10].

Pour le formuler différemment, les technosciences tendent à défaire les appartenances : appartenance au monde de la matière et à ses lois, appartenance à la biologie et à ses propriétés. Mais aussi à la généalogie ou à l’histoire et à leur fait créateur de sens ou de signifiances. Et finalement, aux investissements temporels et affectifs autant qu’aux engagements ou aux choix signifiants (signifiants du fait des risques, difficultés et irrévocabilités). Or, les appartenances font l’homme et l’humain : des appartenances suffisamment solides et définitoires pour densifier la personnalité et réaliser l’existence. Mais aussi, pour stabiliser l’identité et autoriser cependant une mise à distance permettant l’accueil de l’autre, d’autrui et de la nouveauté : hors violence, hors repli, hors dissipation ou destruction.

A cet éclairage et à mon estime, il existe une dimension aporétique inscrite au cœur de l’existence  et répondant à l’incomplétude des divers déterminants autant qu’au déterminisme génétique.   Où l’extraction hors de l’en-soi, l’ouverture métabolique et personale, porte en ses modes processuels une potentialité aporétique recouvrant une indéfinition du ‘soi’ et s’offrant à l’opérativité des technosciences. Où l’humanitude, prise en charge par les techniques qu’elle produit, édifie un domaine existentiel caractérisé par une biographie de l’arrachement ou du désinvestissement : refus d’appartenance au corps, à la temporalité, à une réalité mondaine fléchée et à l’unicité inéchangeable de l’existence individuée et personale.

Aporie donc ; parce que l’immaturité, l’incomplétude et l’imparfaite assignation ouvrent l’homme  à la liberté  en autorisant corrélativement l’incorporation du non-soi, l’opérativité de la volonté et l’évanescence des états de l’organisme, de la psyché ou de la personnalité. Finalement, ces traits permettent la nouveauté et la liberté tout en impulsant dans l’homme son autre – le soumettant au risque incessant d’une dispersion. Ainsi, les technosciences produisent un monde a-identitaire dépourvu d’une référence qui lui soit externe et cependant immanente : une référence à une humanité commune. Elles brouillent  notions et concepts, mêlent  catégories et genres et génèrent instabilité et anxiété.  S’ensuivent les négations de soi : psychotropes, refus ‘identitaires’, transgressions diverses et ‘suicides’  ou reniements individuels  ou spéciels (par exemple, les aspirations transhumanistes).

Mais, abandonné au pouvoir de sa seule volonté,  le sujet  se retrouve sans densité (entitaire, identitaire ou existentielle). Prêt donc à  toutes les transfigurations : à se perdre dans la technique et le virtuel, ou à se démettre entre les mains d’un gourou prometteur de mondes meilleurs. Prêt à se soumettre au totalitarisme, ou à se prothétiser. Démission en chaque cas de figure. Et abandon de la condition humaine : gourous ou transhumanistes proposant un mythe semblable – celui d’une réalisation plénière de l’humanité hors de l’humanité. Où l’homme serait à ce point fragmenté (en son corps, ses représentations, son trajet existentiel…) que la pathologie psychotique incarnerait la banalité, sinon l’idéal recherché : un corps machinal et machiné, une individuation vague et une personnalité plurielle. Où l’on confondrait liberté et  désinvestissement, matière des choses et  substance organique des corps.


[1]
Pathologies diverses.
[2] Handicaps, déficits, carences…
[3] Contre la mortalité et contre la finitude –en ce compris cette finitude qui définit le sujet contre le monde et contre les événements et phénomènes physico-mondains (un corps propre délimité, une identité organique, physique, conscientielle, psychique et mnésique certes évolutive mais néanmoins pérenne en ses soutenances et processus intégratifs…).
[4] La liberté d’être, devenir et (se) reconnaître «soi» : une contingence et une gratuité originelles – assorties d’une latitude d’actualisation (des possibles, tels ou tels possibles) et d’existenciation (en choix existentiels).
[5] De centre référentiel d’intimité et d’identité  -un centre continu en son devenir, faisant ‘bio-graphie’ personnelle et existentielle.
[6] Qui se donne telle à la conscience individuelle en quête de sens et de pérennité (pérennité d’elle et du sens).
[7] Qui rencontrent l’humanitude comme leur condition de possibilité et leur moteur propulsif.
[8] Au propre, introduisant ses gènes dans d’autres organismes ; au figuré, se représentant en avatars, se démettant au robot, se rêvant cloné, se voulant créateur, manipulateur…
[9] Chimères, modifications des états de conscience, recours aux diverses prothèses, connections, interfaces, implantations de nano-puces, greffes d’organes fonctionnels mais également, prochainement, de champs neuronaux…
[10] Une incarnation mouvant, sans supports prédéfinis ni assignés…

 

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier est docteur en Histoire, éthique et philosophie des sciences et des techniques biomédicales de l'Université Libre de Bruxelles.

 

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Commentaires

Le refus de toute référence à une transcendance ( au moins possible et imaginable par l’imagination rationnelle ) est le premier pas fatal vers le sans fond et le sans limites. L’homme se trouve livré à lui-même et aux siens, livré à l’idéologie et à ses fluctuations intéressées. A la différence de la philosophie, l’idéologie (les idéologies car elles sont diverses) sert des intérêts, des désirs, des passions. Elle exclut toute transcendance car cette transcendance, inévitablement, la renverrait à ses limites.
Nous sommes confrontés à l’ubris comme nous ne l’avons jamais été. Cette démesure affecte sans frein des cerveaux ivres de puissance et de superbe. Cerveaux philosophiques ou scientifiques débridés. Egos énormes et convaincus de leur toute puissance intellectuelle et qui « clouent le bec » de leurs rares contradicteurs sous un verbiage époustouflant – et différenciateur à l’infini car en subdivisant de travers et en définissant par torsions, on produit une nouvelle sophistique insaisissable, qui noie le concept et l’idée dans la prolifération terminologique et la dé-syntaxisation organisée. Nous assistons à une déperdition culturelle sans précédent qui touche peu à peu tous les champs des sciences, des arts et des lettres.
Martine Chifflot. Professeure agrégée de philosophie. Docteure hdr. Sanskritiste.

par Chifflot - le 5 décembre, 2013



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