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Dekhar(tes) ou la nécessité d’un doute radical médiatique

22/11/2013 | par Alexis Feertchak | dans Art & Société | 16 commentaires

 

Dekhar(tes)
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J’étais au fond d’un café autour d’un chocolat chaud. BFM-TV tournait en boucle, sans le son, comme dans beaucoup de cafés parisiens. C’est d’ailleurs une chose étrange que dans les lieux publics, seule l’image soit retransmise. Comme si nous nous faisions à l’idée que, pour informer, les images suffisent et les sons sont superflus.

Je n’avais pas encore entendu parler du « tueur de Paris », qui, à ce moment là, devait se trouver devant la banque Société Générale, après avoir attaqué les locaux de Libération. Je regardais avec étonnement les images d’un Paris en guerre. Comme l’actualité était encore toute fraîche, et même en train de se dérouler, les pauvres journalistes de BFM n’avaient que peu d’informations à transmettre. J’observais sur petit écran un hélicoptère sillonnant les hauteurs de Paris, des voitures de police toutes sirènes hurlantes, des policiers casqués devant les locaux de Libération, les images floues d’un homme à casquette tenant son fusil en mains, et puis, le clou du spectacle, la phrase de notre Ministre de l’intérieur, Manuel Valls, qui, en sous-titre sur un fil, déclarait d’un air grave : « Nous sommes face à un acte de guerre ». Et puis l’hélicoptère revenait, et ainsi de suite.

Lorsqu’ils ne disposent que d’informations parcellaires, certains journalistes tentent de construire vaille que vaille une histoire crédible, à partir de ces traces, à l’image de l’historien qui est étymologiquement un « chercheur de traces ». Sauf que ces traces de l’actualité ne sont pas encore effacées par le temps comme celles de l’historien. Ce ne sont pas des traces de ce qui a été, mais des traces de ce qui aura été bientôt et de ce qui se produit encore : elles sont en formation.

Cette manie de certains journalistes de s’emparer de traces trop fraîches ressemble au péché de la « courte vue » décrit par Hannah Arendt (thoughtlessness en anglais). Raconter une histoire sans en avoir les éléments essentiels, c’est tomber, parce qu’on a le nez dans le guidon. Les chaînes de télévision en continu sont naturellement dans cette situation, mais elles sont loin d’être les seules. Il y a pis peut-être, c’est de pécher par courte vue dans le cadre d’une analyse de l’actualité, et non plus de sa simple retransmission. Dans l’affaire Dekhar (qui ne portait pas encore son nom), des analyses raccourcies ont ainsi superposé ce fait divers au contexte social de violences populaires et de bonnets révoltés, sans la moindre information pour le confirmer. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, un lien de causalité a émergé entre l’événement et son contexte. Le tout sur un fond de récupération politique qu’il n’est pas utile de préciser davantage.

Nous assistons non plus au travail des Médias, mais à celui des Immédias. La médiation entre l’actualité et ceux qui la présentent se réduit à petit feu. Les chaînes de télévision en continu en sont un exemple : elles traitent sans interruption, mais non sans redondance, de ce qui est en train de se produire et non de ce qui s’est produit, en alimentant ainsi, par l’incertitude dans laquelle elles naviguent, tous les fantasmes et les possibilités de désinformation.

Il serait trop simple de dire que cette immédiateté des médias repose sur les évolutions de la technique. Médiapart en est le meilleur exemple : le journal d’Edwy Plenel, qui est le seul peut-être dans le paysage français à être pleinement adapté à la réalité de l’internet, a su réinvestir le journalisme d’investigation, lequel s’attache à chercher les traces tangibles qui n’auraient pas été vues et non à attraper des traces en cours de formation. Des médias comme L’Opinion réussissent encore, sous un angle différent, en pariant sur l’éditorialisme, car ce n’est pas d’informations que nous manquons, mais de l’analyse des informations certaines dont nous disposons.

Que l’affaire Dekhar permette au moins d’éclairer ce danger des Immédias. Comme le notait  le politologue Laurent Bouvet sur un réseau social bien connu : « l’affaire terrible qui était le résultat d’un climat dégradé s’est transformée en un simple fait divers après la découverte de son présumé coupable ». La grande peur est retombée ! En miroir, c’est d’ailleurs ce que notait le psychosociologue Guy Durandin, sur iPhilo, en rappelant que « le terrorisme est essentiellement un phénomène médiatique ».

Je me permets de proposer une piste qui vous renvoie au titre de ce billet d’humeur : réintroduisons au cœur des médias le doute radical cher à Descartes dans Le discours de la méthode  et dans les Méditations ; adoptons un poil de la persévérance du Big Moustache de Médiapart. Car le doute vanté par Descartes n’est pas la marque d’un échec, il est une méthode lucide pour déjouer les tours du réel et de ses illusions : « pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut » (in Règles pour la direction de l’esprit). Pour reprendre la courte vue à l’endroit de la transmission et de l’analyse de l’information, disons avec Descartes que si nos sens peuvent nous tromper (illusions d’optique chez Descartes, ou, dans notre cas, phénomènes collectifs que nos sens déforment), c’est le plus souvent notre jugement qui est trompeur, par paresse, par raccourci et par préjugé. Nous voici donc devant la nécessité d’un « doute médiatique » qui soit à la fois méthodique, volontaire, actif et raisonné. En l’état, il s’exprime peu dans l’image que donnent certains journalistes, que l’on voit courir essoufflés derrière une information encore en construction.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Merci pour ce bel article qui révèle et relève d’une situation tellement vraie au quotidien!

par Marie LEY - le 22 novembre, 2013


Bravo pour cette pertinente et subtile analyse du danger des  » immedias  » ! La difficulté que rencontrent les journalistes , c’est que, les entreprises pour lesquelles ils travaillent étant concurrentes les unes des autres, ils sont très souvent condamnés au  » suivisme « …sous peine de se voir accusés de  » ratage  » ! Le phénomène est, certes, moins prégnant dans la presse écrite, que ses lecteurs achètent ( de moins en moins, hélas !) pour avoir le recul sur l’info, grâce à sa contextualisation et un commencement de réflexion. Mais nul n’échappe, dans ce métier, au danger de se voir reprocher :  » Comment se fait-il que tu n’aies pas eu le « scoop » que sort Machin ? ». Alors tout le monde fonce, au risque de baigner dans un conformisme frisant parfois l’hystérie
L’autre danger – mais, heureusement, les bons rédacteurs en chef sont là pour y parer – consiste à repeindre l’actualité aux couleurs de ses convictions politiques, majoritairement  » de gauche  » dans ce milieu. Il est d’ailleurs assez plaisant, aujourd’hui, de voir la gêne manifeste avec laquelle de nombreux journalistes accueillent cette évidence : celui qu’ils ont dépeint comme un  » tireur fou  » s’avère, en fait, un militant d’extrême-gauche égaré !

par Philippe Le Corroller - le 22 novembre, 2013


Bravo pour ce billet Alexis, qui sans aller totalement au fond de ce gouffre de l’immédiat, pose un constat que je crois nous partageons tous : « Nous assistons non plus au travail des Médias, mais à celui des Immédias ».

Toutefois, n’oublions pas que nous sommes tous complices de cela et que le meilleur réflexe de ta part eut été de détourner le regard de cette télévision et de te concentrer sur ton chocolat chaud… meilleur remède contre toutes les formes de déclinisme !

par François Fournier - le 22 novembre, 2013


@ Marie Ley : merci ! je crois que le quotidien a beaucoup à nous apprendre !
@ Philippe : merci pour le commentaire, mais je ne crois pas partager votre diagnostic. Vous soutenez en fait que la rationnalité économique commande une telle immédiation des médias. je dis tout le contraire. Comme Bruno Jarrosson l’a montré pertinemment dans iPhilo (cf. Pour changer, ne nous adaptez pas), un agent économique qui ne fait que s’adapter à un modèle et qui ne va pas contre ne fait que s’adapter, mais il ne change pas et donc n’innove pas. Bref, il est mort à moyen terme du point de vue de la rationalité économique. Ce que je montre justement, c’est que des médias qui s’immédiatisent ne marcheront pas aussi bien que des médias comme Médiapart, qui apporte quelque chose de neuf. D’ailleurs, vous condamnez les scoop, mais à tort je pense. Un vrai scoop, c’est formidable. Mais ce à quoi vous pensez ne sont pas des scoops, c’est au contraire du suivisme ! Médiapart révèle des scoops tout en étant un média et non un immédia.
@François : merci encore et je répondrai la même chose, point de déclinisme dans mon propos. Au contraire. En revanche, je pointe du doigt le fait que bien des médias n’arrivent pas à résister au monde de l’internet et à sa tendance de l’immédiat.

par Alexis Feertchak - le 22 novembre, 2013


Excellent article Alexis, avec lequel je suis parfaitement d’accord.
Cependant, les chaines d’infos en continu ne sont pas les plus coupables pour moi : leur rôle est précisément d’être dans l’immédiateté. Il leur manque plutôt un gros disclaimer lorsque l’on allume la télé.
Non, à mon sens, les pathétiques journaux de France 2 et TF1 sont bien pires : aucune analyse, aucun sujet d’actualité… Juste la fabrication des espadrilles dans le cantal, la météo et un pauvre sujet sans analyse et complètement orienté. A pleurer.

par Côme - le 22 novembre, 2013


Bonjour,

je n’ai pas eu le temps de lire tous les commentaires, mais j’ai lu votre article. Je trouve comme beaucoup que vous avez grandement raison de renommer les médias des immédiats. Et tout ce que vous décrivez me semble très vrai.
Très vrai mais, si je puis me permettre, un peu vain. Si je comprends bien, vous reprochez aux médias de se faire la voix de la rumeur. Et c’est ce qu’ils sont. « L’opinion » (le journal) que vous citez ne s’appelle pas « la vérité », mais bien l’opinion, le sens commun.
Vous reprochez à la rumeur d’exister. Comme le Socrate de Platon, reprochant aux démagogues de faire croire n’importe quoi aux athéniens. Comme Descartes, nous proposant par son doute d’être, pour une fois, dans la vérité.
En un mot, la philosophie et ceux attachés à la vérité reprochent sans cesse au commun, à la foule, d’être dans un bavardage dangereux. Et c’est sans doute bien vrai.

Mais dénoncer la rumeur ne l’a jamais empêchée d’exister. Des sycophantes à nos médias, on entend une même peur irrationnel. Mais la dénoncer, dire qu’elle est stupide, c’est peu dire. Ca ne change rien…

Ne pensez-vous pas qu’il serait intéressant, non pas de reprocher à la rumeur d’exister, mais d’essayer de la comprendre.
Je vois bien toute la difficulté. Les candidats au pouvoir se font trop souvent les interprètes de la rumeur : « comprenez, les français s’inquiètent et avec raison blablabla… ». Ce n’est pas ce que je vous propose.

Si je devais essayer de comprendre cette extrême angoisse qui a saisi la capitale, heureusement pour rien finalement, je dirais ceci :
On s’attend à un problème. On s’attend à un coup d’éclat, à un acte terroriste, peu importe le bord d’où il vienne.
Pire, vous me reprocherez peut-être ces mots, cet accident est tellement attendu qu’il semble presque désiré. Je pense que trop de personnes dans la haine attendent qu’il y ait un débordement pour dire : « vous voyez, je vous l’avais dit ! ».
Il faut donc comprendre par cette crispation que certains auraient voulu, pour se donner raison, qu’il y ait un acte organisé contre l’Etat. Et pas l’acte manqué d’un paumé. Ces gens là doivent être ramenés à la raison ! Il faut les ramener à l’amitié de leurs concitoyens et à l’union. M’enfin, c’est sous cet angle que j’aborderais la question.

Bonne continuation,
Thomas

par Thomas - le 22 novembre, 2013


Le terrorisme phénomène uniquement médiatique: les irakiens apprécieront sûrement…

par mehdi - le 22 novembre, 2013


Cher Alexis, vous m’avez lu un peu rapidement. Je ne condamne pas le scoop…pour l’avoir moi-même chassé toute ma vie ! Le scoop, la bonne info ( au moins trois sources), que vous êtes le premier , voir le seul, à sortir, c’est l’adrénaline du métier. En revanche, je regrette que les conditions matérielles de l’exercice de ce métier contraignent trop souvent au  » suivisme « . Trop de conformisme, notamment, face à la dictature des conférences de presse : quand certaines se réduisent à du « beleu, beleu  » pré-formaté par des communicants, l’indépendance d’esprit peut vous inciter , lorsque vous rentrez au journal, à n’en pas dire un mot. Sauf que vous y êtes contraint, puisque votre organe de presse est en concurrence avec tous les autres, qui, eux, vont en parler en long, en large et en travers. Et ce qui est vrai pour la presse écrite, l’est encore plus pour les radios et les télés. Bref, la concurrence n’a pas toujours que des effets positifs ! Si la vie était simple, ça se saurait, cher Alexis…

par Philippe Le Corroller - le 23 novembre, 2013


voire, bien sûr !

par Philippe Le Corroller - le 23 novembre, 2013


@Thomas : je suis d’accord avec vous, il faut comprendre la rumeur, càd non aller dans son sens, mais en déterminer les composantes. Ce qui vous disiez à la fin de votre commentaire est tout à fait pertinent à mon sens : une rumeur est spéculative, càd qu’elle s’exprime sous la forme : « Vous verrez, … ». Dans la tête du propageur de rumeur, il s’attend donc à pouvoir dire à la fin : « Vous voyez, je vous l’avais bien dit ». C’est bien un problème fondamental de l’analyse spéculative de l’information. C’est pour cela que je préfère à l’analyse spéculative une analyse moins spectaculaire qui est l’analyse rétrospective, plus proche en cela du métier d’historien.

@Mehdi : je comprends votre réaction, mais analysons précisément les termes. Je n’ai pas écrit que le terrorisme est « uniquement » un phénomène médiatique, mais qu’il l’est « essentiellement », ce qui est tout à fait différent. Du point de vue existentiel, le terrorisme comporte des composantes beaucoup plus larges comme vous le soulevez avec le cas irakien. Mais reste que sa logique, elle, reste précisément médiatique. Je vous invite à lire l’article de Guy Durandin sur les problèmes de l’information (http://iphilo.fr/2013/03/18/apercu-sur-les-problemes-de-linformation-4/).

@Philippe : je vous ai lu un peu vite, je vous l’accorde. Vous parlez de journalistes contraints au suivisme. En un sens, la concurrence les y oblige. Mais je crois que c’est moins leur faute que celle des patrons de presse qui n’arrive pas à changer (y compris dans la dimension d’adaptabilité) à la réalité de la presse numérique. Une amie me racontait ainsi à quoi ressemblaient les locaux d’un grand quotidien du matin : il n’y avait que des stagiaires, payés à entretenir la version web du journal. Quant aux journalistes proprement dit, ils sont virés les uns après les autres. Quand vous regardez les versions gratuites numériques des gds quotidiens, ce sont des réécritures des dépêches de l’AFP ! Bref, dans des quotidiens que je n’ai pas besoin de citer, la version cheap et numérique (fondée sur la pub et le grand nombre de visiteurs) du journal finance la version de qualité qui, elle, reste payante. Je dis simplement que ce modèle économique que les patrons de presse imposent à leurs journalistes est une aberration stratégique. A la fin, ils y perdront ! Justement au nom de la concurrence.

par Alexis Feertchak - le 23 novembre, 2013


Merci de la réponse.

par mehdi - le 24 novembre, 2013


Je partage l’analyse développée ainsi que la plupart des réactions.
Toutefois, bien que judicieux et plus que légitime, cet appel salutaire au « doute médiatique » me paraît peu susceptible d’être entendu car, comme certains l’ont déjà souligné, les média relève aujourd’hui d’une véritable industrie économique avec forte pression concurrentielle aggravé par la puissance des outils technologiques actuels…

par Anna92 - le 24 novembre, 2013


Alexis,
Je suis totalement d’accord avec vous sur certains points que vous évoquez concernant les médias. Il est évident qu’il faut prendre les infos avec

par Seyhan - le 28 novembre, 2013


…précaution, tant elles sont immédiates, au nom d’une vérité non vraiment établie.
Mais permettez moi de douter encore

par Seyhan - le 28 novembre, 2013


…plus des médias qui nous préparent de jolis textes bien réfléchis, et qui font une médiation peut être plus contestable encore.

Nul besoin de se faire des frayeurs, et de craindre l’opinion publique !

Ma confiance se place non pas dans la mauvaise jugeote du peuple soumis a ce bombardement médiatique, mais dans la bonne jugeote d’un peuple qui n’entend pas se soumettre a un gouvernant qui essaie par tout moyen de découdre la cohésion de ce peuple, pour ne pas laisser un bon sens se former.
Désolé pour les coupures…
Merci d’avance de m’éclairer sur votre avis concernant mon point de vue très immédiat et pardonnez moi pour d’éventuels mépris et oublis.

par Seyhan - le 28 novembre, 2013


[…] En bientôt deux ans, une chose nous paraît  essentielle : particulièrement dans le climat actuel si morose et si ombrageux, la vertu philosophique du doute constructif a plus que jamais sa place dans le système médiatique, ce qu’exposait Alexis Feertchak dans son éditorial sur les Immédias. […]

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