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Vive la culture générale !

6/04/2014 | par Florence Braunstein | dans Art & Société | 8 commentaires

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Florence Braunstein, éditorialiste d’iPhilo, et Jean-François Pépin, agrégé d’histoire, docteur ès lettres et professeur de chaire supérieure en classes préparatoires aux grandes écoles, viennent de publier 1 kilo de culture générale aux PUF.

La culture générale revient en force avec un argument de poids : 1 kilo de culture générale, 1700 pages (P.U.F., février 2014), presque deux kilos en fait sur notre culture et celle des autres. Loin d’avoir voulu empiler les feuilles sur les différents savoirs à travers le temps, de donner une connaissance stérile à la façon d’un Bouvard et Pécuchet, nous avons voulu fournir un véritable couteau suisse contre le refus d’une pensée aliénante et totalitaire, mais en revanche une pensée qui favorise un regard méditant qui refuse la banalisation, la dispersion. Enjeu ces dernières années de débats politiques, prise en otage par des doxologues de droite ou de gauche, la culture générale mérite aujourd’hui d’éviter un requiem, parce qu’être sourd, écrivait Nietzsche, n’est pas la meilleure condition pour écouter de la musique.

Elle est devenue ces dernières années un vaste fourre tout, où pêle-mêle sont associés, la culture d’entreprise, la culture populaire, la culture de masse. Trop de culture partout a fini par défavoriser la culture générale, la réduire à une peau de chagrin, à un smic intellectuel, dans le meilleur  des cas à un kit de survie pour briller en société. Notre époque est certes boulimique de savoirs, une attitude facilitée par un accès au web qui a mis à disposition une masse énorme de connaissances mais où tout est mis à plat, au même niveau, œuvres et moyens d’expressions et où nous assistons à la mise en place d’une espèce de cafétéria culturelle, celle dénoncée par Claude Lévi-Strauss. De la culture générale nous sommes passés à la culture généralisée. La démocratisation de la culture a conduit à sa diffusion, puis à son exploitation commerciale sous toutes les formes (Quiz et QCM en console), menant davantage à une décérébralisation de l’individu qu’à sa formation. Bref de la culture générale pour tous, nous sommes passés à l’inculture pour tous ou peu s’en faut. Les principaux arguments contre cette culture générale se sont appuyés sur l’incapacité à en donner une définition exacte en dépit de celle fournie par le Dictionnaire de l’Académie française en, 1932, « ensemble de connaissances générales sur la littérature, l’histoire, la philosophie, les sciences et les arts que doivent posséder au sortir de l’adolescence toute personne ». Le but de la culture générale est de pourvoir les jeunes d’un bagage de connaissances utiles, mais aussi et surtout de favoriser le libre et complet développement de leurs facultés. C’est aussi ce qui est demandé aujourd’hui à tout élève de Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles à travers la matière enseignée de culture générale : connaître ce qui a constitué notre socle commun intellectuel et culturel. Pourtant dans certains concours, elle a été tout bonnement supprimée, au grand Oral de l’ENA et à Sciences Po, parce que jugée trop discriminatoire socialement. Nous n’en avions pas encore fini avec « la raison instrumentale » de l’école de Francfort et les héritiers de Bourdieu. Mais, ainsi que souligne Claude Javeau, ce ne sont pas les élites qui sont visées mais « celle d’une certaine façon de concevoir leur existence et la justification de celle-ci, ce que notre époque a baptisé élitisme ». Aujourd’hui encore, nous le savons tous, les fils de polytechniciens ne deviennent pas polytechniciens et tous les fils de postiers ne deviennent pas postiers. Résumer à un « habitus » le mérite d’un travail, le goût de l’excellence et de l’effort est complétement réducteur. Sous prétexte que certains ne manient pas bien l’oralité d’une langue première, faut-il pour autant faire disparaitre toute langue littéraire, toute forme de poésie ? C’est aussi au nom d’un égalitarisme à tout crin que l’on fait croire que la France progressera mieux avec des bacheliers, des fonctionnaires, des administratifs, des médecins, sans culture générale, oubliant ainsi la notion d’humanités qui lui est centrale.

La culture générale est la culture du débutant, elle demande, à partir de connaissances acquises, de savoir en faire le tri et de savoir comment les accroitre avec raison. C’est une véritable passerelle entre les choses qu’il faut établir pour savoir ce qui les relie entre elles avec jugement et discernement, à la différence du spécialiste qui ne peut le faire que sur un objet restreint dans un domaine bien précis. C’est pour cela aussi que l’on dit du polytechnicien qu’il sait tout et rien d’autre… La culture générale aurait en fait vocation, dès son origine, à être étendue sans spécificité profonde, sans être particulière pour autant. L’homme de notre époque est souvent amnésique et il est bon de lui rappeler ce qui en a fait la grandeur et la valeur.

La culture générale a toujours eu cette volonté d’ouverture sur l’extérieur, sur les autres et sur soi. Elle refuse l’isolement, le fixisme et privilégie la remise en cause, le questionnement, même si notre époque croit valoriser ceux qui aiment les réponses toutes prêtes, les contenus sans forme, le préfabriqué dans la construction de l’individu où le paraître a détrôné depuis longtemps l’être. Elle constitue le meilleur rempart contre les idéologies totalitaristes, amies des idées uniques et simplificatrices tenues pour un ersatz de culture générale à ceux qui en sont justement dépourvus. Les totalitarismes brisent la pensée, l’arrêtent dans son élan, refusent d’accepter les différences des autres et, en ce sens, castrent l’identité de ces richesses. Ce sont des « misologies » au sens où Kant l’entendait, une ruse de la raison contre l’entendement, un discours contre la raison. L’inculture devient leur fond de commerce, elles l’entretiennent, le soignent, car elles ne seront ainsi jamais remises en cause. Enfin la culture générale permet, même dans les heures les plus sombres de l’histoire, à travers les écrits de Jorge Semprun, de Primo Levi, ou de Robert Antelme de comprendre comment en développant et en tissant davantage les liens sociaux et amicaux entre les déportés, elle a été une des conditions de survie puis de résilience.

 

Florence Braunstein

Docteur ès Lettres, Florence Braunstein est professeur en classes préparatoires aux grandes écoles. Directrice de la collection "Le corps en question" à l'Harmattan, elle est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, d'essais et de romans aux PUF, chez A.Colin, chez Vuibert, chez First ou chez Mercure de France.