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Bring back our girls ! Notre inconscience face aux prises d’otages terroristes

15/05/2014 | par Alexis Feertchak | dans Monde | 8 commentaires

 

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Les mots laissent parfois songeurs. Bring back our girls ! Voici une exclamation d’une très grande simplicité qui vient de déferler sur l’ensemble de la planète. Elle est la mesure de l’amour que nous portons à nos semblables, celle de notre engagement moral indéfectible. Nous compatissons, preuve de notre grande bonté, encore augmentée par l’absolue méchanceté des ravisseurs qui ont mis en esclavage deux cent jeunes filles innocentes. Nous compatissons, mais nous n’entendons pas vraiment ce qui s’est passé au Nigéria. Cette exclamation du cœur, par son immédiateté et son innocence, montre notre incompréhension profonde du phénomène terroriste. Elle prouve pour le plus grand ravissement de Boko Haram que nous avons compris le message tel que l’organisation terroriste souhaitait nous le faire passer. Et c’est bien là le problème !

Il y a d’abord cette incroyable utilisation du temps de l’impératif (bring back) qui n’est impératif qu’au sens du Bescherelle. A qui s’adresse en effet cet étrange impératif ? Aux terroristes eux-mêmes ? Si tel est le cas, c’est alors un ordre qui tombe à l’eau : on ne donne pas d’ordre à ses ennemis, on en donne à ses sujets. Tel le sujet de droit, qui, assujetti par lui, est ordonné par la loi. Tel encore les parents qui ordonnent aux enfants de rendre un objet qu’ils auraient subtilisé. Mais entre ennemis, l’ordre ne règne pas : règne au contraire le désordre engendré par le rapport de force qui s’établit entre eux. Imaginez une guerre où un général, au lieu d’ordonner à ses soldats quelques assauts contre l’ennemi, s’adresserait aux soldats d’en face en ordonnant « Ne chargez pas ! » … On peut alors envisager que l’impératif s’adresse à nos dirigeants : c’est à vous responsables politiques qu’il revient de ramener saines et sauves les deux cent jeunes filles. Là encore, l’ordre paraît vain. Il ne manquerait plus ensuite que nos dirigeants deviennent responsables de l’infamie que d’autres commettent. Cet impératif est en réalité la marque de notre impuissance, d’une supplication que nous adresserions au sort, à la fortune ou à la chance.

Mais il y a pis que ce mésusage de l’impératif, c’est celui du pronom personnel « notre » (our girls). En quoi sont-ce nos filles ? La compassion crée un lien affectif bien compréhensible, mais qui n’est cependant pas nécessaire. Comme le note Bertrand Monnet dans un entretien pour l’Express, pourquoi n’avoir pas créé un tel lien après le massacre par Boko Haram  de 300 villageois à Gamboru Ngala ?

Ce pronom personnel est la marque de notre inconscience. Comme le notait René Girard, « face au terrorisme (…), nous devons prendre conscience que nous vivons dans un monde ouvert à de nouveaux risques, à des possibles effrayants, surtout pour nous, qui appartenons à la partie privilégiée du monde. Tout cela, selon moi, requiert une réflexion de fond, qui me semble absente du débat politique contemporain »[1]. Que nous dit le penseur du désir mimétique ?

Nous pensons que le désir destructeur des islamistes porte sur ces jeunes filles, qu’elles seront les victimes espérées de leur ravisseur. Mais les victimes espérées ne sont pas ces jeunes filles, qui n’ont aucune valeur en soi aux yeux de Boko Haram! Nous ne le voyons pas, car la réalité est cachée derrière la liturgie islamiste, mais les seules victimes désirées des preneurs d’otage, c’est nous ! Les Bring back our girls sont autant de signes divins de leur victoire : le nous, marque par excellence d’une identité entre deux termes, est le mot que les ravisseurs attendaient de notre part. Boko Haram cherchait à nous atteindre et voilà que nous leur en apportons la preuve.

Notre inconscience engendre une double victoire de Boko Haram. La première est idéologique : les islamistes sont confortés dans l’idée qu’ils auront vaincu psychologiquement leur ennemi occidental par le terrorisme, les invitant à redoubler d’effort dans ce sens. La seconde est économique : notre compassion augmente la valeur de ces jeunes filles, qui au départ n’en avait aucune aux yeux des ravisseurs. Plus leur valeur économique sera grande, plus il sera difficile de réaliser notre songe : bring back our girls s’éloigne du champ des possibles d’autant plus que nous crions l’injonction au monde entier. L’analyse de Bertrand Monnet est éclairante sur ce point.

Dans iPhilo, le psychosociologue Guy Durandin expliquait à propos de la logique terroriste (dont les prises d’otages sont une forme particulière) : « Le terrorisme est essentiellement un phénomène médiatique : les attentats terroristes sont le fait de groupes qui se trouvent dans une position relativement faible, mais se donnent pour tâche de provoquer une souffrance spectaculaire, pour obliger les médias à parler d’eux, et de la cause qu’ils se disent représenter. Les médias modernes, qui touchent un très grand nombre de gens, servent ainsi de caisse de résonance ». Bring back our girls est le signe de ce que nous n’avons guère compris cette logique : nous augmentons par compassion la caisse de résonance dont les terroristes, par leur relative faiblesse, ne disposent pas de prime abord. Ils ont besoin de nous et nous tombons dans le piège !

Dans sa forme actuelle, le terrorisme est l’enfant de la mondialisation : un acte terroriste n’est rien d’autre que la globalisation d’un évènement local par le fait même de ceux qui en subissent les conséquences. Sur ce point, l’islamisme radical est bien plus fin psychologue que l’Occident. Il suffirait déjà de comprendre leur logique pour que nous ne soyons plus les victimes de nous-mêmes. Le traitement de l’information, à l’heure des réseaux sociaux, nécessite certainement une meilleure éducation des citoyens comme des dirigeants. L’emballement médiatique ne réjouit que les terroristes et n’aidera pas  les services secrets et la diplomatie des pays concernés à sauver les deux cents innocentes réduites en esclavage et par lesquelles Boko Haram désire nous atteindre.

 

[1] René Girard, Entretiens avec Gianni Vattimo, Flammarion.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Brillant article, mais cela ne suffira malheureusement pas pour sortir de cet insupportable primat de la compassion !

par Louis Dumont - le 15 mai, 2014


Intéressante réflexion, les médias engendre des terroriste en masse. Les politiques engendres des moutons en masses. Ma boule de cristal me fait voir un sombre futur.

par Hegel57 - le 15 mai, 2014


« le terrorisme est l’enfant de la mondialisation (…) l’islamisme radical est bien plus fin psychologue que l’Occident » Je retiens ces deux formules, très justes à mon avis !

par Eugénie M. - le 16 mai, 2014


Article effectivement très pertinent et qui met en évidence l’inconséquence de cette instrumentalisation inconsidérée du levier émotionnel au détriment de l’analyse et de la réflexion qui seules pourraient fonder, sinon une action, du moins une posture pertinente.
Concernant le destinataire réel de ce message, j’incline plutôt à y voir une forme d’incantation (supplication en effet) en mode narcissique que l’émetteur s’adresse à lui même, une forme d’aveu d’impuissance…

par Anna92 - le 16 mai, 2014


Dénoncer une injustice ne me semble pas faire oeuvre de sentimentalisme. Se mobiliser pour dire « non » est préférable à mon avis que de ne rien dire du tout. Avez-vous pensé au réconfort des familles de savoir que le sort de leurs enfants ne laisse pas le monde indifférent? Avez-vous pensé à l’effet que la pression médiatique internationale peut avoir sur un gouvernement que beaucoup disent amorphe, infiormé de l’attaque 4h avant sans rien y faire? Il ne me semble pas que de telles réserves se soient imposées à la suite du 11 septembre 2011… Aujourd’hui encore le peuple juif commémore les victimes de l’haulocoste. Pourquoi devrait-on se taire face à plus de 200 innocentes victimes, des fillettes en plus, menacées d’être vendues et mariées de force???? Au nom du délit sentimentaliste?!

par Essengue - le 17 mai, 2014


Je ne pense pas que l’on puisse, en l’occurrence, évoquer un « délit de sentimentalisme ». Il ne s’agit pas, bien évidemment, de stigmatiser l’empathie -naturelle et légitime- ressentie à l’égard des victimes et de leur famille.
L’analyse met seulement en exergue les risques induits et les possibles dérives du « tout émotionnel » en privilégiant une action adaptée et possiblement efficace dans un contexte géopolitique complexe et mutant. La visée étant de prévenir la récurrence, sinon d’un holocauste, (terme impropre à mon sens : qu’ont donc en effet les victimes à expier ?) du moins d’un massacre?
Privilégier la réflexion et l’action à la commémoration…

par Anna92 - le 18 mai, 2014


La mobilisation dont il est question ne vise-t-elle pas réflexion et action? Elle n’a à mon avis pas grand chose de commémoratif. Au contraire si rien n’est fait dans l’urgence, alors nous n’aurons rien d’autre que de la commémoration. Voilà une dizaine de chinois enlevés par le même groupe hier au Cameroun voisin. C’est vrai qu’un seul Occidental enlevé suffirait pour déferler toute une avalenche de contestations et d’injonctions d’action rapide… N’attendons pas que cela arrive pour n’avoir que des commémorations. Agissons et dénonçons publiquement ce mal qui s’enracine, et de plus en plus.

par Essengue - le 18 mai, 2014


Mouais… Mais se taire nous rendrait coupables d’indifférence toute aussi néfaste qu’une médiatisation à outrance.
En outre, en quoi la compassion serait un vain sentiment ? Il conviendrait d’ailleurs de parler plutôt d’empathie, et non de compassion.
Le terme « our » témoigne de l’indignation que provoquent l’acte et les intentions de Boko Haram aux défenseurs des droits de l’Homme. Le rapt de ces jeunes filles touche au plus profond de soi et les intentions des terroristes à leur égard sont proprement glaçantes.
L’analyse de M. Feertchak est spécieuse. La prétendue vanité du mouvement « bring back our girls » appuie au contraire l’action des négociateurs chargés d’obtenir la libération de ces filles.
En effet, les négociateurs peuvent dire aux terroristes : « regardez les gars, vous êtes isolés, tout le monde est indigné ! »
Que les terroristes cherchent à nous provoquer, c’est évident, M. Feertchak ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes en le rappelant.
En revanche, les terroristes ne s’attendaient certainement pas à un tel retour de boomerang, en constatant l’indignation effectivement planétaire.
La vraie victoire des terroristes résulterait de l’indifférence relative, prônée par l’analyse de M. Feertchak. Prenons un exemple simple : l’auteur de cette analyse serait-il satisfait d’apprendre, après avoir été kidnappé, que tout le monde se fiche pas mal de son sort, car -comprenez vous- dans le cas contraire, cela augmenterait sa valeur marchande et rendrait sa libération plus compliquée ?!
Cette analyse est surréaliste : M. Feertchak tombe dans son propre piège, puisque l’examen même des arguments qu’il avance montre leur caractère ridicule.
C’est bien beau de prendre du recul. Encore faut-il ne pas se laisser tenter par la mode consistant à contester pour contester, et non pour faire avancer la réflexion. M. Feertchak est ici victime de la prétendue finesse psychologique de l’islamisme, en se rendant -sans l’avoir vu venir- défenseur, bien malgré lui, des actes innommables des terroristes : « Au fond, ils ne pouvaient pas faire autrement, puisque nous leur répondons ». Sidérant !

par Dark Eyes Boogie - le 11 juin, 2014



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