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La nécessité de l’innovation, l’importance de la responsabilité

24/05/2014 | par Xavier Pavie | dans Eco | 8 commentaires

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Qu’est-ce que l’innovation-responsable ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » affirme Rabelais au xvie siècle. Pouvait-il imaginer que, cinq siècles plus tard, cette question serait à la pointe de l’actualité ? Le faisait-il en prévention de son quasi contemporain Descartes qui, lui, allait lancer le siècle dans la modernité en proposant de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » ?

C’est bien de ces deux dimensions proposées par Rabelais et Descartes qu’il faut partir pour comprendre ce qu’est l’innovation-responsable. Cela permet notamment de différencier cette proposition des concepts comme le développement durable ou encore l’innovation sociale dont l’enjeu est d’innover pour mieux appréhender les problématiques des populations les plus défavorisées. L’innovation-responsable n’est pas cela car elle ne pose pas la responsabilité comme une finalité. Au contraire, elle considère que la responsabilité doit être présente au-delà de ces problématiques. Ainsi, la responsabilité ne doit pas être l’apanage des innovations sociales, car si la nécessité de ces dernières ne fait aucun doute, elles restent par nature limitées en nombre. L’ancrage de la responsabilité doit s’appliquer avant tout là où se trouvent les innovations de masse dans leurs finalités comme dans les processus qui les créent. D’ailleurs, nous pourrions noter le paradoxe d’une innovation sociale qui ne soit pas elle-même responsable -une voiture à bas prix pour un accès large fabriquée à partir de matériaux peu recyclables-.

Si l’innovation-responsable n’a pas pour ambition de s’arroger les questions sociales, ni même de dire comment être innovant face à ce genre de problématiques, elle n’est pas non plus dans la recherche en soi de l’amélioration de l’environnement, de la santé humaine, des conditions de travail. Pour être clair, elle est tout cela à la fois, elle vise en effet à l’intégration de toutes ces dimensions quelle que soit le type d’innovation. Elle a pour prétention de s’inviter dans les processus d’innovation de l’ensemble des organisations, pour jauger la question de la responsabilité, dans l’industrie comme dans les services, dans les technologies de pointe comme dans la manufacture de base. Son objet est d’incorporer, tout au long des développements d’innovation, de la conception à la mise sur le marché, des mesures favorisant le respect de l’environnement, l’utilisation de matériaux non polluants, le tri des déchets, le recyclage, la protection des ouvriers, des clients, des collaborateurs, etc.

Si l’intégration de ces critères au sein des processus d’innovation permet d’interroger la responsabilité à chaque étape du développement du nouveau produit ou service, l’innovation-responsable ne peut se résumer à ces aspects normatifs. En effet, face aux nouveaux enjeux que l’innovation apporte quotidiennement, du partage de données privées, à l’émergence grandissante du transhumanisme en passant par l’explosion des technologies connectées l’innovation-responsable se propose d’interroger les innovations à travers un prisme en trois phases veillant à aider l’innovateur à mesurer sa responsabilité.
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Innover responsable en trois questions

1.     Questionner les réponses à apporter aux besoins des individus

Les équipes marketing et innovation s’efforcent de détecter les besoins des personnes et d’apprécier s’ils constituent un marché justifiant de s’y investir. Toutefois, est-ce parce qu’il y a un besoin que nous devons apporter une réponse ? Si nous souhaitons écouter de la musique en dehors de notre véhicule voiture ou notre salon, en marchant, en courant, par exemple, et cela avec une grande praticité grâce à la dématérialisation, est-il pour autant responsable de la part d’Apple d’avoir mis sur le marché une vingtaine de générations différentes d’Ipod en moins de dix ans lorsque l’on sait que la construction de chaque appareil nécessite l’extraction particulièrement polluante de terres rares ?

2.     Mesurer les impacts directs des innovations

Cette question est liée à deux éléments : d’une part l’incertitude quant au succès de l’innovation proposée et d’autre part, l’incapacité d’anticiper pleinement les réactions des produits ou services. Ceux-ci peuvent avoir une incidence sur la santé de l’utilisateur comme sur son mode de vie. Nous ne connaissons pas par exemple, les conséquences exactes des ondes émises par notre téléphone portable sur notre cœur, sur nos organes lorsque nous le mettons dans notre poche. Ceci est une conséquence directe de l’innovation. Or l’innovateur se doit de comprendre qu’il porte la responsabilité de ce qu’il fait potentiellement subir à son bénéficiaire et d’apporter les solutions préventives.

3.     Considérer les impacts indirects des innovations

Enfin, nous devons intégrer l’idée que nous agissons au sein d’un écosystème. Le lancement d’une innovation peut avoir un impact, non seulement sur ses utilisateurs directs, mais également sur l’ensemble des citoyens. Une certaine maturité est nécessaire pour atteindre ce degré de responsabilité, étant donné qu’il est question de rendre des comptes à quelqu’un qui semble se trouver en dehors du champ de nos actes. Ainsi, les nanomatériaux[1] présents dans les chaussettes japonaises, par exemple, présentent un intérêt de confort pour l’utilisateur qui lui garantisse notamment l’absence totale d’odeur. Néanmoins, lors du lavage des chaussettes, les nanoparticules s’évacuent directement au premier lavage dans les eaux usées qui peuvent se déverser dans la mer, pouvant alors être ingérés par des poissons : il s’agit là des impacts indirects où l’ensemble de l’éco-système peut être bouleversé.

Pour conclure, une démarche d’innovation responsable nécessite une certaine maturité, une sagesse, peut-être même une spiritualité quant à la nécessité certes d’innover, mais pas à n’importe quel prix. Il est essentiel que l’innovateur comprenne son rôle et l’impact de ses produits et services sur les citoyens qu’ils soient ou non ses clients. L’innovation responsable propose d’innover tout autant au regard des processus qui s’articulent autour de la performance et du leadership que conformément à des méthodes qui préservent l’intégrité de son écosystème ainsi que le soulignent les trois axes mentionnés. À ce titre, au sein d’une entreprise, les innovateurs ne sont pas des salariés comme les autres. Ils portent la responsabilité du monde de demain, de l’humanité aussi infime que semble être une innovation. C’est à ce titre que le concept d’innovation responsable est porté par le Principe de responsabilité du philosophe Hans Jonas: « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

[1] INERIS, Nanotechnologies, Nanomatériaux, Nanoparticules, Quels impacts sur l’homme et l’environnement

 

Xavier Pavie

Docteur en philosophie et diplômé en science de gestion, Xavier Pavie est Professeur à l'ESSEC Business School, où il dirige le centre i-Magination, et chercheur associé au sein de l'IREPH (Institut de Recherches Philosophiques) de l'Université Paris Ouest. Auteur de nombreux articles et d'une douzaine d’ouvrages, à la fois en philosophie et en management, il a récemment publié : Innovation-responsable (Eyrolles) ; Exercices spirituels, leçons de la philosophie antique (Les Belles Lettres 2012) et Exercices spirituels, leçons de la philosophie contemporaine (Les Belles Lettres 2013). Site internet :http://www.xavierpavie.com/. Suivre sur Twitter : @xavierpavie.

 

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Commentaires

Article très intéressant !

La démarche de « l’innovation-responsable » semble être celle du calcul « coût-avantage » ou bien celle du principe de précaution. Face à un avenir incertain, nous ne pouvons avoir des connaissances avérées.
Il me semble donc nécessaire de former les futurs « créateurs » de demain ! Par contre, je ne sais pas si nous avons nécessairement besoin de la métaphysique de Hans Jonas.
L Harang

par Laurence Harang - le 25 mai, 2014


Attention , tout de même , de ne pas tomber dans le  » précautionnisme  » , cette nouvelle forme de populisme , sur laquelle surfent José Bové et ses  » faucheurs  » , persuadés qu’ils sont d’être des citoyens  » responsables « , face à une élite supposée irresponsable et arrogante ! Nous avons commis l’erreur , en France , d’inscrire le Principe de précaution dans la Constitution , permettant ainsi aux  » décideurs  » d’ouvrir le parapluie chaque fois qu’un sujet demande un véritable effort d’analyse et un peu de courage politique . Erreur fatale , qui nous enferme dans des processus rigides , contraires à l’esprit de recherche et d’innovation . Ainsi sommes-nous le pays qui , sous la pression des Verts , s’interdit des recherches sur le gaz de schiste et enterre le dossier avant même de l’ouvrir . Ainsi les écologistes français ont-ils pu également imposer au pouvoir socialiste de programmer la fermeture de Fessenheim …pendant que les Allemands accroissent la pollution en Europe avec des centrales à charbon pour remplacer le nucléaire ! Ainsi la Cour d’Appel de Colmar vient-elle , le 14 mai , de relaxer cinquante-quatre  » faucheurs volontaires  » qui , en 2010, avaient détruit un essai en plein champ de vignes transgéniques cultivées par l’Institut national de la recherche agronomique ( Inra), au motif de  » risques mal estimés « . Jugement qui a d’ailleurs provoqué la colère des patrons de nos plus grands organismes publics de recherche – du CNRS à l’Inserm , en passant par le CEA , l’Ifremer ou la Conférence des présidents d’universités – lesquels viennent de signer une tribune ( révélée par le quotidien L’Opinion ) pour exprimer leur solidarité avec l’Inra. A qui va-t-on faire croire que ces douze patrons de nos plus prestigieux organismes de recherche seraient des irresponsables ? Attention , sous couvert  » d’innovation-responsable  » , de ne pas nous soumettre à la dictature des idéologues , qui prennent leurs convictions pour des faits . Attention de ne pas nous enfermer dans la pusillanimité…et l’irresponsabilité .

par Philippe Le Corroller - le 25 mai, 2014


Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, et si je peux me permettre ( jusqu’à la preuve avérée du contraire) d’ajouter, à part égale « et ruine du corps ».

Nous pourrions nous accorder sur le point. A la question posée au citoyen Français lors d’un référendum :
–  » Etes-vous pour on contre la culture ( sauvage) et l’ingestion d’aliments à base d’ OGM  » ? (par exemple : le pain)

La réponse ne saurait faire de doute. La majorité se prononcerait pour le non.

Le progrès de la science oui, mais pas tous, ni faits à l’emporte pièce. Prenons le temps : du principe de précaution, de résister à la puissance des lobbys, d’infuser, de contrôler, de tester, en toute indépendance (nœud Gordien)

Personnellement, je suis naturellement incapable de vérifier la dangerosité ou la non dangerosités des cultures OGM. Les avis des scientifiques son évidemment partagés et contradictoires. La décision appartient au peuple ou au Parlement.

Un étiquetage remarquable signalant la présence ou la non présence d’OGM sur chaque produit est une solution démocratique.

Le temps, et l’état de santé des consommateurs, comparé avec les non consommateurs d’OGM, apporteront leurs réponses…

De nouvelles maladies sont apparues et des plus graves et des plus pernicieuses, et d’autres à venir, et dont nous ignorons encore les causes… et qui continuent à s’attaquer gravement, aux corps, à l’esprit, à la mémoire, etc !

par philo'ofser - le 22 juin, 2014


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par De l’utilité de la philosophie dans l’analyse de l’innovation 2/2 | Trop Libre - Une voix libérale, progressiste et européenne - le 4 décembre, 2014


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par iPhilo » La philosophie à la source de l’innovation - le 30 janvier, 2015


Buna, tocmai am descoperit blogul tau si imi place la nebunie.Am ras cu lacrimi la articolul asta.Eu am probleme cu demachiatul seara, uit ca sunt machiata si lenea isi spune cuvantul……dimineata cand ajung in fata oglinzii imi promit solemn ca nu mai sar peste demachiere…..asta pana seara urmatoare.

par http://w3stats.info/flashscore.com - le 15 septembre, 2016


Som svar på frågan ovan: Jag svarade Tinezza i hennes blogg och förklarade att om man har kopieringsskydd så är inget som påverkar deltagande i tävlingen. Jag kan ta en skärmdump om det behövs till kollaget med finalistbilder.

par cheap car insurance - le 19 novembre, 2016


Je découvre enfin un avantage de ma condition de SPF (sans pays fixe): Je n’ai pas le temps de m’habituer aux clichés locaux suffisamment pour qu’ils me deviennent insupportables.

par free auto coverage in Billings, Montana - le 1 mai, 2017



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