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Cet imaginaire qui construit la « réalité »

8/06/2014 | par Philippe Granarolo | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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Que de mépris pendant des siècles pour l’imagination de la part des philosophes ! L’imagination, cette « maîtresse d’erreur et de fausseté », cette « folle du logis ». C’est à une réhabilitation de l’imagination qu’est consacré ce bref exposé. L’erreur des philosophes à propos de l’imagination peut s’exprimer de deux façons : 1° Ils ont vu à tort dans l’imagination l’opposé de la raison  2° Ils ont naïvement opposé la réalité au monde imaginaire. Ce sont ces oppositions que je vais sinon détruire, du moins tenter d’ébranler.

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L’imaginaire, source du réel et de tous nos concepts

La science a pris une telle dimension aujourd’hui qu’un discours philosophique n’apparaît recevable que s’il se montre « scientifico-compatible ». C’est la raison pour laquelle, plutôt que de partir des philosophes, je partirai d’un physicien, et d’un des plus grands qui soient, Erwin Schrödinger, et de son ouvrage de 1958 L’esprit et la matière. Prenant l’exemple de la perception de la couleur jaune, Schrödinger, dans le chapitre 6 de cet ouvrage, qui a pour titre Le mystère des qualités sensibles, démontre avec brio que le jaune « perçu » ne se trouve ni dans le monde objectif, qui ne contient que des ondes incolores, ni dans le corps biologique (pas la moindre trace de jaune ni sur la rétine, ni dans le nerf optique, ni dans le lobe occipital du cerveau). Physiciens et biologistes, si on les interroge et qu’ils répondent honnêtement, devront avouer que pour eux le jaune n’existe pas. Le jaune dont nous faisons l’expérience est donc une véritable création de notre esprit qui, s’emparant de réalités objectives d’une tout autre nature, invente cette couleur que la conscience prend à tort, sous-estimant sa puissance, pour un simple calque de la réalité extérieure.

Des philosophes des deux derniers siècles, c’est incontestablement Friedrich Nietzsche qui est le plus en harmonie avec les théories physiques contemporaines, et avec la thèse de Schrödinger en particulier. C’est le rêve, comme l’a compris Nietzsche, qui est le mieux à même de nous permettre de comprendre le fonctionnement profond de l’imagination et de la pensée 1. Activité onirique et activité consciente sont toutes deux des interprétations, ce sont des commentaires de textes, il n’y a de l’une à l’autre qu’une différence de degré. Le texte commenté est celui des excitations nerveuses dont on ne voit pas pourquoi elles disparaîtraient à un moment quelconque de notre existence. Doit-on dire que la vie nocturne voit la diminution des excitations externes et l’augmentation des excitations d’origine interne ? Mais ne serait-ce pas supposer résolu le problème qui nous préoccupe, celui de la réalité du monde extérieur ?

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Du rêve au concept

Nietzsche ne cesse de mettre en évidence, dans l’activité intellectuelle diurne, l’invention et l’imagination qu’on considère habituellement comme les caractéristiques de l’activité onirique : « L’habitude de compléter (par exemple lorsque nous croyons voir le mouvement d’un oiseau en tant que mouvement), l’invention instantanée commence déjà au niveau des perceptions sensorielles. Nous formons toujours des hommes complets à partir de ce que nous croyons et savons d’eux. Nous ne supportons pas le vide — telle est l’outrecuidance de notre imagination : combien elle est peu attachée et habituée à la vérité ! A aucun moment nous ne nous contentons du connu (ou du connaissable !). L’élaboration allègre du matériel donné est notre activité constante et fondamentale. » 2

Si l’élaboration est notre activité constante, il est certain qu’elle est plus «allègre » dans le rêve, où elle atteint sa perfection. C’est donc le rêve qu’il faut examiner pour saisir le fonctionnement de cette activité métaphorique, de cette élaboration qui est à chaque moment notre œuvre, mais que les dimensions perceptives, linguistiques et sociales de la vie diurne rendent peu évidente et finissent même par occulter complètement.

Je retiendrai des innombrables analyses nietzschéennes les quatre  conclusions suivantes : 1° Le rêve a pour origine nos excitations nerveuses, il a exactement la même origine que les représentations de la veille. 2° Le rêve nocturne, mais tout aussi bien la perception diurne, sont en fait des commentaires rationalisants par le biais desquels notre esprit substitue le familier à l’étrange, le connu à l’inconnu. La même démarche intellectuelle est à l’œuvre la nuit et le jour. Rien ne distingue fondamentalement les métaphores nocturnes et les « explications » diurnes.  3° Le rêve est un révélateur unique de la rapidité extraordinaire avec laquelle nous produisons des images à fonction explicative. 4° Les concepts ne sont nullement les antithèses des images, mais les ultimes produits d’une  sélection artiste, les fruits de la dernière phase d’une action productrice continue, d’abord prodigue et tumultueuse comme le sont les forces qui animent l’univers, puis plus organisée, plus avare aussi, soucieuse de clarté et d’individuation. Il n’y a pas dualité mais continuité depuis le tumulte des images jusqu’à l’organisation lumineuse des concepts.

Dès son essai de 1873, Vérité et mensonge au sens extra-moral, Nietzsche résume superbement sa conception : « Cet instinct qui pousse à créer des métaphores, cet instinct fondamental de l’homme, dont on ne peut pas ne pas tenir compte un seul instant, car en agissant ainsi on ne tiendrait plus compte de l’homme lui-même, n’est pas soumis en vérité et il est à peine maîtrisé dans la mesure où sur la base de ses productions évanescentes, les concepts, est bâti un nouveau monde régulier et résistant qui se dresse face à lui comme un château-fort » 3.

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La fatigue de l’imagination

On peut penser que cette puissance créatrice est allée en s’affaiblissant au fur et à mesure de notre évolution. Pourquoi ? Quelles sont donc les forces qui ont freiné peu à peu l’activité imaginante des hommes ? 1° Un frein biologique lié à l’évolution. « La raison est une imagination devenue sage à ses dépens, grâce à l’amélioration continue de sa vue, de son ouïe et de sa mémoire. » 4. La liberté d’interprétation propre au rêve ou à la pensée primitive cède peu à peu la place à un commentaire plus rigoureux, plus contraignant, au fur et à mesure que le texte des excitations nerveuses devient plus précis, plus construit, mieux retenu.  2° Un domptage social. Ce frein biologique n’aurait guère réussi à tempérer et à uniformiser l’instinct producteur d’images, si une autre force n’avait imposé cette mise au pas minimale : c’est bien entendu la vie sociale et le langage qui en sont à la fois la condition et l’accomplissement. Les traductions des textes originaux que sont nos excitations nerveuses doivent gommer leurs différences pour que la vie sociale puisse se développer. A l’inverse du proverbe, c’est ici l’habit du langage qui fait le moine de l’universalité.

Le monde est donc le produit de l’imagination millénaire des hommes. Nulle part peut-être Nietzsche ne nous a donné du monde une définition plus nette et plus ramassée que dans cet aphorisme d’Humain trop humain : « Ce que nous appelons actuellement le monde est le résultat d’une foule d’erreurs et de fantasmes, qui ont pris progressivement naissance au cours de l’évolution globale des êtres organisés, se sont accrus en s’enchevêtrant et nous sont maintenant légués à titre de trésor accumulé de tout le passé ; oui, trésor : car la valeur de notre humanité repose là-dessus. De ce monde de la représentation, la science exacte ne peut effectivement nous délivrer que dans une mesure restreinte – aussi bien ce n’est pas chose souhaitable [… ]» 5

Le monde est le point de rencontre de tous les rêves des hommes qui, en dormant aussi bien qu’en veillant, travaillent à son devenir. Les libres interprétations individuelles, uniformisées par l’évolution biologique et par la métaphore linguistique, se sont fondues en un rêve universel que nous appelons le monde. Le monde est un trésor parce qu’il est un prodigieux abrégé du temps, il résume en lui des millénaires d’interprétations et de transfigurations, et fait bénéficier chaque nouvelle génération du travail artiste de toutes les générations précédentes. Le monde est un livre dans lequel un bon lecteur devrait pouvoir décrypter l’activité métaphorique de toute l’humanité passée. Le rêve nocturne est un rêve individuel dont on se réveille chaque jour ; le rêve diurne est un rêve culturel dont les civilisations ne se réveillent qu’au bout de centaines, voire de milliers d’années. Et s’il est souvent pénible pour l’individu de quitter son monde onirique, ce ne peut être que dans le drame que les civilisations abandonnent le leur.

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Pour conclure, quelque chose en nous imagine, quelque chose en nous combine, invente, crée : une « faculté du possible » (ainsi se plaisait à la dénommer le regretté Gilbert Duran 6) qui est non pas le double affadi de nos perceptions et de nos concepts, mais la matrice dont sont issus perceptions et concepts.

Çà imagine en nous, çà imagine au cœur du vivant, depuis les formes les plus élémentaires de la vie jusqu’au sommet de l’arbre de l’évolution. Pour les raisons que nous avons signalées, cette évolution devient chez l’homme une involution, une fatigue grandissante affectant cette merveilleuse faculté. Mais certains hommes ont le talent de la réveiller, ce qui suppose préalablement un autre talent, celui de faire s’écrouler toutes les barrières que la perception diurne et l’intellect, essentiellement au service de la survie du troupeau, ont érigées pour construire le château-fort conceptuel qui rassure groupes et individus. Ce sont ces éveilleurs qui construisent la réalité. Ce sont eux, et eux seuls, qui retardent la « fin du monde ».

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[1] C’est à la thématique du rêve que j’avais consacré mon premier article sur Nietzsche, intitulé « Le rêve dans la pensée de Nietzsche », publié en 1978 dans la Revue de l’enseignement philosophique (texte que l’on peut retrouver sur mon site internet www.granarolo.fr). Mon dernier livre Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (collection « Encre Marine », Les Belles Lettres, mars 2014) reprend cette thématique, en particulier dans sa première partie.
[2] Aurore, fragment posthume 10 [D 79], début 1881, O. C. de Nietzsche, tome IV, Paris, Gallimard, 1970, p. 707-708.
[3]  Vérité et mensonge au sens extra-moral, in Écrits posthumes, 1870-1873, O.C. de Nietzsche, tome I, volume 2, Paris, Gallimard, 1975, p. 287-288.
[4]  Aurore, fragment posthume 3 [129], printemps 1880, op. cit. p. 371.
[5]  Humain, trop humain, § 16, « Phénomène et chose en soi », O.C. de Nietzsche, tome III, volume 1, Paris, Gallimard, 1968, p. 35.
[6]  Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 10ème édition, Paris, Dunod, 1985,  Introduction, p. 16.

 

Philippe Granarolo

Docteur d'Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d'Urville de Toulon et membre de l'Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014) . Nous vous conseillons son site internet : http://www.granarolo.fr/. Suivre surTwitter : @PGranarolo

 

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Commentaires

 » La raison est une imagination devenue sage à ses dépens « : quelle lucidité chez Nietzsche ! Tous les jours , face à la créativité du véritable artiste , qui , mieux que d’autres , sait donner libre cours à son imaginaire , nous mesurons les limites de notre raison raisonnante ( quand ce n’est pas résonnante , comme un tambour ! ) . Mais, bon : faute d’être Shakespeare , Bach ou Michel-Ange , c’est déjà bien de parvenir à exercer sa raison plutôt que de laisser notre vie n’être  » qu’un songe , plein de bruit et de fureur « …le bruit et la fureur des émotions et des passions non maîtrisées . Vivre en civilisé n’impose tout de même pas de se faire émasculer !

par Philippe Le Corroller - le 8 juin, 2014


Bonjour,

Que serions nous sans imagination ? Que deviendrions nous, sans cet espace temps de liberté d’esprit débridée. Qui s’affranchit du rationnel, du raisonnable, de la logique, de la pensée dirigée, du moi et du surmoi. Cette faculté créatrice sans limite,qui se joue des barrières comme des interdits, qui traverse les murs et traverse les barreaux de prisons, qui se joue des limites et navigue dans l’éternité. Cette bulle bleue,fragile, qui se déplace en apesanteur,qui se joue de l’attraction terrestre,de la relativité,qui doute de tout et de n’importe quoi,qui flirte sans cesse avec son ami le hasard.

Que serions nous sans imagination que des cartésiens privés de poésie, de quatrième, de cinquième, de sixième dimension, de notre soupape de décompression,de notre île déserte, de notre plage de sable blanc,de nos installations artistiques,de nos délocalisations spatiales, de nos évasions incognito, de notre réalité augmentée, de notre jardin secret ? Que serions nous sans ce pouvoir de rêver éveillé, qui emprunte à la nuit cette part du champ ésotérique et mystérieux.Que serions nous dans le noir sans porte de sortie de secours qui nous échappe ?

par philo'ofser - le 24 juin, 2014


Bonjour, pouvez vous me 30 exemples qui sont à la fois problème et mystère ?
Merci

par Diamond - le 23 octobre, 2016



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