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Michel Foucault ou la loi au banc des accusés

11/07/2014 | par Claude Obadia | dans Philo Contemporaine | 8 commentaires

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Il y a trente ans disparaissait prématurément le philosophe Michel Foucault dont l’œuvre foisonnante nous a permis d’envisager de façon critique la médecine, l’École et l’idéal de justice, attaché à la démocratie. Aussi ne peut-il être question de nier l’originalité de son travail, que ce soit dans le champ de la politique, du droit ou encore dans le domaine de la pensée médicale. Pour autant, si l’on doit admettre la légitimité de l’hypothèse selon laquelle l’avènement des temps modernes est celui de la mise en place d’un pouvoir disciplinaire s’exerçant, à travers un certain nombre d’institutions, comme autant de techniques de contrôle des individus, l’influence de Foucault sur notre époque est,  à certains égards, embarrassante.

À cela une raison de fond, et qui tient à l’idée de la loi que ses différents ouvrages martèlent à l’envi. Pour Foucault, celle-ci n’est qu’un « dispositif de normalisation ». Qu’elle soit civile ou morale, la loi ne libère en aucun cas l’individu mais au contraire l’aliène puisqu’en  définissant le licite et le « normal », elle stigmatise l’illicite et « l’anormal ». L’on dira ici   qu’il n’y a rien d’absurde dans le fait de penser les lois comme des instruments de coercition.  Pourtant, comment peut-on ignorer que notre civilisation est en grande partie fondée sur l’autorité et le respect de la loi ? Que celle-ci soit divine ou civile ou bien encore morale, la loi n’est-elle pas, d’Athènes à Jérusalem, ce qui fonde la société et ce qui conditionne la liberté ? Ce qui fonde la société parce qu’une société sans règle ni interdit n’est pas une société. Ce qui conditionne la liberté parce qu’obéir aux lois qu’on se prescrit n’est rien moins que s’affranchir de la spontanéité aveugle de la pulsion et pour tout dire cesser d’être une bête pour être un homme. Mais ce n’est pas tout. Non seulement l’obéissance à la loi est la discipline en quoi consiste, dans une vie réglée, la liberté, mais elle est aussi, depuis Montesquieu et Rousseau, la condition de la liberté et cela pourvu qu’elle soit tournée vers la Res publica, la chose publique.

En affirmant que toute loi est nécessairement normalisatrice et ainsi répressive, c’est donc tout à la fois les fondements judéo-chrétiens et républicains de notre société que Foucault met à mal. Or, celle-ci avait-elle vraiment besoin de cela, quand pèse sur elle depuis plus d’un siècle le vieux soupçon marxiste selon lequel les lois servent toujours l’intérêt sonnant et trébuchant des puissants, entérinant les rapports de domination au lieu de les combattre ?

L’on dira que la fonction d’un intellectuel n’est pas de préserver l’ordre social ni d’apporter sa caution à quelque pouvoir que ce soit, et qu’on ne saurait tenir grief à Foucault d’interroger les non-dits des règles séparant le licite et l’illicite, le normal et l’anormal. Mais réalise-t-on vraiment ce que signifie et ce qu’induit l’assimilation de la loi à un dispositif de normalisation ? Car cela  veut dire au moins  trois choses. La première, qu’il faut en finir avec la question de savoir ce qu’est une loi juste et à quelles conditions la loi peut fonder la liberté. Car ici, toute loi est embrassée dans une seule et même catégorie qui n’est autre que celle d’une aliénation d’autant plus cynique qu’elle est maquillée. La deuxième, que la théorie républicaine de l’État n’est qu’un mensonge, ou à tout le moins une construction  illusoire, qui maquille forcément une politique de répression des conduites individuelles. Enfin, que si toute loi ne vise qu’à conformer les comportements des individus à une norme et donc à entraver les libertés individuelles, l’autorité afférente aux représentants de la loi et à ceux qui seraient investis du devoir de la préserver n’aurait plus, dès lors, la moindre légitimité. Car enfin, pourquoi respecter un professeur si les règles qu’il fait valoir ne sont que les rouages d’une machinerie disciplinaire? Et pourquoi respecter l’uniforme d’un policier si ce dernier, loin d’être un agent de la paix, n’est que l’agent d’un État menteur dans sa prétention à viser la défense des libertés et l’intérêt public ?

Là encore, on objectera qu’il faut rendre à Foucault ce qui est à Foucault et à la vulgarisation idéologique de sa pensée ce qui lui échoit. Pourtant, et à supposer qu’il soit si facile de séparer ce qui appartient philosophiquement à Foucault et ce qui appartient idéologiquement à ses thuriféraires, peut-on admettre sans mot dire une analyse qui interdit d’envisager qu’une loi puisse être juste et qu’elle puisse, non pas nécessairement aliéner l’individu, mais garantir sa liberté ? D’aucuns diront que Foucault n’a pas entièrement tort. Qu’à cela ne tienne. Mais si nous croyons en la République, c’est que la loi n’est pas qu’un dispositif de normalisation.

 

Claude Obadia

Agrégé de philosophie, Claude Obadia enseigne à l'Université de Cergy-Pontoise, à l'Institut Supérieur de Commerce de Paris et dans le Second degré. Il a publié en 2011 Les Lumières en berne ? (L’Harmattan) et en 2014 Kant prophète ? Éléments pour une europhilosophie (éditions Paradigme – Ovadia). Il consacre ses recherches actuelles aux sources religieuses et métaphysiques du socialisme. Son blog : www.claudeobadia.fr.

 

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Commentaires

Merci M. Obadia, notamment pour la remarque finale très juste à mon avis : si la loi n’est qu’un instrument coercitif de normalisation, alors il n’y a plus de République possible. En règle générale, toujours se méfier des penseurs prompts à déconstruire, mais qui, ne proposant rien en retour, ne laissent que des champs de ruine. Dans Les Pensées, Pascal les avait appelé les demi-habiles. Bien sûr, Foucault, dont l’oeuvre est immense, ne peut pas en être, mais comme vous dites, certains de ses thuriféraires idéologiques en sont probablement.

par A. Terletzski - le 11 juillet, 2014


Vous semblez vous étonner de cette « incompatibilité » entre le projet républicain et la conception foucaldienne de la loi. Pourtant vous admettez que la fonction de l’intellectuel n’est aucunement la préservation de l’ordre social ; ce faisant, vous montrez bien en quoi ce reproche n’est, au fond, pas pertinent. Quant au contenu de ce reproche, ne confondons pas la loi comme répressive et aliénante (Marx) et la loi comme modalité de pouvoir – les rapports de pouvoir étant, chez Foucault, fondamentalement créateurs. Ainsi ne peut-on reprocher à Foucault une conception de la loi en termes de répression-domination sans faire tort à sa pensée (cf. Histoire de la sexualité I).
Toutefois, la loi est bel et bien au cœur de notre civilisation. Mais qui a dit que Foucault s’en faisait le préservateur? Tout au contraire, sa méthode généalogique se veut destructrice des identités inquestionnées de toutes sortes (cf. Nietzsche, la généalogie, l’histoire).

par Lucas - le 11 juillet, 2014


Foucault, pourtant , n’ignorait sûrement pas le mot de Lacordaire :  » Entre le fort et le faible , c’est la liberté qui opprime et la la loi qui libère  » . Mais peut-être avait-il du mal à se libérer de la conception marxiste de la société, qui régnait en maître, à son époque, sur l’intelligentsia française . Depuis , c’est Thoreau , ce philosophe pour adolescents prolongés, qui a fait de nombreux émules, avec son concept de  » désobéissance civile « . Lequel permet à José Bové et à ses « faucheurs » d’aller saccager les plantations expérimentales de l’Inra en toute bonne conscience , d’autant qu’ils bénéficient de l’extrême mansuétude de la justice. Curieuse époque , où la loi peut être bafouée sans vergogne, pourvu que l’on fasse partie du petit monde des bien-pensants .

par Philippe Le Corroller - le 11 juillet, 2014


Effectivement, c’est bien cet écueil qui menace les penseurs de la déconstruction, plus encore dans la version qu’en donnent certains de leurs thuriféraires, moins sensibles aux subtilités et à la complexité d’une pensée que prompts aux systématisations simplificatrices.
La loi est, par essence, normative et donc nécessairement coercitive. Toutefois, c’est en « archéologue » des savoirs que M.Foucault valide, plus qu’il ne le dénonce, ce quasi pléonasme.
Néanmoins, j’en suis pleinement d’accord, la loi constitue bien la seule garantie de la liberté politique (la seule possible?). Si, dans cette perspective, elle prend la forme d’une « domination », ce n’est qu’assujettie à la « Res Publica » et comme incarnation de la volonté générale.
Plus encore, n’est-elle pas dans sa fonction symbolique, le constituant originel de toute « humanité » et donc du lien social … Mais ici nous nous écartons du sujet…

par Anna92 - le 12 juillet, 2014


[…] Il y a trente ans disparaissait prématurément le philosophe Michel Foucault dont l’œuvre foisonnante nous a permis d’envisager de façon critique la médecine, l’École et l’idéal de justice, attaché à la démocratie.  […]

par Michel Foucault ou la loi au banc des accus&eac... - le 7 août, 2014


La seule loi qui vaille est celle de la Nature. Nous devons nous y adapter, si nous voulons nous epanouïr reellement et ne pas « se perdre ».
Aujourd’hui les lois capitalistes sont bien tout le contraire de cela. Pour moi, c’est la raison de notre malheur humain. Et du desastre ecologique qui risque de tuer la vie.

par Ghjiseppu - le 10 août, 2014


La remarque clôturant l’edito a le défaut de réduire les travaux de Foucault à une opposition à l’idée de la république en tant qu’État de droit, alors que l’objet est plus de réfléchir aux dangers d’une société qui vénère l’icône de la « normalité », tant dans son système juridique ( inflation normative constante notamment dans le droit pénal), que dans ses systèmes éducatifs, médicaux. La traduction normative peut être ainsi envisagée comme un symptôme anthropologique du constant rejet des altérités ( comme Foucault l’a étudié dans son histoire de la folie) dans les sociétés occidentales contemporaines.

par Judie67 - le 11 août, 2014


Le problème de la loi est vieux comme le monde. Limiter, contraindre canaliser, tempérer, interdire, c’est la condition même de l’humain bien compris sachant que d’une relative contrainte, d’une limitation imposée (garde fou), voire d’une interdiction absolue, naissent des hommes dont la liberté de penser (et non la liberté de se passer de lois) à régénéré nos connaissances et nos comportements. Et à ce point précis s’articulent les fameuses « lois de la nature » auxquelles nous devrions semble-t-il obéir pour bien nous porter. La nature a des lois dont nous sommes -au moins en partie- le résultat biologiquement parlant, les hommes ont la Loi, loi qu’ils se sont donné à eux mêmes conscients qu’ils furent très tôt que leur « nature » précisément, les « lois naturelles » à l’œuvre chez eux, les poussaient souvent au non respect de ces mêmes lois : pulsion aveugle de jouir, désir de vengeance bien naturel, appétit démesuré de ceux qui vivant pour manger et non pas mangeant pour vivre, affament les 3/4 de la population mondiale, etc…

C’était le premier niveau. Mais il y en a un deuxième que Saint Paul a magistralement développé dans son épitre aux Corinthiens. La loi enchaine et lorsqu’on est enchainé né le désir de se « déchainer » et les malheurs commencent même si au départ ils sont précédés par des bonheurs fulgurants… Alors ? comment faire sinon comprendre peu à peu ce qu’est la grâce qui permet de se passer de lois extérieures pour n’accueillir en son cœur que celles du dedans ? Le Christ a-t-il jugé la femme adultère? Non. Lui a-t-il seulement demandé si les accusations portées contre elles étaient justes? Non. A-t-il dit aux docteurs prêtes à lapider, « pharisiens hypocrites posez vos cailloux car vous ne valez pas mieux »? Non. Il a dit, « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ». Tous alors, regardant en leur cœur, penauds, honteux, ont posé le caillou et sont partis pensifs ayant été eux aussi sauvés par la générosité du Christ qui allait contre la Loi qu’ils défendaient à coup de pierre. Bien sûr, le cas de la femme adultère nous parait véniel à nous, il ne l’était pas pour l’époque. Que ferions-nous d’un homme venant de tuer un enfant innocent? Lui dirions-nous : « Va et ne pêche plus »? Non, car c’est trop tard. Dans le cœur de cet homme n’a pas pénétré la Loi extérieure qui dit « tu ne tueras point » et qui lui serait devenue intérieure s’il avait sur son chemin rencontré Celui qui n’a pas besoin de dire la loi aux hommes mais d’en être l’exemple même, de l’INCARNER.
S’il y avait moins d’hommes qui disent « faites ce que je vous dis » mais gardez vous bien de faire ce que je fais sinon j’appelle la police, le monde serait certainement différent. Du moins commencerait à l’être.
La Loi enchaine. Elle enchaine jusqu’à ce que les chaînes tombent « naturellement ». Mais cette Nature là n’est ni dans la Nature (naturée), ni dans la « nature de l’homme ». Après ça, vous pouvez être si vous voulez « républicain », « démocrate », « droit de l’hommiste », de droite ou de gauche, vous gargariser à longueur de journée avec des concepts foucaldiens ou pas.
Mais là on accède à un troisième niveau…

par marc gébelin - le 19 août, 2014



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