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L’Encyclopédie aujourd’hui

11/10/2014 | par Jean-Claude Bourdin | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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Les commémorations sont toujours utiles quand elles permettent de distinguer une œuvre et de l’insérer dans un héritage dont il faut réinventer le testament pour retrouver sa vitalité et découvrir que son sens est encore devant nous. Si l’« année Diderot » est l’occasion de s’interroger sur notre rapport à sa pensée et ses œuvres, elle le doit particulièrement à l’égard de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, que Diderot a dirigée avec d’Alembert, puis seul après la défection de celui-ci en 1758[1].

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L’Encyclopédie est caduque

 Au-delà de la passion de la curiosité, pourquoi s’intéresser aujourd’hui à l’Encyclopédie ? Les connaissances dont elle fait état ne sont-elles pas caduques, les polémiques qui la traversent définitivement vieillies ? Il se trouve que Diderot avait anticipé ces interrogations dans l’article ENCYCLOPÉDIE qui est l’un de ces textes où lui et d’Alembert exposent les principes de l’ouvrage et ses problèmes. Il y réfléchit entre autres sur l’adéquation entre une encyclopédie et le rythme des découvertes des connaissances, sur les progrès du savoir qui se caractérisent par la nouveauté et la dispersion des disciplines, et qui changent le goût et les intérêts des lecteurs. Ce sentiment aigu de l’historicité du savoir est renforcé par l’idée que ce sont les œuvres des « hommes rares », les « génies », qui, en contribuant aux progrès de l’esprit humain, rendent à terme leurs propres écrits difficilement lisibles : les révolutions intellectuelles consistent en somme à rejeter l’escalier qui nous a permis de nous élever. Ainsi de l’Encyclopédie : « Ce qui donnera à l’ouvrage l’air suranné, et le jettera dans le mépris, c’est surtout la révolution qui se fera dans l’esprit des hommes et dans le caractère national » (LV I, 371), « révolution » à laquelle le Dictionnaire contribue, conformément à son vœu de « changer la façon commune de penser » (ibidem, 403). Diderot a également souligné à plusieurs reprises les imperfections de l’ouvrage et a refusé d’en poursuivre l’aventure avec un nouvel éditeur (Panckoucke). Mais si l’Encyclopédie est toujours déjà dépassée, en quoi peut-elle nous intéresser ?

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L’Encyclopédie, « machine de guerre »

Ce dictionnaire est, a-t-on dit, une « machine de guerre »[2] contre l’Ancien Régime. Mais combattre la superstition religieuse, les préjugés en tout genre, l’ignorance et le mépris de la vérité érigées en vertus par certains, l’intolérance civile (politique) et religieuse est encore plus que jamais nécessaire devant le spectacle surprenant à bien des égards de la permanence ou du retour de la collusion du théologique et de la politique avec son cortège de préjugés et de cruautés. Le nouvel obscurantisme ressemble à l’ancien dans la mesure où le projet des Lumières de faire rentrer les individus dans leurs droits naturels, condition de leur émancipation, et de constituer une opinion publique de citoyens éclairés est loin d’être réalisé. Pour être éclairée cette opinion commune doit reposer sur l’engagement de ses membres à « oser penser par soi-même » (LV, I, 230, 235).

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« Penser par soi-même »

Si cette injonction relève encore aujourd’hui d’une audace, donc d’une vertu éthique autant qu’intellectuelle, c’est parce que de nouvelles puissances s’emploient à obtenir le consentement aveugle des individus et à dévoyer le « penser par soi-même » en l’injonction générale publicitaire à être original, c’est-à-dire à penser et à faire comme tout le monde. Diderot définit le caractère philosophique du dictionnaire en disant qu’il vise à parvenir à « la métaphysique des choses ou leurs raisons premières et générales » (LV I, 401). De cette ambition très abstraite, il dégage un ensemble d’opérations intellectuelles : depuis donner des raisons des choses, indiquer les causes, résoudre les difficultés, démontrer les vérités, dissiper les erreurs, discréditer les préjugés, apprendre à douter, enseigner à apprécier la valeur des connaissances humaines, jusqu’à inspirer du goût pour la science, l’horreur du mensonge et du vice, l’amour de la vertu ; « car tout ce qui n’a pas le bonheur et la vertu pour fin dernière n’est rien » (ibidem, 402). Les articles de l’Encyclopédie donnent l’exemple de l’exercice de la raison, contre l’autorité sous toutes ses formes, y compris l’autorité des lettrés (philosophes) : observation, doute, questionnement, jugement, enchaînement des idées, réponse aux objections, refus de tout dogmatisme qui signifie l’arrêt de la pensée, ouverture aux nouvelles vérités, etc. C’est en cela que consiste « penser de soi-même ».

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L’Encyclopédie, un échec

Il faut insister sur un autre aspect qui peut être l’actualité intempestive de l’Encyclopédie et qui concerne l’état des connaissances et du savoir, ainsi que notre rapport à eux. Pour le dire en deux mots volontairement paradoxaux : l’Encyclopédie fut et reste une utopie et pour cette raison son utilité est devant nous. Il faut rappeler rapidement le projet de cet ouvrage philosophique (et non pas de philosophie) et les problèmes immédiatement perçus et affrontés par les deux directeurs. Diderot commence son article ENCYCLOPÉDIE ainsi : « ce mot signifie enchaînement des connaissances ; il est composé de la préposition grecque én, en, et des substantifs kuklos, cercle, et paideia, connaissance. En effet, le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain » (LV, I, 363). Chaque proposition mériterait une étude approfondie. Retenons l’idée centrale : si le rassemblement des connaissances est le but de toute encyclopédie, pour échapper à la forme rhapsodique, n’être qu’un agrégat, et pour être transmissible, son exposition doit adopter la forme du système. La question est celle de la constitution du système et de la réduction de l’arbitraire qui s’y mêle et semble irréductible, à partir du moment où il a été décidé de suivre l’ordre alphabétique, forme typique des dictionnaires. Pour pallier ce défaut, les articles de l’Encyclopédie sont d’abord insérés dans un jeu de renvois (de noms et de choses, avec une portée satirique dit Diderot). Deuxièmement on place après le mot de l’article le nom de la Science ou de l’Art[3] à laquelle l’objet de l’article appartient. Mais, troisièmement, il faut que chaque science, avec ses subdivisions, soit mise en relation avec d’autres sciences, ce qui implique un principe d’organisation des dites sciences. L’ordre encyclopédique est celui qui présente les sciences et les arts et leur articulation de façon à montrer rationnellement où ils commencent et comment se font les liaisons qu’ils ont entre eux, ainsi que leur rattachement à une base commune. L’image de l’arbre s’impose à Diderot pour figurer le système général des connaissances (sciences et arts) humaines. À cette image Diderot adjoint celle d’une mappemonde, ou encore de paysage[4]. Toutes ces indications figurent dans des textes de présentation où s’expose la théorie de l’Encyclopédie. Si elle s’appuie sur les facultés humaines, la mémoire, la raison et l’imagination, qui constituent autant d’arbre des connaissances, c’est parce qu’en dernière analyse on est fondé à placer l’homme en position, non de fondement, mais de principe : principes des connaissances, utilité des connaissances, limite et mesure du savoir. Deux problèmes, au moins, bouleversent cet ordonnancement. Le premier, souligné avec force par Jacques Proust[5], est l’impossibilité pour le discours de rejoindre les choses et de les représenter dans leur particularité comme dans leurs liaisons complètes. Le sujet de la science encyclopédique fait partie de celle-ci, il ne peut, comme le reconnaissait Diderot occuper la place surplombante et omnisciente qui serait celle de Dieu. Les mots, les discours sont nécessairement en excès ou en défaut par rapport à leur objet. Le recours aux images complique encore le problème puisqu’il faut adjoindre à la figuration un commentaire ou faire correspondre l’image et le discours. Deuxièmement, le savoir est savoir des choses du monde et elles-ci ne se plient pas aux exigences de classification, définition, analyse, juxtaposition, contiguïté qui sont celles de l’entendement. « La nature ne nous offre que des choses particulières, infinies en nombre et sans aucune division fixe et déterminée. Tout s’y succède par nuances insensibles. Et sur cette mer d’objets qui nous environne, s’il en paraît quelques-uns, comme des pointes de rochers, qui semblent percer la surface et dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu’à des systèmes particuliers, qu’à des conventions vagues, et qu’à certains évènements étrangers à l’arrangement physique des êtres, et aux institutions de la philosophie » (LV I, 214)[6]. Pour que le système des connaissances soit un tout, il faut que la nature en forme un, dont Diderot dit simultanément qu’il est nécessaire pour faire de la bonne philosophie et introuvable, puisque « l’état des êtres est dans une vicissitude perpétuelle [que] la nature est toujours à l’ouvrage »[7]. Il en découle que ce que nous prenons pour le savoir des phénomènes n’est que le savoir très incomplet d’un instant. Une Encyclopédie rationnelle, un Dictionnaire raisonné, une Encyclopédie philosophique des sciences, des arts et des métiers sont en toute rigueur impossibles. Les volumes que nous consultons sous ce titre ne sont que les témoins de l’échec d’un projet brillamment analysé par ses deux directeurs.

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L’Encyclopédie une utopie pour aujourd’hui

Nous ne savons sans doute pas mieux que Diderot et d’Alembert donner existence à une encyclopédie qui réponde à son concept le plus haut. On dira que ce n’est pas grave, que les innombrables dictionnaires et encyclopédies qui existent sur le papier ou sur d’autres supports sont suffisants pour satisfaire notre curiosité et nous apporter les connaissances dont nous avons besoin. Précisément, s’agit-il bien de connaissances et non d’informations ? La tâche que s’étaient fixés Diderot et d’Alembert, lutter contre la dispersion du savoir, son incertitude et son état séparé par rapport à la culture vivante des hommes (désir de bonheur inclus) désigne une difficulté que nous n’avons pas réglée. Pire, nous croyons que parce que nous disposons aisément, grâce à quelques clics, de tout le savoir actuel du monde, nous avons des connaissances. Connaître suppose une transmission et une méthode. L’ordre de l’Encyclopédie était en ce sens une méthode, puisqu’il rattachait chaque élément, chaque feuille de l’arbre à une totalité et proposait un parcours. Une chose isolée n’a aucun sens ni aucune valeur. Il faut la relier, la comparer, la classer, la classifier, l’inscrire dans une hiérarchie, etc. Diderot et d’Alembert ont, à la suite de Bacon, tenté de disposer les sciences et les arts dans un cadre qui les rendait sensés, intéressants et qui ouvrait vers des progrès. De même, on n’apprend quelque chose que si l’on apprend les éléments de cette chose. Rien n’est plus difficile que de réduire une connaissance à ses éléments ; c’est le rôle du savant philosophe. Et c’est la condition pour que savoir ne soit pas une autre forme d’aliénation, une soumission à l’autorité de La Science. Aujourd’hui on a conscience de ces problèmes, et il n’est nullement fortuit que c’est depuis l’école jusqu’à l’université que monte le constat d’un échec de la transmission du savoir scientifique, sciences humaines et sociales incluses, technologique et professionnel. Les appels dérisoires à l’interdisciplinarité ne font que montrer la profondeur de la difficulté, car elle suppose qu’on sache ce qu’il en est des disciplines et de leur ensemble. Un lecteur de l’Encyclopédie sait, au moins, que pour élaborer une discipline il faut en dégager les éléments et pouvoir la situer sur une carte du savoir, quitte à modifier celle-ci ou à en proposer une meilleure.

Échec de l’Encyclopédie, oui, mais pas au sens où il y aurait eu un défaut de conception ou de réalisation. L’échec tient à son caractère utopique. Mais nous voyons, en revenant sur cet ouvrage, que cette utopie est productive : elle aide à formuler des exigences, à mesurer des écarts entre l’idéal et le réel et elle donne envie de reprendre le problème à nouveaux frais, dans des conditions autres.

[1] Les citations de Diderot renvoient à l’édition du volume I de ses Œuvres par Laurent Versini, Bouquins, Laffont, marqué LV I. L’Encyclopédie est consultable sur le site : http://encyclopedie.uchicago.edu, ARTFL Encyclopédie Project, Robert Morrissey, General Editor, Glenn Roe, Assoc. Editor. Accessible également à partir de http://www.lexilogos.com/francais_classique.htm
[2] Voir Véronique Le Ru, Subversives Lumières, l’Encyclopédie comme machine de guerre Paris, CNRS-Éditions, 2007.
[3] Au XVIIIe siècle le mot « art » désigne tout ce qui consiste en procédures physiques ou intellectuelles, « système de règles ou d’instruments » visant à produire tout type d’effets souhaités ou à améliorer des effets naturels. On distingue les arts mécaniques des arts libéraux et parmi ceux-ci les beaux-arts.
[4] Jean Starobinski a analysé le rapport de ces images entre elles et avec l’ordre des mots dans « Remarques sur l’Encyclopédie », Revue de Métaphysique et de Morale, n°3, 1970.
[5] Jacques Proust, « « Diderot et l’ordre encyclopédique », 1984, http://unesdoc.unesco.org
[6] Davantage que ses hypothèses sur la sensibilité universelle de la matière, ces déclarations de Diderot relèvent d’une pensée matérialiste : les principes de la connaissance (de l’esprit et de la pensée) ne correspondent pas à la structuration propre de la nature qui précède la connaissance qu’on en peut prendre, selon des conditions plutôt contingentes.
[7] Pensées sur l’interprétation de la nature, LV I, 596. Ce livre est contemporain de la rédaction de l’article ENCYCLOPÉDIE.

 

Jean-Claude Bourdin

Professeur émérite de philosophie à l'Université de Poitiers, où il a dirigé le département de philosophie, Jean-Claude Bourdin a été chercheur au Centre de Recherche sur Hegel et l’Idéalisme allemand. Il est l'auteur entre autres de Hegel et les matérialistes français du XVIIIe siècle (Klincksieck, 1992) ; Diderot. Le matérialisme (PUF, 1998) ; Althusser : une lecture de Marx (PUF, 2008) et L'Encyclopédie du Rêve de d'Alembert, avec Sophie Audidière et Colas Duflo (CNRS- Editions, 2006).

 

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Commentaires

 » Le retour de la collusion du théologique et du politique, avec son cortège de préjugés et de cruautés  » : votre allusion est transparente ! Mais êtes-vous sûr de ne pas être du côté des bien-pensants ? Ceux qui voient un « progrès » dans toute avancée de la technique et refusent d’en fixer des limites, en confondant égalité et égalitarisme , en se croyant le roi de leur cul , seraient-ils forcément dans le vrai ? Très franchement , je n’en crois rien . Et j’assume le ridicule de défiler en agitant un petit drapeau . Voire d’être traité de « cul bénit » , moi qui suis résolument athée depuis un bon demi-siècle ! Pour le reste , je partage, bien sûr, l’essentiel de votre analyse sur la nécessité de faire vivre en nous tous l’esprit de L’Encyclopédie . Si la philosophie ne servait qu’à nous apprendre à nous méfier du faux  » bon sens » – lequel n’est qu’acceptation paresseuse des idées reçues – pour faire sa place au vrai bon sens – lequel fait sa place à l’intelligence du coeur – elle aurait atteint son but essentiel , non ?

par Philippe Le Corroller - le 11 octobre, 2014


Très belle démonstration ! Merci M. Bourdin 🙂

par Hortense - le 11 octobre, 2014


Après le Bourdin Direct sur BFM, le Bourdin Direct sur iPhilo ^^ ?

par Paul106 - le 11 octobre, 2014



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