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Le préjugé de tous les préjugés

30/12/2014 | par Eric Delassus | dans Philo Contemporaine | 1 commentaire

 

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Eric Delassus, agrégé et docteur en philosophie, vient de publier Penser avec Spinoza. Vaincre les préjugés (éd. Bréal, 2014). Il nous présente la manière dont Spinoza comprend les préjugés.

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L’appendice de la première partie de l’Éthique de Spinoza se présente comme une critique en règle du préjugé finaliste, c’est-à-dire de la croyance selon laquelle tout dans la nature serait conçu en vue d’une fin : les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les arbres pour nous donner des fruits ou le soleil pour nous éclairer :

En outre, comme ils trouvent en eux et hors d’eux bon nombre de moyens qui contribuent grandement à leur procurer ce qui leur est utile, comme par ex. des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour s’alimenter, un soleil pour éclairer, une mer pour nourrir des poissons, etc. ; de là vint qu’ils considèrent tous les étants naturels comme des moyens en vue de ce qui leur est utile ; et parce qu’ils savent que, ces moyens, ils les ont trouvés et non pas disposés, ils y ont vu une raison de croire que c’était quelqu’un d’autre qui avait disposé ces moyens à leur usage[i].

Ce préjugé repose sur une vision totalement anthropomorphique de la nature qui est comparée à l’œuvre d’un artisan réalisée en vue du bien de ceux qui auront à l’utiliser. Les hommes plaquent donc sur la nature leur mode de fonctionnement et s’imaginent alors que tout obéit à des intentions comparables aux leurs. La raison de ce préjugé réside dans la conjugaison de deux facteurs, d’une part les hommes ignorent les véritables causes des choses, d’autre part, ils agissent toujours en vue de ce qu’ils jugent leur être utile :

Il suffira ici que je prenne pour fondement ce qui doit être à la connaissance de tous ; je veux dire, que les hommes naissent tous ignorants des causes des choses, et qu’ils ont tous l’appétit de chercher ce qui leur est utile, chose dont ils ont conscience[ii].

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Penser avec Spinoza

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Aussi, comme ils ignorent les causes antécédentes des choses, ils projettent la causalité à l’autre bout du processus et inventent la notion de cause finale qui correspond à l’utilité des choses. Cette ignorance est d’ailleurs tellement étendue qu’elle concerne les causes des comportements humains eux-mêmes. Ce serait, en effet, une erreur de croire que seuls les hommes agissent en étant déterminés par les fins qu’ils poursuivent et qu’ils produisent ce préjugé en imposant leur mode de fonctionnement à toute la nature. La réalité, c’est qu’ils sont eux-mêmes déterminés par des causes efficientes et antécédentes et que, comme il l’ignore, ils s’imaginent que ce sont leurs intentions et les fins qu’elles visent qui déterminent leurs actes. C’est là que se situe l’illusion du libre arbitre qui consiste en ce que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent :

(…) les hommes se croient libres, pour la raison qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et que, les causes qui les disposent à appéter et à vouloir, ils les ignorent, et n’y pensent pas même en rêve[iii].

C’est également ce préjugé qui conduit à produire une image totalement erronée de Dieu en confondant sa puissance avec le pouvoir d’un monarque gouvernant son royaume et en expliquant tout par sa volonté qui devient « l’asile de l’ignorance[iv] ».

Or, la puissance divine n’est pas transcendante mais immanente et elle se manifeste sur le plan des choses singulières dans les rapports de causalité efficiente que ces choses entretiennent entre elles. Le réel n’est pas comparable à l’image de l’arbre, chère à Descartes, avec son sommet et ses racines, mais se situe plutôt comme le pense Gilles Deleuze sur un plan d’immanence sur lequel et dans lequel se tisse un réseau de dépendance sur le mode du rhizome :

Penser dans les choses, parmi les choses, c’est justement faire rhizome, et pas racine, faire la ligne, et pas  le point. Faire population dans un désert, et pas espèces et genres dans une forêt. Peupler sans jamais spécifier[v].

C’est pourquoi nous n’avons pas des yeux pour voir, mais nous voyons parce que nous avons des yeux. Le préjugé finalise inverse l’ordre naturel des choses et prend toujours l’effet pour la cause. Mais, ce qui fait que ce préjugé nécessite qu’on lui accorde autant d’important et que l’on dépense autant d’énergie pour le combattre, c’est qu’il est à l’origine de tous les autres. C’est lui qui nous fait croire qu’il y a un  bien et un mal en soi, un beau et un laid en soi ou que la nature est bien faite et harmonieuse. En effet, c’est parce que nous absolutisons ce qui nous est relatif que nous prenons ce qui nous est utile pour ce qui est bien et beau en soi. C’est pour cette raison que nous croyons désirer une chose parce que nous la jugeons bonne, alors qu’en réalité nous la jugeons bonne parce que nous la désirons[vi]. Et nous avons beau percevoir dans la nature de nombreuses preuves attestant que tout n’est pas fait en vue de notre bien, nous ne changeons pas d’avis et nous nous imaginons que les cataclysmes ont certainement une raison d’être qui nous échappe. D’autant que certains esprits animés par la haine et le ressentiment n’ont de cesse d’entretenir en nous ce préjugé afin de nous maintenir dans l’ignorance pour mieux exercer leur pouvoir tyrannique.

C’est donc cette critique en règle, adressée à ceux qui voudraient nous maintenir dans l’ignorance et la servitude, que j’ai tenté de commenter dans mon dernier livre Penser avec Spinoza – Vaincre les préjugés, afin de montrer en quoi la pensée de Spinoza est éminemment libératrice.

[i] Spinoza, Éthique, Première partie, Appendice, traduction de B. Pautrat, Seuil, 1988, p. 81.
[ii] Ibid., p. 81
[iii] Ibid., p. 81
[iv] Ibid., p. 87
[v] Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, Champs essais, 1996, p. 34.
[vi] Spinoza, Éthique, Troisième partie, Scolie de la proposition IX, Op, cit., p. 221.

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

 

Commentaires

Excellent article, qui restitue l’essentiel de la critique en règle que fait Spinoza du double préjugé anthropocentrique (l’homme se croit au centre de l’univers) et anthropomorphique (l’homme s’imagine Dieu à son image, en l’occurrence un monarque tout-puissant).

1. L’alliance du théologique et du politique a besoin d’entretenir ce préjugé finaliste pour dominer les hommes.

Ce double préjugé est en effet à l’origine de tous les autres préjugés qui enchaînent les hommes et les rendent esclaves d’eux-mêmes, de la superstition religieuse et du pouvoir politique autoritaire. Car c’est dans la conjonction et l’alliance objective du pouvoir théologique et du pouvoir politique (qui ont l’un comme l’autre intérêt à entretenir la force de ces préjugés) que se situent les bases de l’oppression.

2. Le délire superstitieux est dénégation du réel.

Cette construction imaginaire est qualifiée par Spinoza de délire, de superstition totalement irrationnelle et sans fondement objectif: « tous ces efforts pour montrer que la nature ne fait rien en vain n’ont abouti qu’à un résultat, c’est de montrer que la nature et les dieux et les hommes sont privés de raison. ». Les partisans du finalisme voient dans les phénomènes naturels des manifestations de la puissance et de la volonté des dieux, plutôt que de s’en tenir aux faits objectifs. Le délire superstitieux est dénégation du réel. Telle est la vertu consolatrice de l’illusion.

3. Le rôle libérateur des mathématiques et de la pensée rationnelle.

Toutefois, il me semble nécessaire de préciser que dans ce tableau noir de la servitude humaine, l’invention des mathématiques apparaît comme une éclaircie, une voie de libération possible. Spinoza s’en explique fort bien: les hommes superstitieux « ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu dépassent de bien loin la compréhension humaine: cette seule cause aurait pu faire que le genre humain tout entier reste à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre NORME de vérité. » (Ethique I, Appendice). La mathématique, y insiste Spinoza, enseigne aux hommes « une autre norme de la vérité » ; elle est « tournée non vers les fins, mais seulement vers les essences et les propriétés des figures ». Elle forme l’esprit humain à l’analyse et à la démonstration et donc, à la pensée rigoureuse. La science et la philosophie se fondent sur un examen rationnel du réel, et non pas sur des croyances irrationnelles (opposition croire / savoir). La mathématique, nous enseigne Spinoza, donne un modèle de vérité dont toutes les sciences doivent s’inspirer pour « déterminer les hommes à ouvrir les yeux sur ces préjugés et les conduire à la vraie connaissance des choses ».

C’est pourquoi il rédige son Ethique « more geometrico » (à la façon des géomètres), parce que pour Spinoza il ne s’agit pas de détester, de rire et de se moquer des hommes et de leur ignorance, mais de « traiter » au moyen de la raison cela même qui semble irrationnel (les passions, la superstition…). Contrairement à ce que de nombreux philosophes s’imaginent, et qui se trompent lorsqu’ils « conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire » (Ethique III, Préface), Spinoza soutient au contraire que l’homme suit l’ordre commun de la Nature, tout autant que les bêtes, les arbres et le cycle des saisons. Or, les lois de la Nature sont rationnellement compréhensibles et explicables. C’est pourquoi Spinoza se réfère à la puissance éclairante des démonstrations mathématiques, y compris lorsqu’il s’agit d’analyser le mécanisme des passions humaines: « Je traiterai donc de la puissance des passions et affections humaines… comme s’il était question de lignes, de surfaces et de solides ». (Ethique III, Préface).

par Guillon-Legeay Daniel - le 30 décembre, 2014



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