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L’alimentation carnée et ses conséquences écologiques

24/02/2015 | par Anne Frémaux | dans Art & Société | 5 commentaires

 

elevageintensif
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Après avoir analysé le problème de l’alimentation sous un angle éthique dans un premier article publié il y a quelques semaines, il convient de prendre en compte sa dimension également écologique : le modèle de l’alimentation carnée, propre à nos sociétés occidentales, est-il extensible, du point de vue écologique, à l’humanité entière ?

Les premiers hommes, furent certainement poussés à manger de la viande par nécessité en raison de la rareté des ressources naturelles et de l’augmentation de la population humaine. L’homme « moderne » dispose aujourd’hui d’un arsenal de techniques et de denrées céréalières (pour certaines riches en protéines) qui lui permettraient, sinon de ne plus manger de viande du tout, au moins d’en diminuer largement sa consommation. Nous ne pouvons donc pas dire, d’un point de vue anthropologique et philosophique, que l’alimentation carnée est une nécessité naturelle pour l’homme.

D’autre part, on ne peut pas non plus affirmer, comme le font certains, que la suppression de l’élevage industriel (et le retour, par exemple, à des formes locales d’élevage) créerait une famine mondiale. Tout d’abord en raison de l’immense gaspillage qu’entraîne notre mode de production et d’alimentation industriel actuel. Force est de constater que nos poubelles sont remplies de vies industriellement détruites. Dans une analyse du ministère Français de l’agriculture et de la pêche du 9 mars 2009, intitulée « Lutte contre le gaspillage, une solution d’avenir ? » il est indiqué que chaque foyer américain gaspille en moyenne (étude de 2004) 14% du poids de ses achats alimentaires, ce qui correspond à 17 millions de tonnes chaque année. La restauration, les Fast-foods et les détaillants jettent, quant à eux, 27 millions de tonnes de nourriture chaque année. En Grande-Bretagne, un rapport remis au Premier ministre en juillet 2008 estime qu’un tiers de l’alimentation achetée serait jeté, l’essentiel étant pourtant encore consommable. Comme le dit très justement Jan Lundqvist, qui dirige le programme scientifique à l’Institut international de l’eau de Stockholm (SIWI) :« Dans les sociétés urbaines, nous avons perdu le contact avec la réalité. Les gens ne savent pas d’où vient leur nourriture, ni ce qu’il faut pour la produire : 10 à 15 tonnes d’eau sont nécessaires pour produire un seul kilo de viande de boeuf. Si l’on jette la moitié de ce kilo, cela signifie que l’on a jeté 7,5 tonnes d’eau. Récemment 500 tonnes de viande de boeuf avariée ont été récemment rapatriées aux Etats-Unis. »[1]

La distalité et l’ignorance sont une nouvelle fois convoquées pour expliquer l’irresponsabilité de nos comportements « consumateurs » : nous ne savons pas et ne voulons pas savoir ce que nous consommons ni ce qu’entraînent nos modes de consommation. Il ne faut toutefois pas négliger la difficulté afférente à une telle prise de conscience dans la mesure où le système de production est cloisonné et actuellement quasiment entièrement gérée par des multinationales qui organisent notre irresponsabilité. L’ensemble du système concourt en effet à l’occultation des ressorts qui l’organisent (travail admirablement réalisé par la publicité qui présente toute forme de consommation sous l’angle du plaisir, occultant la sueur et les souffrances qu’il y a derrière chaque production). Il ne peut y avoir d’action, de changement possible, sans connaissance, sans conscientisation préalable. Or, l’un des moyens de responsabiliser à nouveau les acteurs (producteurs et consommateurs), serait, comme le requièrent les écologistes, de revenir à des formes locales de production. Ainsi, chacun aurait à nouveau sous les yeux la chaîne de production et de consommation à laquelle il participe. Il y a un lien évident qui unit aujourd’hui l’amoralisme de nos sociétés et la dissolution des responsabilités permise par la mondialisation de nos modes de production et l’anonymat de nos relations.

D’autre part, la diminution de consommation de viande permettrait de nourrir la partie de la planète qui meurt aujourd’hui de faim : 70 % des terres agricoles sont en effet consacrées à la culture de céréales destinées à nourrir les bêtes que les pays riches vont consommer. Imaginons tout simplement que ces terres servent à nourrir les hommes…Qu’en penserait un « humaniste » ?

Dans son ouvrage, Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde, précédemment cité, Fabrice Nicolino montre avec force les conséquences écologiques désastreuses de la consommation de  viande : « Pour fabriquer une protéine animale il faut six à sept protéines d’origine végétale, car le rendement énergétique d’un animal est très faible. S’il faut toujours plus de céréales pour nourrir les animaux, ce sera au détriment des humains alors qu’un milliard de personnes ne se nourrissent déjà pas à leur faim. »[2] Les données figurant dans cet ouvrage sont édifiantes. Citons pêle-mêle quelques unes d’entre elles :  pour satisfaire la consommation de viande d’un Français, par exemple, il faut 659 mètres carrés de soja, qui sont, nous dit l’auteur, généralement « pris » en Amérique latine grâce à la déforestation intensive de l’Amazonie ; 18% des gaz à effet de serre d’origine anthropique dans le monde sont dus à l’élevage (l’élevage mondial émet plus de gaz à effet de serre que la totalité des transports humains, automobiles, bateaux et avions compris). Si les chinois et les indiens se mettaient à consommer autant de viande que nous, il faudrait craindre une explosion des chiffres de la faim, les terres agricoles destinées à la consommation humaine perdant encore davantage de terrain… »

Convoquons pour terminer sur ce point la parole de Lévi-Strauss qui avait déjà anticipé nombre des problèmes que notre société aurait à affronter :

« Dans un monde où la population globale aura probablement doublé dans moins d’un siècle, le bétail et les autres animaux d’élevage deviennent pour l’homme de redoutables concurrents. On a calculé qu’aux États-Unis, les deux tiers des céréales produites servent à les nourrir. Et n’oublions pas que ces animaux nous rendent sous forme de viande beaucoup moins de calories qu’ils n’en consommèrent au cours de leur vie (le cinquième, m’a-t-on dit, pour un poulet). Une population humaine en expansion aura vite besoin pour survivre de la production céréalière actuelle tout entière : rien ne restera pour le bétail et les animaux de basse-cour, de sorte que tous les humains devront calquer leur régime alimentaire sur celui des Indiens et des Chinois où la chair animale couvre une très petite partie des besoins en protéines et en calories. Il faudra même, peut-être, y renoncer complètement car tandis que la population augmente, la superficie des terres cultivables diminue sous l’effet de l’érosion et de l’urbanisation, les réserves d’hydrocarbures baissent et les ressources en eau se réduisent. En revanche, les experts estiment que si l’humanité devenait intégralement végétarienne, les surfaces aujourd’hui cultivées pourraient nourrir une population doublée. »[3]

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Alimentation carnée et décroissance

Concluons que le problème de l’exploitation industrielle des animaux destinés à la consommation humaine est un problème qui intéresse profondément l’écologie philosophique, et ceci pour des raisons indépendantes d’un « sentimentalisme » naïf, concept généralement invoqué par les défenseurs de l’alimentation carnée pour décrédibiliser l’action des écologistes : tout d’abord parce que ce mode de consommation s’accompagne d’un gaspillage colossal et irresponsable des ressources naturelles (énergie, eau, terres…) et qu’il est ainsi révélateur d’une société consumériste qui n’a pas d’autre horizon que la destruction de ses ressources. Ensuite, parce que ce mode de consommation est légitimé par une conception humaniste dualiste qui exclut l’animal, et à travers lui la nature, des préoccupations éthiques.

Au terme de cette analyse, nous pouvons dire que la question du traitement industriel des animaux d’élevage résume à elle seule les trois principaux objectifs de l’écologie décroissante que nous promouvons[4], à savoir : La remise en question du modèle consumériste qui isole le consommateur du produit qu’il consomme (ici, l’animal) pour le déresponsabiliser ;  La nécessité d’une ré-appropriation, par le sujet, de son pouvoir d’opposition face à des choix de société pseudo-rationnels, technocratiques et anti-démocratiques, faits pour lui (au double sens de « à sa place » et prétendument « dans son intérêt »), par le triumvirat économie-technologie-politique. Et enfin, la remise en cause de l’idéologie humaniste dualiste qui sépare l’homme de la nature pour mieux lui permettre d’asseoir sa domination sans partage sur celle-ci. Encore une fois, l’écologie ne peut se passer d’une remise en question des contradictions de l’humanisme moderne et de sa mécanisation du monde. C’est donc à un nouvel humanisme plus soucieux des formes de vie qui nous entourent et à une recomposition ontologique de notre rapport au monde qu’il nous faut nous atteler, vite, très vite, avant que les effets dévastateurs de notre insouciance et de notre voracité ne laissent place à une planète et à une humanité en état de désolation tant sur le plan matériel que sur le plan moral.

Pour donner encore à réfléchir, quelques phrases de végétariens célèbres :

« La grandeur d’une nation et son avancement moral peuvent être appréciés par la façon dont elle traite les animaux. » (Gandhi)

« Maintenant je peux vous observer en paix : je ne vous mange plus. »
(Kafka)

« Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. »
(Kundéra)

« J’ai rejeté la viande depuis très tôt dans mon enfance et le temps viendra où les hommes, comme moi, regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent maintenant le meurtre de leurs semblables. »
(Léonard de Vinci)

« Tout comme Zénon, il me déplaît de « digérer des agonies ». (Yourcenar)

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[1] Jan Lundqvist, entretien Planetbleue info du 03/10/08
[2] Fabrice Nicolino, Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2009.
[3] Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles», Études rurales, 157-158 | 2001, 9-14. [Online] http://etudesrurales.revues.org/27?lang=en
[4] Voir mes articles sur iPhilo

 

Anne Frémaux

Professeur agrégée de philosophie, Anne Frémaux prépare une thèse de doctorat en écologie politique sur la décroissance. Elle est l'auteur du livre La nécessité d'une écologie radicale (éd. Sang de la terre).

 

 

Commentaires

Il y a quelques mois, à Paris, j’ai été accostée par des personnes qui sollicitaient ma signature pour protester contre les sacrifices d’animaux au Népal, et nous avons vite abordé le dossier « manger de la viande ou pas ».
A vrai dire… ce dossier est insoluble, et il est en train de créer de nouvelles lignes de fracture entre ceux qui rêvent de vivre.. dans Disneyland, d’une manière ou d’une autre, et ceux qui acceptent que la vie sur terre sera toujours faite de souffrances, les siennes propres, ainsi que les souffrances du vivant dans son ensemble.
On peut observer que dans les civilisations où l’Homme se pense fondamentalement..UNE PROIE (et pas un prédateur…ou un omnivore, pendant qu’on y est), on scinde le monde en deux avec les « méchants » prédateurs d’un côté, et les « bonnes » proies de l’autre…
D’où vient cette incroyable naïveté, cette « innocence » qui traduit, à mes yeux, une méconnaissance fondamentale, et une impossibilité d’accepter le cours des choses dans le monde naturel qui est le Nôtre, même en plein milieu de la Défense, à Paris ?…
Dans son livre « L’agression, une histoire naturelle du Mal », Konrad Lorenz fait remarquer la capacité des « proies » (comme des colombes), en situation d’enfermement, à torturer leurs congénères, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Pourquoi ne voulons-nous rien savoir de tout cela ?
Et c’est quoi, ce… fantasme sentimental (mais je n’ai rien contre les sentiments dans le fond, ce sentiment-ci me heurte, tout de même) qu’il est MECHANT de tuer les animaux pour manger leur viande ?
A partir de ce fantasme… Disneylandesque, on trouvera toujours les meilleures.. raisons du monde pour justifier nos comportements en réponse.
Parce que l’Homme trouve toujours de bonnes raisons pour rendre compte de ses fantasmes/idées/idéaux…(et de ce qu’il appelle… Raison, qui plus est…)
Il y a un monde entre épingler l’agriculture industrielle, et épingler le fait de manger de la viande. Pourquoi faire l’amalgame entre les deux ?
Pendant qu’on y est, il serait souhaitable d’épingler surtout l’organisation INDUSTRIELLE du travail partout où on l’observe (et pas seulement dans les abattoirs, ou les élevages en batterie…), sans faire une fixation sur le fait de manger de la viande ou pas.
Avant que l’organisation industrielle du travail, et les idées sur l’Homme et le travail qui ont cours pour le mettre en acte, dominent notre monde occidental, les chasseurs connaissaient intimement le monde animal, et avaient un contact étroit avec ce monde.
Quand nous ne mangerons plus de viande, quand nous ne… DEPENDRONS PLUS du tout de l’animal de cette manière, quelle relation aurons-nous avec lui ?
Les zoos ?..
C’est mince pour organiser une vie ensemble avec une interdépendance animal non humain/animal humain…
On a plus de chance de respecter ce sur quoi on DEPEND. (Ce qui limite notre sacrosainte autonomie/liberté, pendant qu’on y est.)
Et le dérèglement vient en grande partie de là, à mon avis.

par Debra - le 24 février, 2015


« Nous ne pouvons donc pas dire, d’un point de vue anthropologique et philosophique, que l’alimentation carnée est une nécessité naturelle pour l’homme. »

Mais rien n’est une nécessité naturelle pour l’homme. Toute nécessité est culturelle. Toute nourriture humaine qui passe d’ailleurs par la commensalité est imprégnée d’un imaginaire qui participe à sa saveur.

par Jean-Sébastien Philippart - le 24 février, 2015


[…] La question du traitement industriel des animaux d’élevage résume les trois principaux objectifs de l’écologie décroissante que nous promouvons, à savoir : La remise en question du modèle consumériste ; la nécessité d’une ré-appropriation, par le…  […]

par L’alimentation carnée et ses cons&... - le 25 février, 2015


A Debra,
L’industrialisation de l’alimentation animale et ainsi la mécanisation du vivant est une conséquence inéluctable de la nourriture carnée. Si vous pouvez être assuré que vous ne vous nourrissez que de viande produite par un fermier à l’ancienne, vous savez bien que vous êtes une exception rare. Dans une civilisation de l’image, et donc dans une société fondée sur le mimétisme, si on admet la nourriture carnée, alors il faut de la chair animale deux fois par jour à chacun, tous les jours de l’année. Et donc pour satisfaire le désir mimétique des cinq ou six milliards d’humains qui peuvent se l’offrir, l’industrialisation est inéluctable.

Vous évoquez le fait que certains animaux sont capables de cruauté entre eux, donc cela justifierait confusément qu’on soit aussi cruels avec eux. Et donc, puisque les enfants sont souvent très cruels et humiliant entre eux, il serait logique d’être cruel et humiliant avec eux ?

Ensuite, à vous lire, puisque nous ne sommes pas dans un monde de spectacle pour enfants, il faudrait accepter la réalité de la souffrance. Avec cet argument, il faudrait revenir à l’époque pas si lointaine où l’on trouvait normal d’opérer un nouveau né sans anesthésie et où on considérait en général que les soins palliatifs n’étaient que des éléments de confort réservés à ceux qui pouvaient se les offrir, parce que la souffrance après tout fait partie de la vie ?

Mais sur le fond, il ne s’agit même pas d’affirmer la possibilité d’un monde sans souffrance. La dénonciation de la nourriture carnée, qui remonte à Pythagore, implique la possibilité d’un monde sans souffrance **inutile et évitable**. L’animal que l’on tue pour sa viande est un être doué de sensibilité et souvent de capacités cognitives proches de l’homme, comme le prouve un peu plus chaque année la recherche éthologique. Il n’est pas indifférent à ce qu’on lui fait et on l’encage, on le gave, on le contraint, on l’empêche de vivre sa vie naturellement pour le tuer. On le fait donc souffrir sans qu’il puisse en tirer le moindre avantage alors que cette souffrance est parfaitement évitable pour l’homme : il existe des millions de végétariens dans le monde et même de végétaliens qui se portent bien mieux en moyenne que les carnivores, malgré ce que cherche à nous faire croire l’industrie agro-alimentaire. Comme l’avait déjà constaté Cuvier depuis longtemps « l’anatomie comparée nous enseigne qu’en toute chose, l’homme ressemble aux animaux frugivores et en rien aux carnivores ».

On ne fait donc souffrir des milliards d’animaux en les tuant pour les manger que pour un plaisir qu’on croit à tort irremplaçable par l’alimentation végétale. Cet aveuglement à ce qui se passe dans les abattoirs, qui eux sont toujours industriels, c’est l’aveuglement à notre propre barbarie.

A la suite de Pythagore, Platon constatait dans sa République que les guerres territoriales s’expliquaient en grande partie par le besoin de nourrir des bêtes pour les manger et qu’une cité juste et stable devrait se débarrasser de l’habitude de manger de la viande. Tolstoï plus près de nous constate la même évidence : « De tuer les animaux à tuer les hommes il n’y a qu’un pas, tout comme de faire souffrir les animaux à faire souffrir les hommes. » et ainsi « tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura aussi des champs de bataille ».

par Christian Lars - le 26 février, 2015


Bonjour,

Peut-être la question de fonds porterait-elle sur la nécessité ou non,de nous nourrir de viandes,de poissons,d’œufs;aux fins d’assurer à l’espèce sa subsistance.

Si tel était le cas,la question se poserait avec moins d’appétits.Mais il s’agit bien de notre survie à défaut de notre santé. Les indiens,des peuplades,avant de tuer (sacrifier) une proie, s’excusent, d’autres prient et remercient le ciel de ce qui leur est offert de manger et de boire.

Nous nourrir d’algues, de graines,de criquets ou de pilules, suffiraient-il à rassasier tout un pan de notre culture, du partage convivial d’un repas pris autour d’un feu.

par philo'ofser - le 27 février, 2015



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