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La cause des animaux, pour un destin commun

2/05/2015 | par Laurence Harang | dans Philo Contemporaine | 1 commentaire

 

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Laurence Harang réalise pour iPhilo une recension de l’ouvrage La cause des animaux, pour un destin commun (éd. Buchet Chastel, 2015) écrit par Florence Burgat, philosophe spécialiste de la question animale et directrice de recherches à l’INRA.

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Le titre du dernier livre de Florence Burgat est assez éloquent : « La cause des animaux, pour un destin commun » implique bien l’idée de prises de position, de luttes afin de partager l’existence des êtres sensibles et de parvenir à vivre ensemble. Or, dans les faits, rien ne prouve que les hommes soient en mesure de constituer une communauté à part entière avec les animaux et d’en partager le destin.

L’opinion publique dans sa grande majorité rejette l’idée que les animaux ne soient que des « biens meubles «  dans le code civil. Par ce statut, l’animal est considéré comme un objet à exploiter, à utiliser. En effet, dans leurs usages ordinaires, les hommes témoignent fort peu de considération pour les animaux non humains : il suffit de s’intéresser à la pratique de la chasse, de la corrida, de l’expérimentation et à notre manière de consommer de la viande. L’humanité, comme aveuglée et ignorante, refuse de reconnaître la singularité de l’animal :

« Comment, et plus profondément pourquoi, cautionne-t-on d’une main ce que l’on rejette de l’autre ? »  (P 14).

Il est donc admis que l’humanité se distingue de l’animalité au prix  d’une absence de reconnaissance de la condition de l’autre, l’être sensible. De ce fait, cette singularité humaine se caractériserait par « la volonté de rompre toute parenté qui oblige avec le monde animal. »

Ce refus d’assumer notre parenté avec l’animal a pour conséquence de faire de l’autre singularité un être à exterminer (animaux considérés comme nuisibles), un être à expérimenter sans se soucier des souffrances infligées, ou bien un être dont on dispose à sa guise (100 000 abandons chaque année en France). A l’inverse, quand nous voulons saisir la nature de l’animal, nous le faisons à l’aune de nos catégories, de notre intelligence. Mais est-il vraiment nécessaire d’appliquer nos normes à la vie animale comme jadis une différence fut instaurée entre l’homme primitif et l’homme civilisé ? L’égalité de destin entre l’homme et l’animal devrait pourtant constituer un fait indubitable ; mais à cause de la « mainmise » de l’homme sur l’animal, rien ne fait d’un être sensible un être singulier à respecter.  Et pourtant, ne devrions-nous faire de cet autre habitant de la terre un être ayant les mêmes prérogatives à partager le destin de l’humanité ?

Certes, les hommes pourraient avoir des excuses dans leurs pratiques ordinaires, notamment dans la consommation de viande. Mais l’animal qu’on ingurgite n’est pas « un animal debout » mais quelque chose et non quelqu’un ! Par ce déni, le consommateur ordinaire opère un déni entre ce qu’il souhaite – manger quelque chose – et ce qu’il ne veut pas voir – le sort de l’animal, la réalité des abattoirs. C’est précisément refuser que l’animal soit, selon le philosophe et juriste Tom Regan « sujet d’une vie ». Mais la conscience morale cherche encore des excuses quand elle veut s’exonérer d’un sentiment de culpabilité par l’évocation d’un « élevage heureux » : les animaux vivraient paisiblement à la campagne jusqu’à leur mort programmée dans « le respect des traditions ! » Ces images d’Epinal détournent le regard du consommateur sur la terrible réalité des abattoirs, de l’industrialisation intense… Il n’est donc pas possible de dénoncer les conditions de vie des animaux consommés sans remettre en cause l’existence même de la viande. Et réduire l’animal à de la viande, c’est encore refuser toute communion, toute parenté avec un autre par une sorte de repli identitaire !

Il est donc hypocrite de défendre le bien-être animal sans s’abstenir de manger de la viande :

« Nous voulons concilier l’inconciliable, alors que, si nos dispositions psychologiques à l’égard des animaux étaient claires, nous serions une écrasante majorité à cesser tout simplement de les manger, ouvrant encore une brèche dans l’orthodoxie humaniste. » (P 47).

En un sens, le végétalien est plus cohérent, puisqu’au nom de la considération pour l’animal, il refuse « le meurtre alimentaire. »

C’est pourquoi, il est nécessaire d’évaluer les prétendues justifications à l’exploitation animale ; l’expérimentation animale en constitue une bonne illustration. Ainsi, de nombreux chercheurs estiment que l’expérimentation est nécessaire à la santé humaine. D’un côté, les opposants à la vivisection mettent en avant les terribles souffrances des animaux de laboratoire ; de l’autre côté, des chercheurs orthodoxes justifient la souffrance au nom de l’utilité. Mais au XXIème siècle, l’utilité de l’expérimentation animale est remise en cause d’une part, par la critique d’un modèle animal et d’autre part par l’existence de méthodes substitutives telles les cultures de cellules et de tissus animaux humains in vitro.

Evidemment, on peut se demander si l’utilité constitue un critère légitime quant à l’expérimentation animale. Doit-on nécessairement opposer le critère scientifique de l’utilité à la critique morale de l’expérimentation animale ? Avec raison, Florence Burgat affirme :

« Qu’une chose soit utile ne signifie pas pour autant qu’elle soit légitime. Nous le comprendrons aisément en attirant l’attention, à la suite d’autres, sur le fait que l’expérimentation, quand elle vise la santé et le bien-être humains, serait beaucoup plus efficace et plus fiable si elle était pratiquée sur l’espèce visée, c’est-à-dire sur l’homme. » (P 89).

Il est vrai alors que l’utilité ne peut être considérée comme légitime puisqu’elle consisterait à faire le choix d’une expérimentation sur les êtres humains. Mais surtout, il semble essentiel de prendre garde à l’usage du mot « utile » car on pourrait justifier le sacrifice des uns pour le bonheur des autres ! Là encore, il faut dénoncer le paradoxe à toute expérimentation animale : les chercheurs défendent l’idée que l’animal de laboratoire présente des analogies avec nous afin de justifier l’expérimentation ; mais les scientifiques au nom de l’éthique affirment que l’animal est distinct de l’homme sans quoi on ne saurait se livrer à des expérimentations aussi cruelles.

En guise de conclusion, on peut reprendre le propos de Florence Burgat  à la fin de son ouvrage :

« La seule question qui vaille vraiment est de comprendre pourquoi les sociétés humaines sont fondées en si large part sur l’exploitation meurtrière des animaux ou sur leur éradication. »

Il reste selon l’auteure à ne pas faire de notre anxiété une sorte de culpabilité à l’égard des êtres sensibles. Il nous appartient d’agir afin de lutter contre la violence subie par les animaux.

Pour aller plus loin : Florence Burgat, La cause des animaux, pour un destin commun, éd. Buchet Chastel, 2015.

 

Laurence Harang

Docteur en philosophie, professeur à Toulon, Laurence Harang est l'auteur de deux ouvrages : Agir gratuitement, la grande illusion ? (presse de la Renaissance, 2013) et La valeur morale des motifs de l'action (L'harmattan, 2012). Elle est membre du Comité radicalement anti-corrida (CRAC).

 

 

Commentaires

Hmm..
Je sais qu’en Occident, nous devenons de plus en plus extrêmes dans nos idéalismes… d’origine ancienne.
Mais tout de même, la plupart des positions de personnes défendant… « l’innocence » de l’animal ignore beaucoup de choses que font ces animaux si innocents…
Les citadins modernes, ceux qui sont si loin de la chasse (et pas en quatre quatre, encore que) ne savent pas grand chose des animaux, mise à part ce qu’ils regardent dans les émissions de télé animalières.
Manger de la viande est un but pour nos instincts de prédation.
Si nous sommes omnivores (comme les ours..), ça veut dire que nous pouvons manger du végétal, et de la viande. Mais un animal qui mange de la viande (comme un ours…) est aussi un prédateur, et a développé des stratégies, une forme d’intelligence pour la chasse. Il ne passe pas son temps à brouter…et de ce fait, sa vie est différente d’un brouteur.
Dans les faits, nos langues portent bien la distinction entre l’animal et sa viande. C’est inscrit dedans, donc quiconque prétend que nous ne faisons pas la différence ne voit pas ce qui est inscrit dans sa langue…
Pour le sujet singulier… je suis d’accord que nous nous donnons beaucoup d’importance sur cette terre.
Mais il est un fait que la nature est faite de prédateurs aussi.
Les prédateurs tuent leurs proies. Par amour ? Pour manger ? Il faut lire le livre d’Edward Abbey, « Desert Solitaire », pour méditer sur cette chose terrible qu’est un monde où la prédation a cours. C’est le monde dans lequel nous vivons, que nous voulons le voir, ou non.
Il est séduisant de croire que nous allons faire un monde où non seulement l’Homme va cesser de tuer (son semblable, les animaux…) mais où nous réussirons à faire coucher le lion avec l’agneau. (Bizarrement, ce monde semble aller de pair avec un monde d’où la Mort aurait disparu, fantasme… délirant par excellence, de mon point de vue.)
Mais je ne veux pas de lions drogués à mort (pas non plus d’hommes et de femmes drogués et dévitalisés à mort), ni génétiquement ou mécaniquement altérés pour y arriver.
Sur ce sujet, il suffit d’écouter tant de nos semblables dans leurs harangues sur le « méchant » prédateur pour comprendre que NOUS avons un problème avec la prédation, et pas seulement la nôtre.
Si seulement c’était tout bénéf d’être « gentil », mais il n’en est rien, malheureusement…

par Debra - le 4 mai, 2015



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