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L’Égoïsme : faut-il vraiment penser aux autres ?

18/09/2015 | par Dominique Lecourt | dans Philo Contemporaine | 5 commentaires

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TRIBUNE : Le philosophe Dominique Lecourt, professeur émérite des Universités, ancien recteur d’Académie et actuellement directeur général de l’Institut Diderot, vient de publier l’essai L’Égoïsme. Faut-il vraiment penser aux autres ? aux éditions Autrement (septembre 2015). Il livre pour iPhilo ses réflexions sur ce péché de l’égoïsme, de tout temps décrié.

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Dépités par l’échec du communisme sous toutes ses formes – trotskisme compris – les soixante-huitards, soudain séniors, se sont appropriés les idéaux qu’ils avaient combattus pendant des décennies. Ils ont laissé tomber l’anarchie. Les mêmes se sont affranchis des illusions du collectivisme que leur a léguées le Parti communiste. La mode du kibboutz ne fait même plus recette. Du socialisme, ils n’ont retenu qu’une forme d’étatisme compassionnel qui se résume à sacrifier ses intérêts personnels pour préserver ceux d’autrui. Ce qui se traduit dans les discours électoraux par l’évocation lyrique des valeurs d’entraide et de solidarité ; un ersatz du commandement biblico-énigmatique « d’aimer son prochain comme soi-même ».

Leur humanisme s’est maintenant réduit à un discours humanitaire qui s’accorde aisément avec les formes modernes du bouddhisme en vogue. Il suffit d’écouter les déclarations autour de la question des « sans-papiers », « clandestins », « réfugiés » ou « migrants » (en novlangue…). On atteint-là un sommet de l’hypocrisie. Chacun se renvoie la balle, mais en regrettant aussi l’obstination de ces infortunés à vouloir rejoindre l’Europe ou l’Angleterre.

En portant au pinacle la sécurité et la propriété, les soixante-huitards deviennent des conservateurs light. On constate chez eux un impressionnant immobilisme politique, une inquiétante atonie intellectuelle et une indéniable décadence morale. Pour répondre à cette banqueroute idéologique, le pouvoir suscite, par des initiatives répétées et parfois surprenantes, l’avènement d’une nouvelle conception de la politique. Une politique des normes qui vise à modifier les comportements des citoyens au mépris de leurs désirs et de leurs convictions.

Les lois s’empilent. Les ministres consacrent leurs efforts à formuler, imposer et inculquer ces normes et règlements administratifs, par milliers, qui paralysent le pays. Aujourd’hui, le fameux choc de simplification s’est transformé en une vraie tyrannie normative. Est-ce l’« art de gouverner » ? Plutôt une technique pour donner le change quand on a perdu tout contrôle sur le destin du peuple.

Puisés dans notre vie quotidienne, en voici quelques échantillons sous forme de slogans propagandistes illustrés.

« Fumer tue ». Cette vérité admise, le pouvoir entre dans le détail pour graduer les pénalités et calculer les peines. Punir l’enfumeur, cela va de soi. Encore faut-il savoir qui fume. Une femme, un homme ? Un majeur, un mineur ? Mais aussi où fume-t-il ? Au bureau ? Chez lui ? Dans la rue ? À la plage ? Dans sa voiture ? En présence d’une femme enceinte ou encore d’enfants en bas âge ? À chaque cas son texte, décret, règlement ou circulaire.

Rien, aucune conduite ne doit échapper à la présomption de culpabilité. Les hausses de taxes se succèdent à marche forcée.

« Rouler tue ». La circulation automobile offre un très bon exemple de cette conception-là de la politique. Le pouvoir souhaite réduire le nombre de voitures dans les villes. Il a ses raisons. Il veut répondre aux souhaits d’une classe sociale qui idéalise volontiers une forme de vie contemplative, ivre de proximité et se repait d’échanges et de partage. Au lieu d’éclairer les citoyens pour les aider à se prononcer sur la valeur de son objectif, sur ses motifs et ses enjeux, le pouvoir politique agit par voie administrative. Il invoque la pollution, brandit la santé publique, multiplie les pistes cyclables, organise des bouchons à coups de travaux prévus et imprévus. Il exaspère les urbains, mais répond à l’intérêt de groupes industriels tirant leur épingle de ce petit jeu-là. Au passage, la pollution toujours invoquée n’aura évidemment pas baissé, à moins de manipuler quelques chiffres et statistiques. Mais passons.

Qu’en est-il de ce prétendu oubli de soi-même inspirant les mouvements écologistes, par exemple, au risque de succomber à la tentation du sectarisme ? Sont-ils aussi désintéressés qu’ils le prétendent ? Pensons au rôle qu’ils jouent dans la crise de l’agriculture et à la situation des paysans français. Posons-nous la question de la multiplication insensée des normes environnementales ! Le résultat, on le connaît.

« Manger tue ». Cela va de soi. Les pauvres, les fameux « sans-dents », sont les victimes de la malbouffe, cependant que de leur côté les super-riches s’empiffrent. Le résultat pour tous est le même, c’est l’obésité. Une puissante industrie serine le même message de tonalité religieuse. Contentez-vous de la frugalité d’un repas équilibré composé selon les normes de la diététique scientifique. Un plateau-repas d’hôpital en somme ! Yaourt compris. Mais c’est insipide ! direz-vous. On exigera de vous que vous réformiez votre goût.

Quant à notre vie sexuelle, « psys » en mal de clientèle, coaches et sexologues vous réapprennent à jouir. On connaît les résultats de cette politique engagée depuis 1968. J’ai insisté dans L’égoïsme sur la fragilité du couple au temps du « sans tabou » et tout spécialement sur la « phobie de l’engagement ». Il faudrait ajouter que la vie sexuelle s’en trouve comme éteinte. Aux garçons féminisés, terrifiés par leurs désirs, répondent, si l’on peut dire, les filles à la recherche du sexe perdu… Lisez donc Les femmes s’emmerdent au lit (2015).

Les normes s’insinuent et s’imposent au nom d’une normalité qui dissimule ses partis-pris normatifs sous l’apparence de moyennes statistiques supposées décrire des comportements ordinaires prédictibles (et donc modifiables).

Les initiatives hasardeuses prises dans l’Éducation nationale relèvent du même esprit. L’utilisation abécédaire dans les classes primaires de la « théorie des genres », théorie consistant à présenter la différence entre les sexes comme une construction sociale, a pour but avoué de « modifier les comportements » (sexistes et racistes bien entendu) des enfants, avant même qu’ils soient en âge d’exercer leur jugement. Autre exemple. La lutte acharnée des pédagogistes doctrinaires contre l’élitisme. Ils portent atteinte, au nom d’une égalité fictive, à un système dont l’ambition était de promouvoir les meilleurs en fonction de leurs capacités intellectuelles. Rappelons que l’idéal républicain n’a jamais consisté à bannir de l’éducation toute compétition, mais à n’exclure personne de la transmission des connaissances, pour des raisons extra-scolaires notamment d’origines sociales.

Allons donc jusqu’au bout de l’absurde : « vivre tue ». À quand un permis autorisant ou non à donner la vie ? La logique de cette politique, qui va bien au-delà du traditionnel « acte de naissance », imposerait une telle innovation orwellienne. On imagine déjà un permis à points destiné à éradiquer de la vie humaine toute faute de conduite…

Devant cette situation sans espoir immédiat, j’entends des intellectuels psalmodier. Le marché tout puissant a été façonné par le libéralisme. Mais le libéralisme dans notre pays n’a jamais su s’imposer. La faute à la monarchie absolue et à Napoléon couronnant la révolution française. Autrement plus dangereux serait arrivé « l’ultralibéralisme » qui, lui, peut mobiliser brutalement les pulsions égoïstes de l’être humain, et comme je l’ai indiqué dans mon livre, l’égoïsme est un mode d’être qui n’affecte pas les seules personnes individuelles. Il s’applique aussi à des institutions ou à des groupes qui veulent affirmer leur valeur ou montrer leur force (éventuellement de nuisance). Pensez au corporatisme des pilotes (et non du personnel) d’Air France…

Il serait grand temps que nous découvrions en France l’œuvre monumentale de la philosophe Ayn Rand qui a, pour sa part, exploré, pendant des décennies, des voies pour surmonter une semblable crise morale du capitalisme. Elle a su distinguer entre le mauvais égoïsme plein de jalousie dans la compétition sociale et le bon égoïsme, celui de tous les rebelles de la Terre, qui refusent de se soumettre aux valeurs imposées par autrui. Moyennant quoi, elle a été toute sa vie en butte aux critiques des conservateurs de la droite traditionnaliste américaine alors qu’elle même pourfendait les progressistes partisans de l’État Providence.

Née en 1905 à Saint-Pétersbourg, exilée aux États-Unis au début de la période stalinienne, Ayn Rand s’est fait connaître comme une farouche opposante à tout ce qui se rapprochait du marxisme. Elle s’était longtemps interrogée sur les raisons pour lesquelles les intellectuels américains n’avaient d’abord prêté aucune attention aux sinistres réalités du régime soviétique qu’elle avait décrites. Elle s’était acharnée pendant plus de vingt ans à les alerter sur les dangers que leur complaisance faisait courir aux pays de la liberté. En vain.

À la fin des années 1950, elle avait enfin remporté un succès immense en appelant les américains à retrouver le sens émancipateur qu’avait l’individualisme chez les Pères Fondateurs des États-Unis. Elle pourfendait l’altruisme comme une variante du collectivisme puisqu’il s’agit toujours d’ériger un être supérieur devant lequel s’incliner (Dieu, le Veau d’or, le Parti, la Race …). Ce renoncement à soi a privé des centaines de millions d’êtres humains de liberté individuelle.

Mais s’affirmer comme un individu ne va pas de soi. Une longue histoire chaotique a été nécessaire pour que puisse advenir la forme de l’individualité que nous connaissons aujourd’hui. J’entends par là l’idée que chacun se fait de lui-même comme d’un être unique.

Alors, faut-il vraiment penser aux autres ? La question se pose avec d’autant plus de virulence que la nouvelle classe d’ultra-riches affiche son égoïsme extrême. Ses relations avec les pauvres et les gueux sont d’une grande brutalité. Le slogan « serrez-vous la ceinture » est prêt à prendre rang parmi la multitude de normes dont la politique actuelle a entrepris d’encadrer la vie sociale. La menace est grande alors d’une révolte par réaction contre ce système hypocrite et tyrannique. Abstentionnismes, grèves, jacqueries et autres manifestations extrémistes sonnent comme un avertissement.

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Pour aller plus loin : Dominique Lecourt, L’égoïsme. Faut-il vraiment penser aux autres ?, éd. Autrement, septembre 2015.

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Dominique Lecourt

Professeur émérite des Universités et ancien Recteur d’académie, Dominique Lecourt est philosophe et éditeur. Il dirige l’Institut Diderot, un think tank dont l’ambition est de favoriser une vision prospective sur les grands thèmes qui préoccupent les sociétés contemporaines. Il est l’auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages dont Contre la peur (1990, 5e réed., PUF, 2011), le Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences (1999, 4e rééd., PUF, 2006), couronné par l’Institut de France, Humain post-humain (2003, rééd. PUF, 2011) et Diderot : passions, sexe, raison (PUF, 2013).